Comme le plan de développement 2026-2030 a été transmis récemment par le bureau de l’ARP aux différentes commissions avant son examen en plénière, je n’ai pas pu m’empêcher d’étudier de très près ses orientations relatives au secteur de l’éducation.
- Ce que le plan dit au sujet de l’évaluation de la période 2021-2025
Le plan estime que notre école est apte à assurer une éducation de qualité et équitable pour tous, ainsi qu’à garantir l’égalité des chances par : la généralisation de l’année préparatoire, l’amélioration des acquis, le développement des apprentissages, le soutien à la maîtrise des langues étrangères dès le plus jeune âge, et la participation aux évaluations internationales des compétences en lecture et en mathématiques. À cela s’ajoutent le développement des compétences du corps éducatif, la création d’un environnement scolaire attrayant et sûr, ainsi que la réussite de la transition numérique dans l’éducation.
Le document souligne que la multiplication des acquis du système éducatif est portée par l’évolution du budget du secteur, qui est passé de 6 743 millions de dinars en 2021 à environ 8 064 millions de dinars en 2025, et dont les progrès s’illustrent par les principaux indicateurs suivants :
- L’évolution du nombre d’établissements scolaires au cours de la période 2022-2025, passant de 6 039 à 6 074 établissements, accompagnée d’un développement des espaces et des infrastructures.
- L’extension du réseau des écoles primaires abritant des classes préparatoires, dont le nombre a atteint 2 612 au cours de l’année scolaire 2024/2025, contre 2 415 au cours de l’année scolaire 2020/2021.
- La numérisation des services éducatifs, avec un taux de couverture internet atteignant 96 % dans les écoles primaires et 98 % dans les établissements d’enseignement préparatoire (collèges) et secondaire.
Ce qui a eu pour résultat la progression de notre système éducatif au cours de la période 2021-2025 dans la plupart de ses indicateurs, à l’instar de :
- La stabilité du taux de scolarisation à des niveaux élevés pour les différentes tranches d’âge.
- La hausse du taux de nouveaux inscrits en 1ère année ayant bénéficié de l’année préparatoire, atteignant 94,8 % au cours de l’année scolaire 2024/2025.
- La baisse des taux de redoublement et de décrochage scolaire au cycle préparatoire .
- L’évolution des taux d’orientation en faveur des sections Économie et Gestion et Sciences de l’Informatique, contrastant avec un recul de l’engouement pour la section Mathématiques.
Toutefois, le plan reconnaît que ces acquis n’ont pas empêché un recul des résultats, notamment le taux de réussite au baccalauréat dans l’enseignement public, passé de 65,7 % en 2021 à 52,6 % en 2025. La section des mathématiques, bien qu’elle affiche le taux de réussite le plus élevé, attire le plus faible nombre de candidats. De plus, les taux de réussite varient fortement d’une région à l’autre.
Il note que plusieurs insuffisances restent à résorber au niveau des infrastructures et des équipements de base des établissements scolaires, en particulier à l’intérieur du pays, comme l’approvisionnement en eau potable et le transport scolaire.
À cela s’ajoutent de nouvelles problématiques comme le faible niveau d’acquisition en mathématiques et en langues, une orientation limitée vers les filières scientifiques, des faiblesses dans les systèmes d’évaluation, un décalage des programmes scolaires face aux évolutions technologiques et aux nouveaux métiers, ainsi que la recrudescence de la violence scolaire, des comportements à risque et du décrochage.
II- Ce que le plan dit au sujet de ses orientations futures pour la période 2026-2030
L’objectif ultime du plan est de développer un système éducatif inclusif, renouvelé et flexible qui doit consacrer les principes de la justice et de l’équité, incarner la dimension sociale de l’État, s’adaptant aux mutations nationales et mondiales, et soutenir l’ambition et l’innovation afin de contribuer à l’édification d’une société du savoir développée.
Ce processus nécessite l’accroissement de la qualité de l’enseignement, le développement de ses compétences et l’amélioration de ses performances par : la généralisation de l’éducation préscolaire ; la modernisation des programmes afin d’intégrer les compétences de vie, l’éducation aux valeurs, à la santé, à la citoyenneté, aux droits et à l’environnement ; et la révision du temps scolaire et du temps d’apprentissage afin de dégager un temps social nécessaire au bien-être psychologique de l’apprenant.
Ces mesures s’accompagneront du renforcement de la formation des enseignants et des professionnels de l’éducation, de la restructuration de l’enseignement et des parcours d’orientation, ainsi que de la modernisation des systèmes d’évaluation.
Ces réformes doivent aboutir d’ici à l’an 2030 à :
- L’instauration d’une évaluation nationale à la fin de chaque cycle, la révision de la nature des examens pour évaluer l’ensemble des acquis, et la réalisation d’une évaluation diagnostique pour tous les niveaux scolaires.
- La réalisation d’un taux de 85,7 % d’élèves obtenant une note égale ou supérieure à 10 en lecture dans les trois cycles de l’enseignement primaire, et de 68 % en mathématiques.
- La réalisation d’un taux de réussite de 70 % à l’examen du diplôme de fin d’études de l’enseignement de base et de 60 % à l’examen du baccalauréat.
- La réduction du nombre de cas de violence scolaire dans les collèges et les lycées, afin d’atteindre environ 15 000 cas en 2030, contre 40 000 cas en 2025.
- La lutte contre le décrochage scolaire en généralisant l’école de la deuxième chance dans les régions enregistrant de forts taux d’abandon, en mettant en place un système d’alerte précoce pour les élèves menacés d’échec, en poursuivant l’exécution d’un programme multidimensionnel en milieu scolaire et en instaurant un enseignement de rattrapage pour les élèves qui réintègrent l’école après une courte période d’interruption, tout en dispensant des cours de soutien au profit des élèves en difficulté.
Il est ainsi prévu de faire baisser le taux de décrochage dans le primaire à 0,3 % en 2030, contre 0,8 % en 2025, et le taux de décrochage dans les cycles du collège et du lycée à près de 5,8 % en 2030, contre 7,7 % en 2025.
III. Ce que le plan ne dit surtout pas :
Loin de moi l’idée de critiquer ce plan sans raison, mais plusieurs anomalies me paraissent contradictoires lorsque l’on confronte les annonces du document à la réalité de notre école :
- La référence aux enquêtes internationales : un déni institutionnel
Le projet de ce plan se vante d’inscrire l’action de l’école tunisienne dans la continuité d’une participation aux évaluations internationales des compétences en lecture et en mathématiques. Pourtant, le document ne mentionne aucun score, aucun classement, ni aucune comparaison avec une norme internationale pour la décennie écoulée.
Je rappelle que notre pays ne participe plus aux grands cycles d’évaluation depuis ses scores alarmants aux enquêtes PISA de 2012 et 2015 — où il occupait la 65e place sur 70 — et depuis son retrait après 2011 des enquêtes TIMSS, qui mesurent le niveau des connaissances scolaires des élèves en mathématiques et en sciences à la fin du cycle.
Alors que ces enquêtes sont réellement nécessaires pour nous positionner dans un système éducatif universel, si l’on aspire à la réussite de la réforme de notre école.
- Le mirage de l’efficience ou le piège des « acquis en trompe-l’œil »
Le bilan 2021-2025 mis en avant par le plan, souligne les efforts budgétaires et matériels investis ainsi que les acquis et les résultats réalisés. Il reconnaît toutefois que ces efforts n’ont pas empêché le déclin des performances globales de notre école publique, notamment la chute des taux de réussite au baccalauréat, passant de 65,7 % en 2021 à 52,6 % en 2025, ainsi que le maintien d’une moyenne annuelle de 100 000 décrocheurs et la désertion continue de la section des mathématiques.
En revanche, il passe sous silence la débâcle des taux de participation et de réussite aux examens de la 6e et de la 9e année.
Un investissement, même massif, dans le contenant, sans la mise en œuvre de réformes de fond — comme le contenu des programmes, les rythmes scolaires, les systèmes d’évaluation et l’investissement dans la formation des enseignants — ne pourrait empêcher l’amplification de la baisse de l’efficience de l’école publique et le gaspillage des ressources publiques et privées.
- La généralisation du préscolaire : un non-sens et un préjudice pour la petite enfance
Le plan fait de la généralisation de l’année préparatoire un axe principal pour assurer l’équité et la réussite de son projet. C’est-à-dire qu’il projette de faire de cette phase, qui devrait normalement servir d’espace d’éveil, d’intégration, d’adaptation et d’épanouissement pour la petite enfance, un passage obligé et une préparation à la phase primaire. Pourtant, de nombreux pédagogues jugent cette approche, qu’ils qualifient de « primarisation précoce », dangereuse et porteuse de plusieurs risques et dérives pédagogiques majeurs.
Ces facteurs risquent de provoquer le dégoût de l’école chez l’enfant avant même qu’il n’ait commencé sa première année primaire. Rappelons que l’enfant finlandais démarre officiellement sa scolarité à l’âge de 7 ans.
- Une faille statistique majeure ou l’illusion des taux de réussite
La formule, toujours, retenue pour projeter les taux de réussite aux différents examens nationaux à l’horizon 2030 continuent d’être calculés exclusivement sur la base des candidats présents le jour des examens. Or, en docimologie ; qui est l’étude systématique des examens ; et en sciences de l’éducation, il est établi que la performance d’un système éducatif doit s’évaluer par rapport à la classe d’âge concernée, c’est-à-dire par rapport aux effectifs inscrits au début du cycle.
En ignorant les flux d’élèves exclus, réorientés ou ayant décroché en cours de route, l’administration s’enferme dans un leurre institutionnel qui embellit artificiellement les résultats d’un examen ou le bilan de fin de mandat.
- L’absence d’une véritable stratégie de lutte contre le décrochage scolaire
Le plan propose un arsenal d’outils techniques indéniablement valables : mise en place un système d’alerte précoce pour les élèves menacés d’échec scolaire, poursuite de l’exécution d’un programme multidimensionnel en milieu scolaire, développement des écoles de la deuxième chance, instauration d’un enseignement de rattrapage pour les élèves qui réintègrent l’école après une courte période d’interruption. Une approche technocratique qui ignore le sens des apprentissages et le recentrage absolu de l’action sur le cycle primaire sont les véritables moteurs de la réussite scolaire.
Si un élève arrive au collège ou au lycée sans maîtriser une lecture fluide, une production écrite autonome et les mécanismes de calcul de base, tous les investissements technologiques et matériels (tablettes, fibre optique, lycées d’excellence) sont condamnés à l’inefficacité.
- Des objectifs en trompe-l’œil pour les sections scientifiques et l’impasse sur la « phobie des mathématiques »
Depuis plusieurs années, nombreux sont les experts qui alertent sur le désamour profond pour les mathématiques. La désertion de la section mathématiques au baccalauréat a débuté avec la réforme de 1991 et n’a cessé, depuis lors, de s’amplifier. La majorité des élèves jugent cette matière trop sélective, stressante et punitive, un rejet souvent accentué par une réelle détestation de la langue française.
Pour donner corps à cet objectif sans sacrifier des générations d’apprenants, il aurait fallu concevoir un véritable « Plan Marshall des Mathématiques » dès le primaire, axé sur la conceptualisation concrète, le plaisir de chercher et le droit à l’erreur.
Le plan qui élude la question cruciale de la rupture linguistique aurait dû pousser vers d’unification impérative de la langue d’enseignement des disciplines scientifiques entre les cycles primaire et secondaire, et l’amélioration des compétences de lecture dans cette langue dès le primaire afin d’éviter tout décrochage cognitif au collège et au lycée.
- Un plan en trompe-l’œil : l’angle mort des fractures socio-économiques et régionales
Le plan cherche par sa littérature à rompre avec la logique des « ajustements de dernière minute » en amont des examens, afin de traiter la réussite comme le produit final d’un parcours scolaire assaini. Pour relever ce défi, il mise sur la refonte du système d’évaluation continue, l’augmentation du temps d’apprentissage effectif et la réorganisation des flux d’orientation.
- Une faille statistique majeure ou l’illusion des taux de réussite
La formule toujours retenue pour projeter les taux de réussite aux différents examens nationaux à l’horizon 2030 continue d’être calculée exclusivement sur la base des candidats présents le jour des examens. Or, en docimologie — qui est l’étude systématique des examens — et en sciences de l’éducation, il est établi que la performance d’un système éducatif doit s’évaluer par rapport à la classe d’âge concernée, c’est-à-dire par rapport aux effectifs inscrits au début du cycle.
En ignorant les flux d’élèves exclus, réorientés ou ayant décroché en cours de route, l’administration s’enferme dans un leurre institutionnel qui embellit artificiellement les résultats d’un examen ou le bilan de fin de mandat.
- L’absence d’une véritable stratégie de lutte contre le décrochage scolaire
Le plan propose un arsenal d’outils techniques indéniablement valables : la mise en place d’un système d’alerte précoce pour les élèves fragiles, la poursuite de l’exécution d’un programme multiaxial en milieu scolaire, développement des écoles de la deuxième chance, ainsi que l’instauration d’un enseignement de rattrapage pour les élèves qui réintègrent l’école après une courte période d’interruption. Cependant, cette approche technocratique ignore que le sens des apprentissages et le recentrage absolu de l’action sur le cycle primaire sont les véritables moteurs de la réussite scolaire.
Si un élève arrive au collège ou au lycée sans maîtriser une lecture fluide, une production écrite autonome et les mécanismes de calcul de base, tous les investissements technologiques et matériels (tablettes, fibre optique, lycées d’excellence) sont condamnés à l’inefficacité.
- Des objectifs en trompe-l’œil pour les sections scientifiques et l’impasse sur la « phobie des mathématiques »
Depuis plusieurs années, nombreux sont les experts qui alertent sur le désamour profond pour les mathématiques. La désertion de la section mathématiques au baccalauréat a débuté avec la réforme de 1991 et n’a cessé, depuis lors, de s’amplifier. La majorité des élèves jugent cette matière trop sélective, stressante et punitive, un rejet souvent accentué par une réelle aversion pour la langue française.
Pour donner corps à cet objectif sans sacrifier des générations d’apprenants, il aurait fallu concevoir un véritable » Plan Marshall des Mathématiques » dès le primaire, axé sur la conceptualisation concrète, le plaisir de chercher et le droit à l’erreur.
Le plan, qui élude la question cruciale de la rupture linguistique, aurait dû pousser vers l’unification impérative de la langue d’enseignement des disciplines scientifiques entre les cycles primaire et secondaire, et vers l’amélioration des compétences de lecture dans cette langue dès le primaire afin d’éviter tout décrochage cognitif au collège et au lycée.
- Un plan en trompe-l’œil : l’angle mort des fractures socio-économiques et régionales
Le plan cherche par sa rhétorique à rompre avec la logique des « ajustements de dernière minute » en amont des examens, afin de traiter la réussite comme le produit final d’un parcours scolaire assaini. Pour relever ce défi, il mise sur la refonte du système d’évaluation continue, l’augmentation du temps d’apprentissage effectif et la réorganisation des flux d’orientation
Bien que ces mesures restent louables, le plan souffre d’une incohérence méthodologique majeure. Il prétend améliorer le taux de réussite aux examens du secondaire et du baccalauréat sans détailler de plan de sauvetage obligatoire pour les mathématiques et les langues dès le cycle primaire.
Or, tant que les lacunes de base en lecture et en calcul ne seront pas définitivement résolues à la racine, modifier la structure du baccalauréat ou forcer l’orientation vers les filières scientifiques ne suffira pas à rehausser les taux de réussite de manière organique.
En conclusion
Ce plan omet les résultats des recensements généraux de la population et de l’habitat de 2014 et 2024, occultant ainsi les données cruciales relatives à la scolarisation et à l’analphabétisme, ainsi que les résultats de nos deux participations au Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de 2012 et 2015 et les résultats de l’enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS) de 2023.
En ignorant ces données, le plan passe à côté d’un constat d’échec global et grave de notre système éducatif, matérialisé par le fait que notre école publique n’est plus ni gratuite, ni un ascenseur social. Incapable de garantir la justice sociale et l’égalité des chances, elle ne fait qu’accentuer les disparités entre les classes sociales et les régions. Comme l’a si justement signalé le président de la République en août 2023, lors de la célébration de la Journée du savoir, en déclarant que la carte de la réussite scolaire se superpose exactement à la carte de la pauvreté.
Le plan aurait dû apporter de vraies réponses pour redorer le blason de notre école publique et la sortir de son ghetto. Par ailleurs, le document n’a fait aucune allusion au secteur privé, en bien ou en mal, alors que tout système éducatif ne peut évoluer sans le concours du secteur privé.
Il y a lieu de noter également que ce plan, qui vient d’être soumis à l’étude des commissions de l’Assemblée des représentants du peuple, couvre une période de cinq ans qui aurait dû démarrer avec le budget de 2026. En outre, et en ce qui concerne le secteur de l’éducation, la mise en œuvre d’une réforme structurelle nécessite un nouveau socle réglementaire tenant compte des exigences d’une meilleure gouvernance et des évolutions que connaît le secteur à tous les niveaux. L’adoption de ce texte pourrait toutefois prendre un temps considérable si la volonté politique venait à faire défaut.
ridha zahrouni




















