La Tunisie fait face à un phénomène préoccupant qui ne date pas d’hier : l’émigration croissante de ses compétences d’ingénierie. Selon Fakhr Eddine Ben Khalifa, ingénieur et président de l’Ordre des ingénieurs, cette dynamique s’inscrit dans une continuité historique amorcée منذ la période postcoloniale, mais ses effets se sont intensifiés au cours des deux dernières décennies, affectant profondément l’économie nationale et sa compétitivité.
Au-delà des chiffres, souvent variables et imparfaits, l’essentiel réside dans les conséquences concrètes de cette fuite des talents. Il ne s’agit pas seulement de statistiques, mais d’une perte réelle de capital humain. Chaque ingénieur qui quitte le pays représente une occasion manquée de création de richesse, d’innovation et de développement économique.
Le principal facteur de cette émigration reste l’environnement professionnel jugé peu attractif. De nombreux ingénieurs estiment que les conditions de travail ne répondent ni à leurs attentes ni à la nature de leurs compétences. En quête de meilleures perspectives, tant sur le plan matériel que professionnel, ils se tournent naturellement vers l’étranger.
Dans cette équation, l’État apparaît comme le grand perdant. Car ces compétences constituent un levier essentiel pour dynamiser l’économie. L’enjeu dépasse largement la question salariale : il s’agit de créer un écosystème favorable à l’innovation, capable de valoriser les talents et de les intégrer pleinement dans le tissu productif.
Une perte aux lourdes conséquences économiques
Le départ massif des ingénieurs affaiblit directement la capacité du pays à mener des projets structurants. La Tunisie, engagée dans une quête de croissance durable, a pourtant un besoin crucial de profils capables d’innover, de piloter des projets complexes et de développer des solutions adaptées aux réalités locales.
L’absence de ces compétences se traduit par des difficultés dans la gestion des grands projets, qu’il s’agisse de qualité, de maîtrise des coûts ou d’organisation des ressources humaines. Elle affecte également la capacité du pays à renforcer son autonomie économique et à réduire sa dépendance extérieure.
Par ailleurs, les entreprises, notamment internationales, rencontrent des difficultés croissantes à recruter des profils qualifiés, tandis que le secteur public souffre d’un déficit de compétences, entraînant lenteurs administratives et retards dans l’exécution des projets.
Mettre la compétence au cœur de la stratégie nationale
Pour inverser cette tendance, Ben Khalifa insiste sur la nécessité d’adopter une approche globale fondée sur la valorisation des compétences. Il ne suffit pas d’augmenter les salaires ; il faut surtout garantir un environnement de travail stimulant, où chacun peut exprimer pleinement son potentiel.
Cela suppose de placer « la bonne personne au bon endroit », en s’appuyant sur des critères de mérite, d’efficacité et de performance. Les compétences doivent être reconnues à travers leurs réalisations concrètes et leur capacité à créer de la valeur.
Une réforme en profondeur du secteur public s’impose également, afin d’en faire un espace plus dynamique, fondé sur la compétence et orienté vers les résultats. Une telle transformation pourrait non seulement retenir les talents locaux, mais aussi encourager le retour des compétences expatriées.
Vers une administration innovante et ouverte
La modernisation de l’administration constitue un levier essentiel. Il s’agit de dépasser les logiques bureaucratiques traditionnelles pour adopter un modèle plus flexible, axé sur l’innovation et la performance.
Un système basé sur l’évaluation des résultats permettrait de libérer les initiatives et de transformer les idées en projets concrets. Cela contribuerait à redonner confiance aux compétences nationales et à renforcer leur engagement.
Les ingénieurs tunisiens disposent d’un savoir-faire reconnu à l’international. Leur offrir un cadre adapté dans leur propre pays représente un enjeu stratégique majeur.
Réagir vite et investir dans les dynamiques collectives
Face à l’accélération des transformations technologiques, notamment dans les domaines du numérique et de l’intelligence artificielle, la Tunisie doit faire preuve de réactivité. Les politiques publiques doivent être flexibles, anticipatives et adaptées aux évolutions globales.
Le soutien à l’initiative individuelle, à la créativité et à la participation collective est essentiel pour transformer les compétences en véritable moteur économique. Dans ce cadre, les entreprises communautaires peuvent jouer un rôle clé en offrant des espaces d’innovation et d’expérimentation.
Enfin, une meilleure articulation entre l’enseignement supérieur et le marché du travail s’impose. Les formations doivent être alignées sur les besoins réels de l’économie, en mettant l’accent sur la qualité, l’innovation et l’employabilité.
La fuite des ingénieurs en Tunisie constitue un défi stratégique majeur. Y répondre nécessite une vision globale et des réformes profondes, centrées sur la valorisation du capital humain.
Créer un environnement favorable, investir dans les compétences et encourager les initiatives sont autant de conditions indispensables pour inverser la tendance. Car c’est en misant sur ses talents que la Tunisie pourra construire une économie solide, innovante et durable.
BILIL BOUALI


























