Réforme annoncée, révolution en attente
Le système éducatif tunisien s’apprête, sur le papier, à vivre sa mue numérique. Le plan de développement 2026-2030 promet la généralisation du numérique dans les écoles primaires et une couverture réseau totale des établissements scolaires d’ici la fin de la décennie. Mais entre les intentions affichées et la réalité des salles de classe, l’écart reste immense — et l’intelligence artificielle, qui bouleverse déjà l’enseignement supérieur, n’a pour l’instant pas franchi le seuil de l’école de base.
Un diagnostic qui ne souffre pas de contestation
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une étude de l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES), présentée début 2026, a révélé que près des trois quarts des élèves du primaire et du secondaire tunisiens rencontrent des difficultés en mathématiques. Ce constat, loin d’être anecdotique, situe le débat sur l’IA à sa juste place : avant d’être un enjeu de modernité technologique, l’intégration de l’intelligence artificielle dans l’enseignement de base est d’abord une réponse possible — ou non — à une crise des apprentissages fondamentaux déjà installée.
C’est précisément l’angle défendu par les experts consultés dans le cadre de cette étude globale de l’ITES sur l’usage de l’IA en Tunisie : loin d’être un gadget, l’IA pourrait devenir un outil de diagnostic et de remédiation pédagogique, capable de repérer précocement les élèves en difficulté et d’adapter les contenus à leur rythme.
Le paradoxe tunisien : des talents en IA, une école qui les ignore
La Tunisie forme chaque année environ 1 400 nouveaux spécialistes en intelligence artificielle, se plaçant juste derrière l’Afrique du Sud sur le continent en matière de production de talents. L’enseignement supérieur a d’ailleurs commencé à s’organiser : l’Université Virtuelle de Tunis a adopté en février 2026 une charte encadrant les usages de l’IA, le centre Khawarizmi a formé des centaines d’enseignants et d’étudiants aux outils d’IA gratuits, et l’institut HIDE, ouvert en 2024 à l’Université de Tunis, structure une partie de cette dynamique.
Mais cette excellence académique s’arrête aux portes des lycées, collèges et écoles primaires. Aucun cadre national n’encadre à ce jour l’usage pédagogique de l’IA dans les classes de l’enseignement de base. Pire : en février 2026, le ministère de l’Éducation a publié une circulaire interdisant purement et simplement les appareils mobiles dans l’enceinte des établissements scolaires — une décision qui, en l’absence d’alternative matérielle (tablettes, ordinateurs de classe), ferme de fait la voie la plus simple d’accès à ces outils pour des millions d’élèves.
C’est ce paradoxe qu’a mis en avant l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE) dans une étude publiée fin 2025, appelant à la définition urgente d’une politique nationale d’intégration de l’IA dans les établissements scolaires et universitaires.
Une stratégie nationale de l’IA toujours en gestation
Le retard ne concerne pas que l’école. La stratégie nationale d’intelligence artificielle, annoncée dès 2018 comme devant encadrer l’ensemble des usages sectoriels — santé, éducation, industrie, transport — n’a toujours pas vu le jour sous une forme opérationnelle en 2026. Les annonces se sont succédé : « finalisation imminente » en 2025, stratégie « bien en marche » en janvier 2026, inscription dans la Loi de finances 2026 de l’achèvement du plan exécutif. Mais l’agence d’exécution prévue depuis 2018 n’a toujours pas été créée, et le cadre législatif encadrant l’exploitation des données et le déploiement des systèmes d’IA reste à construire.
Dans ce contexte, difficile d’imaginer une doctrine claire sur la place de l’IA à l’école primaire tant que l’État n’a pas tranché, à l’échelle nationale, la question plus large de sa gouvernance de l’intelligence artificielle.
Ce que prévoit, sur le papier, le plan 2026-2030
Le plan de développement quinquennal présenté devant les commissions parlementaires fixe des objectifs chiffrés : couverture réseau de 100 % des établissements scolaires, généralisation des « mallettes numériques » dans les écoles primaires, production de manuels scolaires numériques et de contenus pédagogiques interactifs et adaptatifs, création d’un espace numérique dédié aux établissements éducatifs et adoption de cartes intelligentes. L’objectif affiché est double : élever la qualité de l’éducation et réduire le décrochage scolaire, avec des cibles précises pour 2030 — un taux d’abandon ramené à 0,3 % dans le préparatoire et 5,8 % dans le secondaire.
Ces engagements, réels sur le papier, restent silencieux sur un point central : la formation des enseignants. Or, comme le rappellent plusieurs universitaires interrogés dans la presse économique tunisienne, l’école tunisienne souffre depuis des années d’un décalage entre les opportunités offertes par les nouvelles technologies et des pratiques pédagogiques restées largement inchangées, faute d’infrastructure numérique suffisante et de formation continue des équipes enseignantes.
Trois conditions pour que l’IA serve réellement l’école tunisienne
Au-delà des équipements et des textes, trois chantiers conditionnent une intégration utile — et non cosmétique — de l’intelligence artificielle dans l’enseignement de base :
Un cadre pédagogique national, définissant précisément ce que les enseignants et les élèves ont le droit de faire avec ces outils, plutôt que des mesures d’interdiction générale comme celle des téléphones portables, qui traitent le symptôme sans proposer d’alternative.
Un investissement massif dans la formation des enseignants, condition sine qua non pour que les mallettes numériques et les manuels interactifs promis ne restent pas des équipements sous-utilisés dans les salles de classe.
Une articulation entre la stratégie nationale d’IA — dont l’aboutissement se fait attendre depuis huit ans — et les besoins spécifiques du premier degré, faute de quoi l’éducation de base continuera de figurer parmi les secteurs cités dans les discours officiels sans jamais bénéficier d’un plan d’exécution concret.
Une fenêtre qui se referme
La Tunisie dispose d’un atout rare : un vivier de compétences en intelligence artificielle parmi les plus solides du continent africain. Le risque, s’il n’est pas conjuré rapidement, est de voir cette expertise se déployer partout — dans l’enseignement supérieur, dans les entreprises technologiques, à l’export — sauf là où elle pourrait avoir l’impact le plus profond et le plus durable : dans les salles de classe où se forment, dès l’âge de six ans, les compétences de base d’une nation. L’enjeu, pour les années qui viennent, n’est plus de savoir si l’IA doit entrer à l’école tunisienne, mais si le pays se donnera enfin les moyens institutionnels de le décider lui-même, plutôt que de la laisser s’y introduire au hasard des usages individuels et des inégalités d’accès.





















