À 5,6 % en septembre 2026, après 5,1 % en juillet et 5,4 % en août, l’inflation accélère pour le troisième mois consécutif. L’alimentation reste le principal moteur de cette hausse, mais la progression des prix libres et la persistance d’une inflation sous-jacente à 4,9 % invitent à surveiller le risque de diffusion aux autres secteurs.
Il y a des chiffres qui prennent leur véritable signification lorsqu’on les observe dans le temps.
Le taux d’inflation de septembre 2026 en fait partie. À 5,6 %, il confirme une accélération amorcée durant l’été : 5,1 % en juillet, 5,4 % en août, puis 5,6 % en septembre.
La progression reste graduelle. Elle ne traduit pas, à ce stade, une rupture de régime. Mais elle mérite d’être suivie avec attention, car elle intervient après une période de ralentissement de l’inflation et pose une question importante pour la politique économique : la Tunisie se dirige-t-elle vers un nouveau palier d’inflation ?
La réponse n’est pas encore acquise. Les données disponibles invitent plutôt à distinguer entre une pression encore concentrée sur certains postes et le risque de sa diffusion progressive au reste de l’économie.
L’alimentation demeure le principal foyer de tension
Le premier constat est sans ambiguïté : l’alimentation reste le principal moteur de l’accélération.
Selon les données de l’Institut national de la statistique, les prix du groupe « Alimentation et boissons » ont augmenté de 8,4 % sur un an en septembre, contre 7,5 % en août.
Certaines catégories enregistrent des progressions particulièrement importantes : volailles (+16,5 %), fruits frais (+16,3 %), viande ovine (+14,6 %), viande bovine (+13 %), légumes frais (+12,9 %) et poissons frais (+10,4 %).
Sur un mois, les prix alimentaires ont encore progressé de 2,1 %, notamment sous l’effet des légumes frais, des œufs, de la volaille et des fruits.
Cette évolution rappelle une caractéristique importante de l’inflation tunisienne : son impact ne se limite pas à une moyenne statistique. Lorsque les produits alimentaires, qui occupent une place importante dans le budget des ménages, augmentent sensiblement, l’inflation ressentie peut être supérieure à l’inflation globale.
Mais réduire le phénomène à l’alimentation serait également insuffisant.
Le risque se trouve dans la diffusion
Les données de septembre montrent en effet que les tensions concernent également d’autres composantes du panier.
Les prix des produits manufacturés ont progressé de 4,8 % sur un an et ceux des services de 4,2 %. L’habillement et les chaussures affichent une hausse de 9,2 %, tandis que les services d’hébergement progressent de 14,7 %.
Ces chiffres ne signifient pas que l’économie tunisienne est entrée dans une spirale inflationniste.
Ils montrent cependant que la dynamique des prix ne se limite pas à un seul compartiment.
C’est précisément cette diffusion qu’il faudra surveiller dans les prochains mois.
Une hausse concentrée sur certains produits peut rester temporaire si elle résulte de facteurs d’offre, de saisonnalité ou de tensions ponctuelles. Elle devient plus préoccupante lorsque les entreprises commencent à répercuter durablement leurs coûts, lorsque les services suivent le mouvement et lorsque les anticipations de prix se modifient.
L’inflation sous-jacente apporte un élément de prudence
Un indicateur permet justement de relativiser les diagnostics les plus alarmistes : l’inflation sous-jacente, hors alimentation et énergie, reste stable à 4,9 %.
Cette stabilité est importante.
Elle signifie que l’accélération de l’inflation globale ne s’accompagne pas encore d’une accélération généralisée de l’ensemble des composantes hors alimentation et énergie.
Il serait donc prématuré de parler d’une nouvelle spirale inflationniste.
Mais 4,9 % demeure un niveau significatif. La question n’est pas uniquement de savoir si l’inflation sous-jacente augmente aujourd’hui. Il faut également observer si les tensions actuelles finissent par s’y transmettre.
C’est là que se situe probablement le principal indicateur avancé du risque.
Prix libres et prix encadrés : une divergence à surveiller
Une autre donnée mérite une attention particulière.
Les prix des produits libres ont augmenté de 6,8 % sur un an en septembre, contre seulement 1,2 % pour les produits encadrés.
Dans l’alimentaire, l’écart est encore plus marqué : +9,4 % pour les produits alimentaires libres contre +0,2 % pour les produits alimentaires à prix encadrés.
Cette différence ne permet pas de conclure automatiquement que les prix encadrés constituent une inflation différée.
Une telle interprétation serait excessive.
Elle montre en revanche que les mécanismes de formation des prix ne sont pas homogènes. Une partie des produits évolue principalement sous l’effet des conditions de marché, tandis qu’une autre demeure davantage influencée par les mécanismes d’encadrement et de compensation.
Cette distinction est essentielle pour comprendre la politique économique.
L’INS indique d’ailleurs que les groupes « non alimentaire libre » et « alimentaire libre » ont constitué les principaux contributeurs à l’inflation globale en septembre, avec respectivement 3 points et 2,4 points.
L’enjeu est donc moins de dénoncer un éventuel « coût caché » des prix encadrés que de comprendre comment les mécanismes de prix, de compensation, d’approvisionnement et de disponibilité interagissent dans l’économie réelle.
Faut-il déjà parler du seuil de 6 % ?
Le passage éventuel au-dessus de 6 % mérite d’être surveillé, mais il ne faut pas lui attribuer une signification excessive.
Le seuil de 6 % n’est évidemment pas une frontière économique à partir de laquelle la situation changerait mécaniquement de nature.
Son importance est surtout liée aux anticipations.
Les ménages, les entreprises et les investisseurs réagissent moins à un chiffre isolé qu’à la perception d’une tendance durable. Une inflation qui reste plusieurs mois à un niveau élevé peut progressivement modifier les comportements de consommation, les négociations salariales, les décisions d’investissement et les stratégies de fixation des prix.
Le scénario d’un dépassement de 6 % dans les prochains mois est donc plausible.
Il n’est pas pour autant établi.
Son évolution dépendra notamment de l’alimentation, des coûts d’approvisionnement, des prix de l’énergie, des services, des prix administrés et de la capacité des entreprises à absorber ou à répercuter leurs coûts.
La politique monétaire ne peut pas tout régler
Cette situation pose naturellement la question de la politique monétaire.
Mais il faut distinguer inflation par la demande et inflation par l’offre.
Lorsque la hausse des prix provient principalement de problèmes d’approvisionnement, de disponibilité des produits, de conditions climatiques ou de coûts de production, une hausse du taux directeur ne peut pas augmenter instantanément l’offre agricole ou résoudre une rupture logistique.
La politique monétaire agit surtout sur le crédit, la demande et les anticipations.
Elle peut donc empêcher qu’un choc initial limité ne se transforme en phénomène généralisé. Mais elle présente également un coût potentiel : un financement plus cher peut ralentir l’investissement et peser sur l’activité économique.
Le véritable enjeu pour la Banque centrale est ainsi de déterminer si l’accélération observée reste essentiellement liée à des facteurs d’offre ou si elle commence à se transmettre à la demande et aux anticipations.
Cette distinction sera déterminante pour calibrer la réponse monétaire.
Le pouvoir d’achat reste le véritable indicateur social
Derrière les statistiques se trouve une réalité beaucoup plus concrète : le pouvoir d’achat.
Une inflation de 5,6 % ne signifie pas que tous les ménages subissent une hausse identique de leur coût de la vie. La structure de consommation varie selon les revenus, la composition familiale et le poids des dépenses alimentaires ou des services dans le budget.
Un ménage consacrant une part importante de son revenu à l’alimentation sera beaucoup plus exposé à une progression de 8,4 % des prix alimentaires qu’un ménage dont la consommation est davantage orientée vers d’autres catégories.
Cette hétérogénéité explique pourquoi une inflation globale apparemment contenue peut continuer à exercer une forte pression économique et sociale.
Elle peut également se transmettre aux revendications salariales et aux comportements d’épargne et de consommation, créant à terme de nouveaux effets de second tour.
Le budget 2027 devra intégrer cette nouvelle donne
L’évolution de l’inflation intervient également dans un contexte où les choix budgétaires et économiques pour 2027 seront particulièrement observés.
Les politiques de dépenses publiques, de fiscalité, de subventions, de prix administrés, de financement de l’économie et de soutien au pouvoir d’achat devront être appréciées dans un environnement où la désinflation n’apparaît plus aussi linéaire qu’auparavant.
Cela ne signifie pas qu’une politique restrictive constituerait automatiquement la bonne réponse.
Une réduction excessive de la demande pourrait peser sur l’activité et l’investissement. À l’inverse, une stimulation trop forte de la demande dans une économie confrontée à des contraintes d’offre pourrait accentuer les tensions sur les prix.
La cohérence entre politique monétaire, politique budgétaire, politique d’approvisionnement et politique de production devient donc essentielle.
La lutte contre l’inflation ne peut pas reposer uniquement sur le taux directeur.
Elle passe également par l’amélioration de l’offre, la fluidification des circuits de distribution, la réduction des coûts logistiques, l’amélioration de la productivité et la sécurisation des approvisionnements.
Le véritable indicateur sera la diffusion
Au fond, le chiffre de 6 % n’est pas le principal sujet.
Le véritable indicateur à surveiller est la diffusion de l’inflation.
Si les tensions alimentaires se résorbent, si les prix libres ralentissent et si l’inflation sous-jacente reste stable ou diminue, un éventuel dépassement ponctuel de 6 % ne modifierait pas nécessairement la tendance de fond.
En revanche, si les tensions alimentaires persistent, si elles se transmettent aux produits manufacturés et aux services et si les anticipations inflationnistes se renforcent, la situation deviendrait sensiblement plus préoccupante.
Les prochaines publications de l’INS permettront donc de déterminer si septembre marque simplement une accélération temporaire ou le début d’une nouvelle phase.
La Tunisie ne fait pas encore face à une spirale inflationniste.
Mais le retournement de tendance observé depuis juillet justifie une vigilance accrue.
L’enjeu des prochains mois sera moins de savoir si le chiffre de 6 % est franchi que de déterminer si l’économie tunisienne est capable d’empêcher une inflation encore concentrée sur certains postes de devenir une nouvelle norme générale.
C’est à cette capacité de contenir la diffusion des tensions, tout en protégeant le pouvoir d’achat et en préservant l’investissement, que se mesurera la qualité de la réponse économique.
Abdelwaheb Ben Moussa
Ingénieur en informatique, Cadre dans une banque publique tunisienne




















