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Quand les cerveaux commencent à revenir

Lexpert Editeur Lexpert
29 septembre 2026
in Actualités
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Après des années d’exode, les premiers signes d’un retournement migratoire ?

Pendant longtemps, le mouvement semblait aller dans un seul sens : la Tunisie formait, l’Europe recrutait.

Chaque année, des ingénieurs, médecins, informaticiens, chercheurs, cadres et jeunes diplômés quittaient le pays à la recherche de meilleurs salaires, de perspectives professionnelles plus importantes et d’un environnement qu’ils considéraient comme plus stable.

La France, en particulier, a longtemps constitué une destination privilégiée pour les compétences tunisiennes.

Mais quelque chose semble aujourd’hui commencer à changer.

Il ne s’agit évidemment pas encore d’un mouvement massif de retour et il serait prématuré de parler d’une véritable inversion de la migration des compétences. Mais des signes apparaissent : certains cadres tunisiens installés en France depuis plusieurs années commencent à envisager sérieusement un retour en Tunisie. D’autres sont déjà rentrés. Certains travaillent désormais à distance depuis Tunis pour des entreprises européennes. D’autres encore créent leur propre activité dans leur pays d’origine.

Le phénomène mérite d’être observé, car il pourrait annoncer une évolution importante : après la fuite des cerveaux, la circulation des compétences pourrait commencer à fonctionner dans les deux sens.

L’Europe n’est plus celle qui faisait rêver

Pour une génération de Tunisiens partie il y a dix, quinze ou vingt ans, l’Europe représentait avant tout le pouvoir d’achat, la sécurité professionnelle, la stabilité et la possibilité de construire un avenir meilleur.

Aujourd’hui, le calcul est devenu plus complexe.

Le coût du logement, les dépenses quotidiennes, les transports, l’énergie et les différentes charges pèsent lourdement sur les budgets familiaux. Dans les grandes métropoles françaises, le logement constitue notamment une dépense considérable.

Résultat : certains cadres commencent à se poser une question qu’ils auraient difficilement imaginée au moment de leur départ :

« Est-ce que ma vie en Europe correspond encore réellement à l’amélioration que j’étais venu chercher ? »

Il ne s’agit pas de dire que la France ou l’Europe ne présentent plus d’opportunités. Elles restent attractives dans de nombreux secteurs. Mais le différentiel entre revenu et coût de la vie est désormais davantage pris en compte dans la décision.

Le salaire n’est plus le seul critère

Un ingénieur tunisien travaillant à Paris peut toujours gagner plusieurs fois le salaire d’un ingénieur occupant un poste comparable en Tunisie.

Mais il faut désormais regarder l’ensemble de l’équation.

Le loyer, les déplacements, les dépenses alimentaires, la garde des enfants, les impôts, les assurances et le coût général de la vie peuvent absorber une part importante de ce revenu.

Et surtout, une révolution est venue modifier cette équation : le télétravail.

Un ingénieur peut aujourd’hui travailler pour une entreprise française ou internationale tout en résidant en Tunisie. Un consultant peut conserver ses clients européens depuis Tunis. Un entrepreneur peut créer une activité en Tunisie tout en travaillant avec des partenaires étrangers.

Le numérique a donc créé une possibilité qui n’existait pas véritablement pour les générations précédentes :

vivre en Tunisie sans nécessairement renoncer à un revenu international.

Le profil du « revenant » change

Le Tunisien qui revient n’est plus forcément celui qui a échoué à l’étranger.

Il peut être exactement l’inverse.

Il peut s’agir d’un professionnel qui a réussi son parcours, acquis une solide expérience, développé un réseau international et atteint un niveau de qualification important.

Après plusieurs années passées en Europe, il peut considérer qu’il possède désormais suffisamment d’expérience pour valoriser ses compétences en Tunisie.

Il revient avec un diplôme, mais aussi avec des méthodes de travail, une culture d’entreprise, des contacts et une connaissance des marchés internationaux.

Et parfois avec un capital.

C’est là que le phénomène devient particulièrement intéressant pour la Tunisie.

Le retour d’un ingénieur n’est pas seulement le retour d’un salarié : il peut être celui d’un entrepreneur, d’un investisseur ou d’un créateur d’emplois.

« Je veux aussi pouvoir choisir l’éducation de mes enfants »

Les motivations ne sont cependant pas uniquement économiques.

Un cadre tunisien installé en France depuis plusieurs années, père de deux enfants scolarisés, explique que la question du retour est également liée à l’éducation de ses enfants.

«« Lorsque je suis venu en France, je pensais essentiellement à mon avenir professionnel et à celui de mes enfants. Aujourd’hui, mes préoccupations ont changé. Je veux pouvoir conserver une certaine maîtrise sur leur éducation et transmettre à mes enfants les valeurs dans lesquelles j’ai moi-même été élevé. »»

Ce père se dit préoccupé par certaines évolutions des programmes scolaires français concernant l’éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité.

Depuis la rentrée 2025, un programme national encadre cet enseignement, avec une approche différenciée selon les âges. L’Éducation nationale indique notamment que le programme aborde le respect de soi et des autres, l’intimité, le consentement, l’égalité, les discriminations et, au collège et au lycée, certaines questions relatives à la sexualité.

Mais ce qui compte ici, c’est la perception du parent.

«« Je respecte les choix des autres, mais je souhaite également que mes propres convictions et celles de ma famille soient respectées. Certaines notions me paraissent difficiles à expliquer à mes enfants et je préfère pouvoir avoir davantage de contrôle sur leur éducation. »»

Ce témoignage ne permet évidemment pas de conclure que les Tunisiens de France partagent cette opinion. Il montre simplement que, pour certaines familles, les questions éducatives et culturelles peuvent désormais entrer dans la réflexion sur le lieu de vie, aux côtés du salaire et du travail.

Une autre inquiétude : le voile et l’évolution du débat politique

Un autre Tunisien installé en France depuis plus d’une décennie évoque, lui, la question de la laïcité et du port du voile.

Son inquiétude porte moins sur la situation actuelle que sur ce qu’il pourrait advenir à l’avenir.

«« Je suis venu en France pour travailler, vivre normalement et construire l’avenir de mes enfants. Mais lorsque j’entends certains responsables politiques parler de restrictions supplémentaires concernant les signes religieux, je me demande quelle sera la situation dans quelques années. »»

Cette inquiétude s’inscrit dans un débat politique français bien réel. Le droit français interdit notamment les signes religieux ostensibles dans les écoles publiques pour les élèves, en application de la loi de 2004. D’autres restrictions existent également concernant la dissimulation du visage dans l’espace public.

Le Rassemblement national défend, de son côté, depuis plusieurs années des mesures allant plus loin concernant le port de signes religieux, notamment dans certains espaces publics. Ses responsables ont publiquement défendu différentes propositions en ce sens.

Notre interlocuteur redoute notamment l’hypothèse d’une arrivée du RN au pouvoir.

«« Je ne sais pas ce qui sera réellement décidé demain. Mais je n’ai pas envie d’attendre qu’une nouvelle loi soit votée pour me demander si ma famille pourra continuer à vivre comme elle le souhaite. Cette incertitude entre aussi dans ma réflexion sur un éventuel retour en Tunisie. »»

Là encore, il s’agit d’un témoignage individuel, et non d’une conclusion sur l’ensemble des Tunisiens vivant en France.

Le retour ne signifie pas nécessairement abandonner l’Europe

Il existe d’ailleurs une nouvelle forme de migration qui échappe aux anciennes catégories.

Il ne s’agit plus forcément de choisir entre « vivre en Tunisie » ou « vivre en France ».

Certains professionnels peuvent vivre six mois en Tunisie et quelques semaines en Europe. D’autres peuvent travailler à distance pour une société française. Certains peuvent créer une entreprise tunisienne tout en conservant leurs clients européens.

On passe ainsi progressivement d’une logique d’émigration définitive à une logique de circulation des compétences.

Et cette évolution pourrait être particulièrement intéressante pour la Tunisie.

Une opportunité que Tunis doit savoir saisir

Pendant des années, le pays s’est préoccupé de la fuite des cerveaux.

Des ingénieurs formés en Tunisie partaient travailler à l’étranger. Le pays supportait une partie du coût de leur formation, tandis que les économies d’accueil bénéficiaient ensuite de leurs compétences.

Si certains commencent aujourd’hui à revenir, même partiellement, la Tunisie doit être capable de transformer ce retour en opportunité économique.

Cela suppose évidemment de créer un environnement favorable : simplification administrative, accès au financement, fiscalité lisible, soutien à l’investissement, infrastructures numériques performantes et surtout reconnaissance réelle des compétences.

Car faire revenir un ingénieur ne consiste pas simplement à lui dire : « Bienvenue chez vous ».

Il faut lui donner les moyens de réussir chez lui.

Et si le véritable changement était là ?

Il serait donc excessif d’annoncer déjà une grande vague de retour des compétences tunisiennes.

Mais il serait tout aussi imprudent d’ignorer les premiers signaux.

Le changement est peut-être moins spectaculaire qu’une inversion statistique des flux migratoires. Il est peut-être d’abord psychologique.

Pendant longtemps, partir était considéré comme une décision définitive.

Aujourd’hui, partir peut être temporaire.

Rester en Europe n’est plus automatiquement synonyme d’une amélioration spectaculaire du niveau de vie.

Et revenir en Tunisie n’est plus nécessairement synonyme d’échec.

Pour certains cadres, le calcul devient même différent : moins de salaire mais moins de dépenses, moins de distance avec la famille, davantage de contrôle sur son mode de vie, possibilité de travailler pour l’étranger et, surtout, volonté de transmettre aux enfants une certaine manière de vivre.

La Tunisie aurait donc intérêt à regarder attentivement ce phénomène.

Car après avoir longtemps exporté ses compétences, elle pourrait être à l’aube d’une nouvelle étape : faire revenir ceux qui sont partis, attirer ceux qui hésitent et surtout transformer leur expérience européenne en valeur ajoutée pour l’économie tunisienne.

La véritable question n’est finalement peut-être plus :

« Pourquoi les Tunisiens partent-ils ? »

Mais plutôt :

« Que devons-nous faire pour que ceux qui sont partis aient envie de revenir ? »

Et cette question pourrait devenir, dans les prochaines années, l’une des grandes questions économiques et sociales de la Tunisie.

 
 
 
 
 
 
 
 
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