Nous sommes un peuple qui aime le cash. Une affirmation qui se confirme de jour en jour malgré les évolutions dans les moyens de paiements. L’amour du cash est depuis des générations une culture de société outre qu’il est un phénomène économique. La majorité des transactions se font avec de l’argent liquide. L’analyse de cette habitude conservatrice enracinée permet d’expliquer d’autres phénomènes tels que la montée en puissance de l’économie informelle, la hausse des billets en circulation, le faible niveau d’inclusion financière, et le manque d’outils digitaux de paiement adaptés.
L’économie tunisienne est de plus en plus liquide, poussée par des réformes pour le décashing qui rétropédalent, des habitudes de sociétés très ancrées, et des opérateurs qui préfèrent ce modèle qui arrange leurs affaires. Le grand perdant est toujours la croissance économique.
Un lent développement des alternatives au cash :
Le cash domine l’activité économique parce les alternatives à ce modèle n’arrivent pas à percer. Au mois d’Août 2025, les billets et monnaie en circulation ont franchi le cap des 26 milliards de dinars. Un niveau historique, en hausse de 15% par rapport à 2024. Au mois de Novembre la pression sur l’argent liquide est baissée d’un cran. Les BMC ont atteint 24.8 milliards de dinars au 21/11/2025. L’explication donnée par certains experts retient principalement l’amendement de la loi sur les chèques.
Selon une enquête réalisée par l’IACE en 2025, près de 50% des personnes interrogées considèrent l’espèce le mode de paiement préféré. Une préférence qui persiste surtout que l’usage des outils alternatifs à l’espèce évolue lentement. C’est ainsi que l’utilisation de la carte bancaire est dominée par les opérations de retrait. Selon la BCT, au troisième trimestre 2025 plus de 122 millions d’opérations ont été effectuées avec des cartes bancaires pour un montant total de 22 milliards de dinars. 25 % de ces opérations étaient des paiements (en valeur), le reste, 75 %, concernait principalement des retraits d’argent aux distributeurs automatiques.
Quant au paiement mobile, il enregistre une croissance importante suite à l’entrée en service de plusieurs applications mobiles des banques. Au 3ème trimestre 2025, 6.3 millions de transactions pour une valeur de 1345 millions de dinars ont été traités via mobile. 54 % de ces opérations sont des paiements, 16 % des opérations de transfert, 17.1 % des dépôts (cash-in), et 13.1 % des retraits (cash-out). Au 3ème trimestre on enregistre 467 milles wallets électroniques.
Le montant des e-paiements au 3ème trimestre est passé de 762 MD en 2024 à 990 MD en 2025 soit une hausse de 30%.
Une préférence infinie pour le cash :
La préférence des tunisiens pour le cash émane d’une culture économique très ancrée. Durant des générations, on considérait la seule forme de richesse est le nombre de pièces ou de billets qu’on détient. C’est la seule richesse réelle, palpable, visible et manipulable. Le recours au cash se développe surtout en période de crises économiques car il est considéré comme un refuge et une ceinture de sécurité. Or la Tunisie en a vu des crises durant toute son histoire ce qui a contribué à l’ancrage du cash dans notre culture.
L’amour du cash provient aussi d’une crise de confiance dans les institutions financières et les transactions électroniques. En effet, plusieurs consommateurs préfèrent leur argent dans leurs poches et pas dans les coffres des banques car ils jugent que ces banques appliquent des frais exorbitants sur la gestion de leur argent. C’est ainsi que plusieurs fonctionnaires retirent leurs salaires en entier dés qu’il est versé par l’employeur.
Sur un autre plan, et à cause de problèmes de connexion ou d’opérations passés doublement, plusieurs tunisiens veulent payer cash au lieu d’acheter ou payer en ligne. Durant des années le commerce électronique ne s’est pas développé en Tunisie à cause de ce manque de confiance.
S’ajoute à ce phénomène, la nature même de certaines transactions exige selon les traditions et les normes l’utilisation exclusive du cash. On retrouve par exemple les marchés hebdomadaires, les transports, les consultations médicales, les petites épiceries, les transactions immobilières,….Les marchés aux bestiaux qui enregistrent des transactions à des montants importants n’utilisent que le cash, car les agriculteurs ne veulent que du liquide et n’ont pas en majorité des comptes bancaires ou des moyens de paiement électronique.
Même les transactions dans les marchés automobiles d’occasion, se font presque exclusivement en liquide. Il est difficile aujourd’hui de payer un taxi par carte bancaire, ou un commerçant de fruits et légumes par application mobile.
L’Etat : le grand perdant :
Cette culture du cash, a contribué au développement de l’économie informelle en Tunisie. Selon la Banque Mondiale, le secteur informel représente plus de 40% de l’économie tunisienne. Une part importante qui échappe au contrôle fiscal, aux charges sociales, aux normes de transparence, et handicapent ainsi les recettes de l’Etat et sont source de blanchiment d’argent et d’activités de contrebande. L’Etat se trouve ainsi devant une assiette qui se rétrécit et des besoins qui augmentent et pour combler le gap, il taxe le secteur formel. Mais cet informel utilisant le cash permet à des dizaines de milliers de familles de subsister et d’avoir des sources de revenus. La majorité de ceux qui opèrent dans le secteur informel sont exclus du système financier. Le taux d’inclusion financière en Tunisie ne dépasse pas les 36% selon les chiffres officiels et 4% seulement utilisent les services financiers digitaux.
Dans cette situation une grande partie de l’argent en circulation échappe au secteur bancaire qui a des difficultés à mobiliser les dépôts des opérateurs économiques et par conséquent les possibilités de financement de l’économie. Par conséquent les besoins de refinancement augmentent. Au 21/11/2025, le volume global de refinancement a atteint 10.8 milliards de dinars.
Toute une stratégie nationale pour le décashing a été lancée depuis des années, mais il semble que le gouvernement revient sur certaines réformes majeures, surtout à la lumière de l’article 57 du projet de loi des finances pour 2026. Pourtant les alternatives au liquide ont des difficultés à s’imposer dans le paysage économique. Les cartes bancaires, et comme déjà annoncé, sont principalement utilisées pour le retrait de l’argent et les paiements mobiles sont très timides. Même les opérations de vente en ligne sont réalisées en « cash on delivery », c’est-à-dire « paiement à la livraison ». Psychologiquement les tunisiens considèrent que les cartes bancaires boostent leurs achats parce qu’ils ne voient pas l’argent liquide physiquement, et c’est ainsi qu’ils évitent de l’utiliser dans les commerces dans un environnement d’inflation et de baisse du pouvoir d’achat.
L’utilisation des TPE dans les commerces est très limitée. Les commerçants veulent éviter des frais supplémentaires facturés par les banques sur l’appareil et les transactions. Ils veulent aussi échapper au contrôle et surtout avoir de la liquidité constamment pour régler d’autres opérations en liquide.
La transition vers le digital est difficile et lente, alors que dans certains pays telle que la Chine, les paiements dans les magasins se font avec la rétine des yeux. Au Kenya, 90% des transactions se font via des applications mobiles.
Inciter, vulgariser :
Plusieurs tentatives de réformes et des incitations ont été engagées par les différents gouvernements, mais les choses avancent lentement. La cause : la digitalisation des paiements et la limitation du cash, ne se décrètent pas. Un grand travail doit être fait pour l’incitation, la vulgarisation, et le changement de culture. Le travail ne doit pas se limiter aux aspects techniques et règlementaires.
Il est aussi important de prendre en considération les aspects régionaux au niveau de l’accès à internet et aux services bancaires ; et aussi la diversité du niveau d’éducation des consommateurs.
Le gouvernement doit investir dans ces éléments car il a beaucoup à y gagner. Si la part de l’économie informelle chute de 40% à 30%, l’Etat peut engranger des dizaines de milliards de recettes fiscales, les banques auront plus de liquidité pour financer l’investissement, l’économie sera plus transparente et les consommateurs ainsi que les opérateurs seront inclus dans le système financier.
Le gouvernement doit aussi encourager la création de fintechs car ils sont capables d’offrir des services simples et adaptés aux besoins des consommateurs. Il doit aussi améliorer la confiance dans les institutions et les moyens de paiement alternatifs.
L’argent liquide ne peut pas disparaitre, même si dans certains pays scandinaves la part du cash est descendue sous les 5%, mais on doit encadrer la tendance conservatrice du consommateur tunisien et le pousser vers plus de digitalisation.