La suspension soudaine des flux de bus algériens vers la Tunisie ne relève pas d’un simple ajustement administratif. Elle constitue un signal économique fort, révélateur de déséquilibres profonds dans les échanges touristiques entre les deux pays, mais aussi d’un malaise social latent en Algérie et d’une fragilité structurelle du tourisme tunisien à bas coût.
Un tourisme algérien devenu pilier conjoncturel en Tunisie
Depuis plusieurs années, le tourisme algérien s’est imposé comme un amortisseur de crise pour la Tunisie. En période de repli des marchés européens, les visiteurs algériens — notamment par voie terrestre — ont soutenu l’activité des hôtels économiques, des locations informelles, du commerce de détail, de la restauration et des services frontaliers.
Ce tourisme se distingue par :
- une forte saisonnalité étendue (été, mais aussi fins d’année),
- une consommation diffuse, peu captée par les circuits officiels,
- un recours massif au transport collectif terrestre, en particulier les bus affrétés.
L’arrivée de milliers de bus en novembre et décembre a ainsi créé une illusion de reprise touristique, sans véritable création de valeur structurée.
Une valeur ajoutée limitée, un impact réel mais fragile
D’un point de vue macroéconomique, ce flux génère certes :
- des recettes en devises indirectes,
- une dynamique commerciale locale dans les zones frontalières,
- un soutien temporaire à l’emploi informel.
Mais il pose aussi plusieurs problèmes :
- une pression sur les infrastructures locales,
- une concurrence accrue pour le tourisme intérieur tunisien,
- une faible contribution fiscale, du fait de l’informalité.
Autrement dit, ce modèle repose davantage sur le volume que sur la valeur, rendant l’économie touristique tunisienne vulnérable à toute décision politique prise à Alger — comme celle observée aujourd’hui.
Côté algérien : quand le tourisme devient soupape sociale
La révélation de la présence de 100 000 chômeurs à bord de ces bus change radicalement la lecture du phénomène. Il ne s’agit plus uniquement de tourisme, mais d’une mobilité sociale déguisée, facilitée par :
- des agences peu encadrées,
- une allocation voyage généreuse,
- l’absence de traçabilité des dépenses.
Dans ce contexte, le tourisme devient une soupape de décompression sociale, permettant à des populations fragilisées de sortir temporairement du pays, parfois dans l’espoir d’opportunités informelles ou de transferts parallèles.
Pour les autorités algériennes, la suspension apparaît donc comme une mesure de protection macroéconomique et sociale, visant à :
- freiner la fuite de devises,
- éviter l’exploitation de publics vulnérables,
- reprendre le contrôle d’un dispositif budgétaire coûteux.
L’allocation voyage : un multiplicateur… mal maîtrisé
L’allocation de 750 euros par famille, pensée comme un levier de confort et de dignité, s’est transformée en outil de distorsion économique. Détournée de son usage touristique, elle a alimenté :
- des circuits informels,
- des dépenses non traçables,
- des effets inflationnistes indirects.
La perspective de son remplacement par une carte bancaire dédiée marque un tournant : celui d’une normalisation financière du tourisme, avec un meilleur ciblage des dépenses (hébergement, restauration, transport), au détriment des usages parallèles.
Un avertissement pour la Tunisie
Pour la Tunisie, cette décision algérienne doit être lue comme un signal stratégique. Elle rappelle que :
- la dépendance à un seul marché régional est risquée,
- le tourisme de masse non structuré est instable,
- l’absence de montée en gamme limite la résilience du secteur.
Elle pose aussi une question centrale : quel tourisme algérien la Tunisie veut-elle attirer demain ?
Un tourisme organisé, traçable, intégré à l’économie formelle ? Ou un tourisme de survie, soumis aux aléas politiques et sociaux du pays voisin ?
Vers une coopération touristique repensée ?
À moyen terme, cet épisode pourrait paradoxalement ouvrir la voie à une coopération tuniso-algérienne plus qualitative, fondée sur :
- des circuits encadrés,
- des partenariats hôteliers ciblés,
- une meilleure coordination des autorités touristiques et financières.
Car au-delà du choc immédiat, la question n’est pas celle du nombre de bus, mais celle de la soutenabilité économique et sociale du tourisme régional.





















