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MAGHREB | ÉCONOMIE COMPARÉE.. Algérie 2026, Tunisie 1972 : le virage Nouira de l’autre côté de la frontière

Lexpert by Lexpert
26 octobre 2026
in Actualités, Economie
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Par Abdellatif Ben Heddia
En annonçant le passage à une économie libérale d’ici 2027 et en créant un Guichet unique national de l’investissement dirigé par un PDG au rang de ministre d’État, Abdelmadjid Tebboune engage l’Algérie dans un virage que la Tunisie a déjà pris il y a plus d’un demi-siècle. En 1972, Hédi Nouira sortait le pays de l’expérience collectiviste, faisait voter la loi 72 et dotait l’État d’une agence de promotion des investissements. Les ressemblances sont frappantes. Les différences, elles, disent beaucoup des chances de réussite d’Alger.
Alger, octobre 2026 : un guichet, un cap, une échéance
Le décret présidentiel n° 26-326 du 12 octobre 2026, publié au Journal officiel n° 72, crée le Guichet unique national de l’investissement (GUNI). Il devient l’interlocuteur « unique, intégré et exclusif » des investisseurs, nationaux comme étrangers.
L’institution est un établissement public à caractère administratif, placé sous la tutelle du Premier ministre. Son PDG est nommé par le président de la République, avec rang de ministre d’État. Son conseil d’administration réunit les ministres de l’Intérieur, des Finances, de l’Industrie, du Commerce extérieur, du Commerce intérieur et du Tourisme.
Les pouvoirs sont étendus. Le GUNI crée et aménage des zones industrielles, constitue un portefeuille foncier et exerce, au nom de l’État, un droit de préemption sur tout bien immobilier privé susceptible d’accueillir un projet. Il s’organise en neuf pôles qui couvrent le parcours complet de l’investisseur. Il doit entrer en service le 1er janvier 2027 ; l’actuelle Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI) fonctionne jusque-là.
Trois jours plus tard, le 15 octobre, devant les opérateurs économiques réunis au Centre international de conférences d’Alger, le chef de l’État a fixé le cap : l’Algérie passera formellement à une économie libérale à l’horizon 2027, tout en préservant le caractère social de l’État.
Précision utile, car la formule circule sur les réseaux : il ne s’agit ni d’une « libéralisation totale » déjà acquise, ni d’une « agence de promotion de l’industrie rattachée à la Présidence ». C’est un guichet de l’investissement, sous tutelle du Premier ministre, et un objectif fixé à quinze mois.
Tunis, 1970-1972 : le tournant Nouira
Le 2 novembre 1970, Bourguiba nomme Hédi Nouira Premier ministre. L’ancien gouverneur fondateur de la Banque centrale (1958-1970) a pour mission de réformer l’économie et de tourner la page de l’expérience coopérative d’Ahmed Ben Salah. Il met fin à la collectivisation des terres, qui avait exaspéré les paysans.
La doctrine reste prudente. Nouira définit le « socialisme destourien » comme une conciliation entre efficacité économique et libertés : un libéralisme tempéré, sans rupture avec l’État.
Deux instruments structurent ce virage :
■ La loi n° 72-38 d’avril 1972, dite « loi 72 ». Quinze articles qui accordent avantages fiscaux et douaniers aux entreprises totalement exportatrices, locales ou étrangères. C’est l’acte de naissance du régime offshore.
■ L’Agence de promotion des investissements (API), créée la même année. Devenue l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation (APII), elle reste l’interlocuteur principal des investisseurs industriels et gère un guichet unique. L’Agence foncière industrielle (AFI) suit en 1973.
Les résultats sont immédiats, aidés par de bonnes récoltes. Le PIB progresse de 8,4 % en 1971 et d’environ 18 % en 1972, un record jamais égalé depuis.
Un détail amusera les lecteurs : l’agence que la rumeur prête aujourd’hui à Alger, « de promotion de l’industrie », porte le nom exact de l’institution tunisienne née en 1972.
Cinquante-quatre ans d’écart, une même grammaire
Les deux virages partent du même constat : un modèle étatiste qui ne crée plus assez de croissance, et un pouvoir qui veut libérer l’initiative privée sans renoncer au contrôle politique ni au discours social.
Dimension Tunisie 1972 (Nouira) Algérie 2026 (Tebboune)
Point de départ Fin de l’expérience coopérative Ben Salah (1969) Modèle étatiste et rentier hérité des décennies passées
Doctrine affichée « Socialisme destourien », libéralisme tempéré Économie libérale « à caractère social »
Texte fondateur Loi n° 72-38 (avril 1972) Décret présidentiel n° 26-326 (12 octobre 2026)
Institution créée Agence de promotion des investissements (API) Guichet unique national de l’investissement (GUNI)
Statut du dirigeant Directeur général d’établissement public PDG au rang de ministre d’État, nommé par le Président
Foncier Agence foncière industrielle séparée (1973) Intégré au guichet, avec droit de préemption
Cible prioritaire Industries exportatrices, IDE de main-d’œuvre Production locale, substitution aux importations
Ouverture politique Non : libéralisation économique seulement Non annoncée
Le parallèle le plus net tient à la méthode. Dans les deux cas, l’État ne se retire pas : il se réorganise pour devenir le guide de l’investissement privé. Alger va même plus loin que Tunis, en concentrant foncier, autorisations et fiscalité dans une seule main, placée au niveau gouvernemental.
Ce qui sépare les deux expériences
Le moteur de la croissance. Nouira a parié sur l’export. La loi 72 visait d’abord des industries de main-d’œuvre à faible contenu technologique, tournées vers l’Europe. Alger, à l’inverse, met en avant la production locale et la réduction des importations de produits finis. C’est une logique de marché intérieur, pas de plateforme exportatrice.
La rente. La Tunisie de 1972 n’avait pas de matelas pétrolier comparable : elle devait attirer devises et capitaux. L’Algérie dispose encore des hydrocarbures, qui atténuent l’urgence. L’histoire montre que la rente ralentit souvent les réformes.
Le change. Le régime offshore tunisien garantissait le rapatriement des bénéfices en devises. En Algérie, l’écart entre taux officiel et marché parallèle reste un frein majeur : le 16 octobre 2026, l’euro valait 151 dinars à la Banque d’Algérie, contre environ 277 sur le marché informel, soit une prime d’environ 83 %.
Le point de départ en IDE. Selon la CNUCED, l’Algérie a attiré 1,53 milliard de dollars d’IDE en 2025, contre 3,33 milliards pour le Maroc et 1,17 milliard pour la Tunisie. Alger part de bas, au regard de la taille de son économie, mais déjà devant Tunis.
Le contexte mondial. En 1972, l’Europe délocalisait massivement ses industries de main-d’œuvre. En 2026, la concurrence pour les IDE est mondiale, et les chaînes de valeur se réorganisent autour du nearshoring et des contraintes carbone.
Les leçons du modèle Nouira
Le bilan tunisien offre à Alger un mode d’emploi, avec ses réussites et ses pièges.
Ce qui a marché. La loi 72 a fait de la Tunisie une destination d’IDE et créé des centaines de milliers d’emplois. En 2013, le régime offshore représentait encore environ 332 000 emplois directs et près des deux tiers des exportations. La stabilité du cadre juridique a pesé autant que les avantages fiscaux.
Ce qui a coincé. Trois limites sont apparues :
1. Le dualisme. Un secteur offshore performant a coexisté avec un tissu local protégé et peu intégré. Les experts parlent aujourd’hui de distorsions et de dépendance.
2. La fracture régionale. À la fin de la décennie, le gouvernorat de Tunis concentrait près du tiers des emplois industriels, contre 2 % pour Kasserine, Siliana, Jendouba ou Le Kef. Cette fracture a resurgi en 2010-2011.
3. L’essoufflement politique. La seconde moitié des années 1970 a connu des difficultés à l’export, puis la crise avec l’UGTT en janvier 1978. La libéralisation économique sans ouverture politique a montré ses limites.
Le piège bureaucratique. Cinquante ans après, la Tunisie a multiplié les structures sans raccourcir les délais. C’est précisément ce que le GUNI prétend éviter, en imposant un interlocuteur exclusif. Encore faut-il que les administrations sectorielles cèdent réellement leurs prérogatives. Le guichet, annoncé le 13 avril 2025 pour un délai de deux à trois mois, a mis dix-huit mois à voir le jour.
Et la Tunisie dans tout cela ?
Le virage algérien n’est pas qu’un sujet d’histoire comparée. Il concerne directement Tunis. Un voisin de 47 millions d’habitants, doté d’un guichet unique au rang ministériel et d’un foncier industriel mobilisable par préemption, devient un concurrent pour les mêmes investisseurs européens et du Golfe.
Pendant ce temps, la Tunisie débat toujours de la réforme de son héritage de 1972 : la loi 72, intégrée au code des investissements, et une APII que ses propres dirigeants jugent freinée par la bureaucratie. L’ironie est réelle : Alger reprend la grammaire de Nouira au moment où Tunis peine à la renouveler.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’Algérie copie la Tunisie de 1972. Elle est de savoir laquelle des deux réussira, la première, sa réforme de l’investissement en 2027.

 
 
 
 
 
 
 
 
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