Chaque année, la Tunisie forme certains des meilleurs talents scientifiques de la région. Un exemple frappant est celui de l’IPEST – l’Institut Préparatoire aux Études Scientifiques et Techniques de Tunis, une institution publique d’élite qui prépare les étudiants tunisiens aux concours des grandes écoles françaises d’ingénieurs (Polytechnique, CentraleSupélec, Mines, Ponts…). Depuis plusieurs années, cette classe préparatoire figure parmi les meilleures hors de France pour l’accès à ces établissements. Pourtant, une grande partie de ses diplômés poursuivent ensuite leur carrière à l’étranger.
Ce phénomène dépasse largement le cadre des grandes écoles.
Dans le domaine de la santé, plus de 4 000 médecins tunisiens exercent aujourd’hui à l’étranger, principalement en Europe et dans les pays du Golfe. Dans le numérique, les ingénieurs formés dans des écoles comme l’École Polytechnique de Tunisie, l’INSAT, Sup’Com ou l’ENSI sont aujourd’hui très recherchés par les entreprises technologiques internationales. Beaucoup rejoignent les écosystèmes innovants de Paris, Berlin, Amsterdam ou Montréal.
Le même phénomène se retrouve dans la recherche scientifique. De nombreux chercheurs tunisiens poursuivent leurs doctorats dans les universités internationales et s’intègrent ensuite dans des institutions prestigieuses comme le CNRS, les universités britanniques ou les centres de recherche nord-américains.
Le constat est clair : la Tunisie forme des talents d’un niveau exceptionnel.
Mais une grande partie de cette richesse humaine s’épanouit aujourd’hui en dehors de ses frontières.
Cette situation est souvent présentée comme une fuite des cerveaux. Pourtant, dans une économie mondialisée, cette lecture mérite d’être profondément repensée.
Les talents d’aujourd’hui ne vivent plus dans un seul pays. Ils circulent. Ils travaillent pour plusieurs marchés, investissent dans plusieurs économies et collaborent à distance avec des équipes réparties sur plusieurs continents.
Dans ce contexte, la vraie question n’est plus : comment empêcher les talents de partir ?
La vraie question est : comment transformer cette diaspora en moteur de développement pour la Tunisie.
Et sur ce point, la Tunisie possède un avantage unique : sa proximité avec l’Europe. À une ou deux heures de vol des principaux centres économiques européens, notre pays peut inventer un modèle original où les talents circulent entre plusieurs espaces économiques.
Plusieurs pays ont déjà exploré cette voie.
L’Estonie, par exemple, a créé le programme d’e-Residency, permettant à des entrepreneurs et experts installés à l’étranger de créer et gérer des entreprises estoniennes à distance.
Taïwan a mis en place des programmes de missions technologiques temporaires, permettant aux ingénieurs de la diaspora de revenir quelques semaines par an pour transférer leurs compétences vers l’industrie locale.
L’Irlande mobilise sa diaspora mondiale à travers le Global Irish Network, un réseau d’influence qui connecte l’économie irlandaise aux grands centres financiers et technologiques.
Le Rwanda a engagé sa diaspora dans les secteurs du numérique et de l’innovation en facilitant les collaborations entre experts expatriés et startups locales.
Enfin, l’Inde a transformé sa diaspora technologique en véritable moteur de développement. Les ingénieurs indiens installés dans la Silicon Valley ont largement contribué à l’essor de l’écosystème technologique indien, à travers l’investissement, le mentorat et le transfert de compétences.
Ces exemples montrent qu’il existe une autre approche : passer d’une logique de brain drain à une logique de brain circulation.
Pour la Tunisie, plusieurs pistes concrètes pourraient être envisagées :
• créer un statut flexible pour les talents de la diaspora • simplifier les règles liées à la résidence, au change et à la mobilité professionnelle • mettre en place une plateforme nationale des compétences de la diaspora • encourager les missions scientifiques et technologiques temporaires • mobiliser la diaspora dans des secteurs stratégiques comme l’intelligence artificielle, la recherche, l’énergie ou l’économie d’impact
Dans une économie du savoir, la richesse d’un pays ne se limite plus à son territoire. Elle réside aussi dans sa capacité à activer ses réseaux, ses talents et ses connexions internationales.
La diaspora tunisienne représente aujourd’hui l’un des plus grands actifs stratégiques du pays.
Plutôt que de considérer son départ comme une perte, il est peut-être temps de la regarder autrement :
comme un pont entre la Tunisie et le reste du monde.
Et peut-être même comme l’un des leviers les plus puissants pour accélérer la transformation de notre économie.
mohamed salah frad


























