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All inclusive : le vrai prix du tourisme tunisien

Lexpert Editeur Lexpert
20 septembre 2026
in Actualités
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Parier massivement sur le « all inclusive » est-il encore compatible avec l’ambition d’un tourisme tunisien de qualité, durable et créateur de valeur pour l’ensemble du pays ?

La question mérite d’être posée sans tabou.

Le « all inclusive » n’est évidemment pas en soi un mauvais produit touristique. Il répond à une demande internationale, rassure le client sur son budget et permet aux hôtels de commercialiser des séjours standardisés et facilement comparables.

Mais lorsque cette formule devient le modèle dominant, une autre question apparaît : que reste-t-il réellement du tourisme tunisien lorsque le visiteur peut passer une semaine entière dans un hôtel sans presque jamais sortir de l’établissement ?

En 2025, la Tunisie a franchi le cap des 11 millions de touristes et les recettes touristiques ont atteint 8,097 milliards de dinars, contre 7,600 milliards en 2024, soit une progression d’environ 6,5 %.

Le tourisme est donc une industrie majeure. Le Compte satellite du tourisme de l’INS estime pour 2024 le PIB direct du tourisme à 8,072 milliards de dinars, soit 5,1 % du PIB national. La valeur ajoutée brute directe du tourisme atteint, elle, 7,845 milliards de dinars.

C’est précisément parce que le secteur est stratégique qu’il faut s’interroger sur son modèle.

Le piège du « tout compris »

Le problème n’est pas le « tout compris ».

Le problème commence lorsque le « tout compris » devient synonyme de tout standardiser, tout consommer et, surtout, produire au moindre coût.

Le buffet constitue l’un des symboles de cette évolution.

Pour donner au client une impression d’abondance, les hôtels doivent maintenir des buffets généreusement garnis pendant toute la durée du service. Mais cette logique comporte une conséquence mécanique : une partie de ce qui est préparé ne sera jamais consommée.

Une étude citée par La Presse, réalisée par l’Institut national de la consommation, estime que les hôtels tunisiens produisent en moyenne 0,7 kg de déchets alimentaires par client et par jour, dont environ 40 % de pain. La même source rapporte que près de 12 % des aliments préparés dans les hôtels sont gaspillés.

Ces chiffres sont suffisamment importants pour que la question ne puisse plus être réduite à une simple affaire de comportement individuel des touristes.

Le modèle de consommation lui-même mérite d’être interrogé.

Le buffet : abondance ou gaspillage ?

Une autre étude consacrée à la gestion des déchets dans les hôtels tunisiens apporte un éclairage particulièrement intéressant.

Dans les établissements étudiés, environ 58 % des déchets étaient organiques, tandis qu’au moins 36 % pouvaient potentiellement être valorisés ou recyclés grâce à un tri approprié. Dans les cuisines étudiées, 59 % des déchets provenaient des assiettes des clients, contre 39 % provenant de la préparation des aliments.

Autrement dit, une partie considérable du problème se situe après le passage du client au buffet.

L’étude recommande d’ailleurs de développer davantage le service « à la carte » par rapport au buffet afin de réduire notamment les déchets provenant des assiettes.

Cela pose une question simple :

Pourquoi ne pas considérer la réduction du gaspillage comme un indicateur de performance touristique au même titre que le taux d’occupation ou le nombre de nuitées ?

Le tourisme qui nourrit le touriste… mais pas suffisamment l’économie locale

Il existe également une autre conséquence du « all inclusive » : la concentration de la dépense touristique à l’intérieur de l’hôtel.

Le touriste arrive, dort, mange, boit, se divertit et parfois même réalise ses activités dans le même établissement.

Il peut ainsi repartir de Tunisie sans avoir suffisamment fréquenté les restaurants locaux, les cafés, les artisans, les producteurs, les marchés, les musées ou les sites culturels.

C’est un paradoxe.

Nous accueillons des millions de visiteurs, mais une partie de leur dépense peut rester concentrée dans un circuit touristique relativement fermé.

Or, le tourisme devrait être beaucoup plus qu’une industrie de lits.

Il devrait être une industrie de territoires.

Le touriste devrait faire vivre l’hôtel, mais également le restaurateur, l’artisan, le guide, le transporteur, le producteur agricole, le commerçant, le musée et les acteurs culturels.

Et l’environnement ?

La question environnementale rend le débat encore plus urgent.

Selon le ministère tunisien de l’Environnement, les établissements touristiques génèrent environ 12,8 kilotonnes de déchets plastiques par an. Le même ministère indique que le tourisme tunisien est concentré à 95 % dans les zones côtières, ce qui accentue la pression exercée sur les écosystèmes littoraux.

12,8 kilotonnes, c’est 12 800 tonnes de déchets plastiques par an.

Et ce chiffre ne résume évidemment pas toute l’empreinte environnementale du tourisme.

Il faut y ajouter les emballages, le verre, le papier, les déchets alimentaires, la consommation d’eau, l’énergie nécessaire à la climatisation, aux cuisines, aux piscines, aux blanchisseries et à l’ensemble des infrastructures hôtelières.

Le problème devient alors particulièrement sensible dans un pays confronté à une pression croissante sur ses ressources naturelles.

La Tunisie ne doit pas seulement compter les touristes

Il y a quelques années, la question centrale était :

Combien de touristes pouvons-nous accueillir ?

Elle doit désormais être complétée par d’autres questions :

Combien dépensent-ils ?

Où dépensent-ils ?

Quelle part de cette dépense reste dans l’économie locale ?

Combien d’eau consomment-ils ?

Combien de déchets produisent-ils ?

Combien de nourriture est jetée ?

Et surtout :

quelle valeur économique et environnementale laisse chaque touriste derrière lui ?

Car accueillir 11 millions de touristes n’a pas la même signification selon que ces visiteurs consomment essentiellement des produits importés et restent confinés dans des complexes hôteliers ou qu’ils découvrent les régions, consomment des produits tunisiens et contribuent à faire vivre tout un écosystème économique.

Et si nous passions du « all inclusive » au « all responsible » ?

Il ne s’agit évidemment pas de supprimer le « all inclusive ».

Il faut plutôt le réinventer.

Pourquoi ne pas créer une véritable charte tunisienne du « all inclusive responsable » ?

Avec des objectifs mesurables :

– réduction du gaspillage alimentaire ;
– limitation des plastiques à usage unique ;
– tri obligatoire des déchets ;
– valorisation des déchets organiques ;
– recours accru aux produits agricoles tunisiens ;
– priorité aux produits frais et de saison ;
– réduction des emballages individuels ;
– limitation du gaspillage dans les buffets ;
– encouragement des excursions et expériences locales ;
– intégration de la gastronomie tunisienne dans l’offre hôtelière.

L’hôtel pourrait ainsi devenir non plus une bulle qui isole le touriste du pays, mais une porte d’entrée vers la Tunisie.

La gastronomie tunisienne comme arme touristique

Il y a d’ailleurs une formidable opportunité que nous sous-exploitons.

La Tunisie possède une gastronomie riche, diversifiée et profondément régionale.

Pourquoi servir au touriste une cuisine standardisée lorsqu’il est possible de lui faire découvrir les produits de son lieu de séjour ?

À Djerba, lui faire découvrir la gastronomie djerbienne.

À Sousse, valoriser les produits de la mer et les spécialités du Sahel.

À Tozeur, les dattes et les produits du Sud.

À Nabeul, les agrumes et les produits du terroir.

À Bizerte, les poissons.

À Kairouan, les spécialités traditionnelles.

La cuisine pourrait devenir un formidable outil de différenciation du tourisme tunisien.

Au lieu de chercher uniquement à nourrir le touriste au coût le plus bas possible, pourquoi ne pas chercher à lui faire vivre une expérience gastronomique qu’il ne pourra retrouver nulle part ailleurs ?

Le véritable luxe touristique de demain

Le tourisme mondial évolue.

Le client ne recherche plus uniquement une chambre, une piscine et un buffet abondant.

Il recherche de plus en plus une expérience, de l’authenticité, de la qualité et du sens.

La Tunisie dispose de tous les ingrédients pour répondre à cette évolution.

Elle possède la mer, le désert, les sites archéologiques, les médinas, la gastronomie, les terroirs, l’artisanat, les paysages et surtout une identité culturelle forte.

Mais cette richesse ne peut pas être valorisée si le touriste reste enfermé dans une formule où tout commence et finit à l’hôtel.

Le débat sur le « all inclusive » n’est donc pas un débat contre les hôtels.

C’est un débat sur le modèle touristique que nous voulons pour la Tunisie.

Un modèle fondé sur le volume ?

Ou un modèle qui cherche davantage de valeur ?

Un modèle qui vend des nuitées ?

Ou un modèle qui vend une expérience tunisienne ?

Un modèle qui produit davantage de nourriture pour remplir les buffets ?

Ou un modèle qui produit mieux et gaspille moins ?

Un modèle qui consomme davantage de plastique ?

Ou un modèle qui protège les plages et les ressources naturelles dont dépend précisément notre tourisme ?

Le tourisme tunisien ne doit plus seulement chercher à remplir ses hôtels. Il doit chercher à remplir de valeur l’expérience du visiteur et à faire circuler cette valeur dans toute l’économie nationale.

Le « all inclusive » peut rester une formule commerciale. Mais il ne devrait jamais devenir une philosophie touristique.

 
 
 
 
 
 
 
 
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