La Tunisie vit le 3 et 4 Novembre 2025 la grève des banquiers. Une grève grave, car les banques seront fermées pratiquement pendant 4 jours si on ajoute le Samedi et le Dimanche. Les revendications des banquiers sont l’augmentation des salaires pour 2025, et l’application de l’article 412 de la loi 41 de 2024 sur la réduction du taux d’intérêt des crédits. Le syndicat des employés de banque et d’assurance jugent qu’ils n’ont pas été augmentés en 2025, que le nouveau barème de l’impôt sur les revenus les a pénalisés et que plusieurs banques refusent d’appliquer l’article 412 du code de commerce sur les employés de banques. En dehors de cette grève, il est important de penser d’une manière stratégique sur l’importance du salaire pour améliorer le rendement et la compétitivité des banques tunisiennes et surtout la préservation des talents qui restent et qui sont déjà attirés par des carrières à l’étranger.
« Injustifiée et inacceptable » :
Malgré les tentatives de dialogue social entre le Conseil Bancaire et Financier ainsi que la fédération des banquiers et des assurances, aucun accord n’a été trouvé pour éviter la grève. Le CBF a jugé dans un communiqué cette grève « injustifiée et inacceptable » surtout que le projet de loi des finances pour 2026 a prévu déjà des augmentations salariales pour tous les secteurs. Selon certains experts, cette grève va coûter en moyenne 700 millions de dinars pour les deux jours, sans compter l’impacte indirecte sur l’activité économique. Selon certains cadres de banques que nous avons contactés, le timing de cette grève est mal choisi vu la conjoncture économique actuelle et la reprise perceptible dans certains secteurs d’activités.
Cette grève a été accueillie avec beaucoup d’ironie par les tunisiens qui jugent que les banquiers sont bien rémunérés et appartiennent à la classe aisées. Ils bénéficient de plus de 17 salaires en plus d’autres avantages tel que la possibilité d’avoir un crédit à taux bonifié ou sans intérêt. Le tunisien imagine mal un banquier faire la grève pour des hausses de salaires, alors que d’autres secteurs sont moins payés et pourtant ils ne revendiquent pas.
Des salaires et des avantages qui dépassent la moyenne nationale:
Plusieurs personnes ne réalisent pas que les salaires pratiqués dans le secteur bancaire traduisent une certaine technicité, un certain rendement et une application des conventions collectives. Les banques sont un pilier de l’économie nationale et pour cela ils ont besoin de personnel hautement qualifiés. On retrouve des métiers qui manipulent l’argent (agents de guichet,….) et des métiers administratifs qui exigent une certaine technicité tel que les analystes, les gestionnaires de portefeuilles, les informaticiens, les chargés des affaires administratives et financières,…..
Selon un rapport publié par l’INS sur les salaires en Tunisie (Mars 2024), les activités financières et d’assurance offrent les salaires les plus élevés pour toutes les catégories de travailleurs : cadres, professionnels intermédiaires, employés et ouvriers. Le salaire moyen dans ce secteur est de 2605 dinars, avec les cadres gagnant en moyenne 3258 dinars, les professions intermédiaires 2304 dinars, les employés 1857 dinars, et les ouvriers 1112 dinars.
Ces salaires dépassent de loin le salaire moyen en Tunisie qui est de 924 dinars par mois.
Selon le même rapport de l’INS, le secteur de l’enseignement affiche les salaires moyens les plus bas, avec respectivement une moyenne de 792 et les cadres gagnent en moyenne 1165.
Selon la convention collectives des banques et institutions financières, les banquiers bénéficient d’une prime de transport (entre 25 et 130 dinars), une primé de représentation (entre 13 et 120 dinars), une prime du treizième mois qui équivaut à un salaire mensuel, une prime de rendement qui varie entre 0 et 250% du salaire, une prime de bilan qui peut atteindre 200% du salaire mensuel. A la retraite les employés des banques et des institutions financières bénéficient d’une prime de 6 salaires. Ils bénéficient aussi de l’assurance groupe et leur contribution ne dépasse pas 20%.
Outre ces avantages, les banquiers et les employés des institutions financières bénéficient de tickets de restauration dont la valeur atteint dans certaines banques 15 dinars, de certains avantages des amicales tel que les cadeaux de fin d’années, les voyages, les réservations d’hôtels, des primes à l’Aid El Kebir….
Un terrain d’entente est nécessaire pour préserver la compétitivité :
Les banques tunisiennes ont réalisé de grandes performances en termes de rentabilité en 2024 grâce entre autre à son personnel. Le Produit Net Bancaire du secteur bancaire tunisien a atteint 7102 millions de dinars pour l’ensemble des 12 banques cotées en 2024, soit une augmentation de 5,9 % par rapport à 2023.
Les marges et commissions dans le secteur bancaire arrivent à couvrir en moyenne 73% des salaires des 21.000 employés.
Sur un autre plan la situation économique en Tunisie exerce une pression énorme sur les salaires et le pouvoir d’achat, y compris celui des banquiers. Le nouveau barème de l’IRPP n’a rien arrangé, puisque les salariés dont le salaire dépasse les 3000 dinars ont déjà constaté des baisses de salaires. Or une grande partie des cadres de banques touchent plus que 3000 dinars.
Le secteur financier enregistre déjà une grande fuite de talents surtout vers les pays du Golfe. Si les grilles salariales dans le secteur restent figées et à des niveaux très bas, les nouveaux talents ne seront plus séduits par une carrière de banque et vont fuir vers d’autres domaines tel que les fintechs ou les banques étrangères. Les banquiers ont ainsi intérêt à réviser les salaires ainsi que les avantages sociaux afin d’attirer de nouveaux talents et garder ceux qui travaillent déjà.
Les politiques salariales des banques doivent être intégrées dans une logique de développement stratégique pour accompagner leur expansion et surtout le passage à la digitalisation.
Certes les salaires dans le secteur bancaire et les institutions financières sont nettement supérieurs à la moyenne nationale, mais ces salaires correspondent à une certaine technicité et un niveau d’éducation élevé.
Mais ces salariés sont aussi un levier important pour la compétitivité des banques et la pérennité de leurs rendements. C’est ainsi qu’une revalorisation des alaires et des avantages sociaux est nécessaire, dans une phase de grandes performances des banques de la place. Cette logique doit être débattue dans le cadre d’un dialogue social constructif.





















