Dans un contexte marqué par une inflation galopante, et une pression croissante sur les revenus des ménages, la question du pouvoir d’achat est actuellement une question centrale en Tunisie. C’est dans ce cadre que chaque mesure ou initiative pour soutenir les ménages dans leurs achats quotidiens est toujours salutaire. Dans ces circonstances, la grande distribution joue un rôle important. Elle multiplie les offres promotionnelles, les remises exceptionnelles et les baisses de prix dans une logique commerciale et de soutien au pouvoir d’achat. Une enseigne utilise même ce slogan dans ces publicités. Certes cet effort déployé par la grande distribution est très apprécié mais se fait « sur le dos » des fournisseurs. Les relations commerciales sont déséquilibrées et menacent même l’appareil productif.
Un rôle important de la grande distribution :
La grande distribution représente aujourd’hui plus de 30% de la distribution commerciale en Tunisie. On compte plus de 800 points de vente sur tout le territoire tunisien et 5 hypermarchés. Sur le grand Tunis, 6 consommateurs sur 10 visitent une grande surface au moins une fois par semaine. Le chiffre d’affaire annuel de la grande distribution dépasse les 5 milliards de dinars annuellement. En 2025, le secteur de la distribution c’est-à-dire « services aux consommateurs » enregistre le rendement en dividendes le plus élevé de la Bourse de Tunis avec un taux de 8,4%.
Les grandes surfaces, y compris la chaine discount Aziza, multiplient constamment les offres promotionnelles avec des baisses importantes dans les prix des produits allant jusqu’à 50%. Ces offres, encouragent aussi la consommation de masse avec des offres qui conditionnent la baisse au nombre de produits achetés. On retrouve des produits avec le prix de deux au prix d’un, ou on achète 5 unités et la sixième est gratuite….Une politique commerciale intelligente qui pousse les consommateurs à acheter en grande quantité. La grande distribution utilise aussi les cartes de fidélités pour pousser leurs clients à consommer et à profiter des offres commerciales. Dans ce jeu de marketing, le consommateur est gagnant ainsi que la grande surface qui multiplie son chiffre d’affaire et augmente son bénéfice.
Sur un autre plan, ces promotions et ces remises contribuent à améliorer la transparence des prix et la maitrise de l’inflation surtout dans les produits les plus utilisés tel que l’alimentation ou les produits d’hygiènes.
Enfin, les enseignes de la grande distribution en Tunisie ont développé plusieurs produits sous l’appellation « Marque De Distributeur ». Une large gamme de produits vendus à des prix réduits par rapport aux autres marques du marché. Ces MDD sont de qualité équivalente et même meilleure aux autres marques connues et sont une alternative attractive pour les consommateurs.
Tous ces éléments contribuent certainement à amortir le choc de la baisse du pouvoir d’achat des consommateurs dans ce contexte inflationniste. Mais si le consommateur et la grande distribution sont gagnants, il y a un perdant dans cette histoire.
Le maillon faible de la chaine :
Pour les fournisseurs, intégrer les rayons d’une grande distribution offre plusieurs avantages indéniables. Ils ont beaucoup plus de visibilité, et ils écoulent des quantités plus importantes. Les exigences de la grande distribution en matière de traçabilité, de qualité, de présentation, contribuent à l’amélioration du processus de production des fournisseurs. Pour une entreprise, être référencé dans une grande distribution est un levier de croissance commerciale durable.
Néanmoins les relations commerciales entre entreprises et grande distribution sont toujours déséquilibrées. Les grandes surfaces ont un pouvoir de négociation plus important, et se trouvent dans une situation de force qui leur permet d’imposer des conditions contractuelles strictes et sévères : des marges arrières, une contribution aux campagnes marketing et à l’ouverture de nouveaux points de vente, des remises exceptionnelles, des frais pour l’emplacement en tête de gondole, des remises sur le chiffre d’affaire réalisé à la fin de l’année, et des délais de paiements prolongés qui dépassent même les délais légaux et contractuels.
Ces relations commerciales sont encadrées en Tunisie par la loi de 2009-69 sur le commerce de distribution et la loi 2015-36 sur la concurrence et les prix. Selon l’article 13 de la loi sur le commerce de distribution « Les services fournis dans le cadre des relations de coopération commerciale doivent faire l’objet d’une facturation séparée de la facturation de l’achat du produit et doit comporter la nature du service rendu, les réductions accordées et le coût du service de chaque produit. Sont considérées relations de coopération commerciale, les services commerciaux suivants fournis par le commerçant distributeur au fournisseur :
les opérations publicitaires effectuées dans les locaux de vente ou à l’extérieur,
la présentation du produit en tête de gondole,
les ventes et les opérations promotionnelles à l’intérieur du local ».
La pratique dans les relations commerciales en Tunisie offre, dans une grande partie, une réalité différente. Une situation qui affecte particulièrement les petits fournisseurs qui ont une capacité financière très limitée. Ils sont constamment obligés de réviser leurs marges à la baisse et d’accepter les conditions contractuelles, pour satisfaire la grande distribution. Les fournisseurs réalisent en fin de compte un chiffre d’affaire important mais avec une rentabilité faible ou nulle dans certains cas.
Certains producteurs se trouvent parfois obligés de privilégier les prix bas au détriment de la qualité et de l’innovation.
Pour conclure on peut affirmer que la grande distribution contribue certainement à la modernisation commerciale, la limitation de la hausse des prix et la préservation du pouvoir d’achat des consommateurs. Mais de l’autre côté de la balance, ce sont les fournisseurs qui subissent un coût économique important. Le risque est de fragiliser le tissu productif du pays dans la foulée de la guerre des prix. La loi actuelle permet de trouver l’équilibre et garantir les droits des tous les maillons de la chaine (fournisseurs, grande distribution, consommateurs) mais fallait-il l’appliquer. Dans les relations commerciales domine malheureusement une omerta inquiétante et complice.




















