By : Safa Cherni
Docteure en Sciences Economiques
Le monde traverse aujourd’hui une période de profondes mutations géopolitiques et économiques, marquée par la multiplication des conflits internationaux et l’intensification des tensions régionales, notamment la guerre russo-ukrainienne et les conflits persistants au Moyen-Orient.
Les conséquences de ces événements dépassent largement les dimensions politiques et militaires. Elles affectent désormais l’ensemble de l’économie mondiale, à travers les perturbations des chaînes d’approvisionnement, la recomposition des échanges commerciaux internationaux, la volatilité des prix des matières premières, l’augmentation des coûts de transport et d’assurance, ainsi que le renforcement des pressions inflationnistes et de l’incertitude sur les marchés financiers et les décisions d’investissement.
Dans ce contexte, le secteur énergétique apparaît comme l’un des secteurs les plus exposés aux tensions géopolitiques. L’énergie constitue en effet un facteur déterminant de compétitivité économique, de sécurité nationale et de puissance internationale, c’est un véritable instrument de puissance géopolitique, un levier d’influence et un facteur déterminant dans la recomposition des rapports de force entre les grandes puissances.
La guerre russo-ukrainienne, les tensions persistantes au Moyen-Orient et les rivalités autour des corridors maritimes stratégiques illustrent parfaitement cette nouvelle réalité.
Ces événements montrent que la sécurité énergétique est désormais étroitement liée à la sécurité nationale, à la stabilité économique et à la souveraineté des États.
Dans ce contexte, la Tunisie apparaît particulièrement exposée en raison de sa dépendance aux importations d’hydrocarbures, de la dégradation de son indépendance énergétique et des déséquilibres structurels de son système énergétique.
- Les conflits internationaux et la recomposition de la géopolitique énergétique mondiale
Pour comprendre la situation énergétique tunisienne, il faut d’abord analyser les transformations qui affectent les marchés internationaux de l’énergie.
La guerre russo-ukrainienne a constitué un véritable tournant dans les relations énergétiques internationales, particulièrement pour l’Europe, historiquement dépendante des approvisionnements russes en gaz naturel.
La réduction des flux de gaz russe a poussé les pays européens à diversifier leurs sources d’approvisionnement, en se tournant notamment vers les États-Unis, l’Afrique du Nord et les nouvelles infrastructures gazières de la Méditerranée.
Parallèlement, les tensions au Moyen-Orient ont accentué l’incertitude sur les marchés énergétiques internationaux.
Cette région occupe une place stratégique dans l’approvisionnement mondial en hydrocarbures. Elle abrite d’importants producteurs de pétrole et de gaz, mais contrôle également des passages maritimes essentiels au commerce international.
À cet égard, le détroit d’Ormuz représente un point de vulnérabilité majeur. Toute perturbation de la circulation maritime dans cette zone peut provoquer une hausse des coûts de transport et d’assurance, perturber les approvisionnements et accentuer la volatilité des prix.
Le marché du gaz a oscillé au rythme de la guerre Russie-Ukraine et les annonces diplomatique de Trump précisant que le prix qui était à 40 dollars a grimpé à 50 dollars puis à 87 dollars. Ce chiffre va se maintenir jusqu’à fin 2026.
Les États-Unis sont devenus l’un des principaux bénéficiaires de cette recomposition énergétique grâce au développement de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, notamment le pétrole et le gaz de schiste.
Cela montre que les crises géopolitiques ne produisent pas uniquement des pays perdants. Elles redistribuent également les avantages économiques et les rapports de puissance entre les grandes économies.
- Les répercussions sur l’économie tunisienne
Pour la Tunisie, les conséquences de ces tensions internationales ne restent pas limitées aux marchés mondiaux. Elles se transmettent directement à l’économie nationale.
La principale difficulté réside dans le déséquilibre structurel du bilan énergétique tunisien : les besoins du pays dépassent progressivement ses capacités de production nationale.
Dans ces conditions, toute augmentation des cours internationaux du pétrole et du gaz se traduit par une hausse de la facture énergétique. Cette situation entraîne trois conséquences économiques majeures.
Premièrement, l’augmentation de la facture énergétique.
La hausse des prix des hydrocarbures renchérit les importations énergétiques et accroît les besoins en devises étrangères, alors que la Tunisie doit mobiliser des ressources financières importantes pour garantir son approvisionnement.
Le déficit de la balance énergétique vers la fin du mois d’août 2026 est de 9,658 milliards DT soit +29 % par rapport à août 2025.
En 2025 le déficit énergétique est de 11,023 milliards DT contre 10,718 milliards DT en 2024
Deuxièmement, l’aggravation du déficit commercial.
Le déficit commercial de la Tunisie s’est détérioré au premier semestre 2026, en partie à cause du conflit au Moyen-Orient. Le déficit commercial s’établissait à 12,7 % du PIB en 2025, contre 11,8 % en 2024.
Pour les neuf premiers mois de 2026, il atteint déjà près de 21 milliards de dinars, contre 16,727 milliards à la même période de 2025.
Sur les neuf premiers mois de 2026, le déficit énergétique représente 10,480 milliards de dinars, contre 8,106 milliards durant la même période de 2025, soit une augmentation de 29,2 %.
Cette dégradation est due à :
- Une hausse de 5,5 % des importations, le déficit énergétique représentant 51 % du déficit commercial total .
- Une croissance de 2,6 % des exportations n’a pas suffi à empêcher une détérioration du déficit commercial, qui a atteint 8,1 % du PIB au cours des sept premiers mois de 2026.
- La flambée des prix du pétrole s’est traduite par une hausse de 2,6 milliards de TND des importations d’énergie, portant la part du déficit énergétique dans le déficit commercial total à 53 %.
Troisièmement, la pression sur les finances publiques.
À fin juin 2026, l’État tunisien a consacré 3,49 milliards de dinars à la compensation, contre 3,11 milliards à la même période de 2025, soit une hausse de près de 12%.
Un baril beaucoup plus cher que prévu dans la Loi de finances
La Loi de finances 2026 a été construite sur une hypothèse de prix du baril de pétrole de 63,3 dollars. Or, selon les données présentées par le ministère des Finances, le prix moyen du Brent s’est établi à 92,6 ou 95 dollars au premier semestre 2026.
L’écart est de 29,3 dollars par baril, soit une hausse de 46,3% par rapport à l’hypothèse budgétaire, a entrainé une dépense supplémentaire de 6.288 milliards de dinars.
L’État doit supporter une partie de l’augmentation des coûts énergétiques à travers le mécanisme de compensation. Sachant que le mécanisme d’ajustement du prix n’est activé.
| Année | Compensation totale | Dont hydrocarbures |
| 2024 | 11,348 milliards DT | 7,086 milliards DT |
| 2025 | 11,593 milliards DT | 7,112 milliards DT |
| 2026 (budget prévisionnel) | 9,770 milliards DT | 4,990 milliards DT prévus |
À fin juin 2026 :
- Les dépenses totales de compensation ont atteint 3,486 milliards de dinars, contre 3,11 milliards à fin juin 2025, soit une progression d’environ 12 %.
- La compensation des hydrocarbures a atteint 2,427 milliards de dinars.
- Les dépenses d’investissement de l’État se sont établies à 1,665 milliard de dinars.
Autrement dit, au premier semestre 2026, les dépenses de compensation des hydrocarbures ont dépassé les dépenses d’investissement de 762 millions de dinars.
- La vulnérabilité du système énergétique tunisien : une forte dépendance au gaz naturel
Les données du ministère de l’Énergie montrent que le gaz naturel occupait déjà une place dominante dans le système énergétique tunisien : il représentait plus de 97 % de la production d’électricité en 2021, tandis que les énergies renouvelables ne contribuaient qu’à environ 3 %. Le secteur électrique absorbait alors près de 74 % de la demande nationale de gaz naturel
les achats directs de gaz algérien, combinés à la redevance perçue en nature au titre du transit du gaz algérien vers l’Europe à travers le territoire tunisien, couvrent entre 65 % et 70 % de la consommation nationale de gaz.
Plus préoccupant encore, près de 98 % de la production d’électricité en Tunisie repose sur le gaz naturel, selon les chiffres présentés lors de cette rencontre.
Cette situation révèle une vulnérabilité stratégique majeure. En effet, lorsqu’un système électrique dépend presque exclusivement d’une seule source d’énergie, toute perturbation de l’approvisionnement ou toute hausse des prix se répercute directement sur l’ensemble de l’économie.
Cette dépendance exerce également une pression considérable sur les équilibres financiers de la Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz, la STEG. L’été 2026 : une crise révélatrice des limites du système électrique
- L’Algérie et la Méditerranée : des leviers géopolitiques pour la Tunisie
Malgré ces vulnérabilités, la Tunisie dispose de plusieurs atouts stratégiques.
Le premier est sa relation énergétique avec l’Algérie, qui constitue un partenaire essentiel pour la sécurisation de son approvisionnement en gaz naturel.
Le deuxième est sa position géographique au cœur de la Méditerranée.
Aujourd’hui, la Méditerranée ne représente plus uniquement un espace géographique reliant l’Europe et l’Afrique. Elle est devenue un espace de coopération, mais aussi de compétition énergétique, notamment dans un contexte de diversification des approvisionnements européens et de développement de nouvelles infrastructures.
La Tunisie bénéficie notamment du passage du gazoduc transportant le gaz algérien vers l’Italie et les marchés européens.
Ce transit constitue un véritable levier géostratégique. Il peut renforcer la position de négociation de la Tunisie et lui permettre de développer des partenariats économiques et énergétiques plus avantageux.
La position géographique ne devient un véritable avantage économique que lorsqu’elle est transformée en investissements, en partenariats durables et en projets créateurs de valeur ajoutée.
- La transition énergétique : une nécessité économique et stratégique
Face à ces défis, la transition énergétique ne constitue plus simplement un choix environnemental pour la Tunisie. Elle est devenue une nécessité économique et stratégique.
Le pays dispose d’un potentiel important en matière d’énergie solaire et éolienne. Le développement de ces ressources pourrait progressivement réduire la dépendance au gaz naturel, limiter l’exposition aux fluctuations des marchés internationaux et alléger la facture énergétique.
La transition énergétique peut également constituer un moteur de croissance, en favorisant l’investissement, la création d’emplois et l’émergence de nouvelles activités industrielles.
Par ailleurs, les nouvelles orientations énergétiques européennes ouvrent des perspectives intéressantes pour la Tunisie, notamment dans les domaines suivants :
- La production et l’exportation d’hydrogène vert.
- Le développement des interconnexions électriques.
- Les investissements dans les énergies renouvelables.
- L’intégration dans les nouvelles chaînes de valeur énergétiques euro-méditerranéennes.
Cependant, la concrétisation de ces opportunités suppose des financements importants, un cadre réglementaire attractif, des infrastructures adaptées et une coopération renforcée entre les secteurs public et privé.
Surtout, elle exige une véritable vision stratégique à long terme. La transition énergétique ne peut pas se limiter à l’annonce de projets : elle doit se traduire par des réalisations concrètes et des investissements durables.
Conclusion
À mon sens, les mutations géopolitiques actuelles révèlent une réalité fondamentale : les pays qui ne maîtrisent pas leur sécurité énergétique restent particulièrement vulnérables aux chocs extérieurs et aux pressions économiques internationales.
Pour la Tunisie, le défi ne consiste donc pas uniquement à garantir l’approvisionnement en pétrole et en gaz. Il s’agit de repenser progressivement son modèle énergétique autour de la diversification, de la durabilité et de la souveraineté.
Le pays doit passer d’une logique de dépendance et de réaction aux crises à une logique d’anticipation et de planification stratégique et de faire de l’énergie un véritable levier de croissance économique, de souveraineté nationale et de rayonnement géopolitique .
Sources :
Observatoire national de l’énergie et des mines (ONEM), Conjoncture énergétique à fin août 2026.
IACE (Institut Arabe des Chefs d’Entreprises), Tunis Forum 2026 : La Tunisie dans le contexte géopolitique de l’énergie, 22 octobre 2026
Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG), Rapports et statistiques énergétiques.
La Presse de Tunisie, Ressources énergétiques : la production électrique nationale progresse de 6 % à la fin de juillet 2026, 15 septembre 2026.
Challenges Tunisie, Déficit énergétique en Tunisie : 4,7 Mtep à fin août 2026, 16 octobre 2026.
Business News, Énergie : 66 % de dépendance et un déficit commercial qui dépasse 8,2 milliards de dinars, 15 septembre 2026




















