Retour sur une opération de rapprochement qui redessine l’agroalimentaire tunisien, de l’offre non engageante de février à l’offre ferme du 10 août 2026.
Six mois après avoir dévoilé ses intentions sur Land’Or, Poulina Group Holding (PGH) a transmis, le 10 août 2026, une offre engageante valorisant le fromager tunisien à près de 205 millions de dinars. Entre logique industrielle assumée et opportunisme boursier, la question mérite d’être posée : ce rapprochement obéit-il à une vision stratégique de long terme, ou profite-t-il simplement d’une fenêtre de marché favorable ?
Une chronologie resserrée sur six mois
Le dossier démarre le 18 février 2026, lorsque PGH présente une offre non engageante à Maghreb Private Equity Fund IV LLC (MPEFIV), actionnaire de référence de Land’Or à hauteur de 36,17% du capital, directement et indirectement. L’annonce est suffisamment sensible pour que le Conseil du Marché Financier demande, dès le lendemain, la suspension simultanée de la cotation des deux titres — un épisode rare à la Bourse de Tunis, qui souligne l’ampleur perçue de l’opération.
La reprise de la cotation, le 20 février, ne referme pas le dossier : elle l’installe dans la durée. PGH qualifie la démarche de « carve-out ciblé », s’inscrivant dans une refonte plus large de son pôle agroalimentaire, secteur qu’elle envisage par ailleurs d’introduire en Bourse. Le marché comprend alors que Land’Or n’est pas une cible isolée, mais une pièce d’un puzzle plus vaste.
Le dossier reste ensuite silencieux pendant plusieurs mois, le temps des audits. Le 3 juillet 2026, un communiqué du CMF confirme que le processus de due diligence est entré en phase finale, et que la formulation d’une offre engageante suivra si les conclusions sont favorables. La séance boursière de ce jour-là voit les deux titres progresser nettement, Land’Or en tête des hausses. Le 10 août 2026, PGH franchit l’étape attendue en transmettant son offre engageante.
Les termes de l’offre engageante
Le communiqué publié par Land’Or détaille une opération construite autour de quelques paramètres clés, qui donnent enfin un prix et une méthode à un dossier resté longtemps qualitatif.
Cible Land’Or (participation MPEFIV, 36,17% du capital)
Valorisation des fonds propres 204 792 118 dinars tunisiens
Prix par action 14,860 dinars
Nature de l’offre Offre engageante (10 août 2026), succédant à l’offre non engageante du 18 février 2026
Clause d’exclusivité 150 jours calendaires sans sollicitation d’offre concurrente
Étapes restantes Négociation et signature de la documentation définitive (protocole de cession et accords annexes)
Sources : communiqués PGH et Land’Or relayés par Tustex et Entreprises Magazine, 10-11 août 2026.
PGH prend soin de rappeler que rien n’est encore acquis : la réalisation de l’opération demeure conditionnée à la satisfaction de l’ensemble des conditions posées et à la conclusion des accords définitifs. La clause d’exclusivité de 150 jours donne toutefois une indication claire du calendrier que se fixent les deux parties pour boucler le dossier.
Le plaidoyer de la raison : une logique industrielle assumée
Du côté de PGH, l’argumentaire est cohérent avec la trajectoire affichée depuis la prise de fonction de la nouvelle génération de dirigeants du groupe. Land’Or viendrait renforcer un pôle agroalimentaire dont Poulina prépare la mise en Bourse séparée, en lui apportant une taille critique supplémentaire avant toute cotation. L’opération s’inscrit dans un plan directeur d’investissement 2026-2028 particulièrement ambitieux, aux côtés de l’entrée au capital de SAH Lilas et d’un vaste programme de transition énergétique.
Pour Land’Or, la logique est tout aussi rationnelle. La société affiche une santé financière solide, portée par une innovation produit continue et par le succès de sa filiale marocaine, qui a levé 30 millions de dirhams marocains en 2025 pour soutenir sa croissance. Rejoindre le premier groupe privé tunisien lui offrirait un accès à des moyens et à des réseaux de distribution capables de démultiplier son expansion vers l’Afrique de l’Ouest, au-delà de ce qu’un actionnariat de fonds d’investissement, par nature temporaire, pouvait lui apporter.
Vu sous cet angle, il s’agit moins d’un coup de cœur que d’un mariage de raison entre deux acteurs dont les intérêts convergent : un groupe industriel en quête de taille critique pour son futur pôle coté, et une pépite fromagère en quête d’un actionnaire de long terme plutôt que d’un fonds appelé, tôt ou tard, à sortir du capital.
La part d’opportunisme : une fenêtre de marché qui s’ouvre
Le calendrier de l’opération n’est pas neutre. Elle intervient alors que l’action Poulina atteint des niveaux historiques, portée par un chiffre d’affaires record de 4,2 milliards de dinars en 2025 et une capitalisation boursière qui a doublé en un an. Cette embellie boursière donne au groupe une capacité de financement et une crédibilité de marché qui facilitent une opération de cette ampleur, financée sans doute pour partie par la valorisation retrouvée du titre.
Du côté du vendeur, MPEFIV, la sortie s’inscrit dans le cycle de vie classique d’un fonds de private equity, dont la vocation n’est jamais de rester actionnaire indéfiniment. Le moment choisi — celui où Land’Or affiche ses meilleurs résultats — maximise mécaniquement la valeur de sortie. Ce n’est donc pas tant une décision stratégique que Land’Or prendrait pour elle-même qu’une décision de calendrier prise par son actionnaire financier.
Cette dimension opportuniste n’enlève rien à la solidité industrielle du projet, mais elle rappelle qu’une bonne partie du tempo de l’opération est dictée par des considérations de marché et de valorisation, plus que par une nécessité stratégique urgente pour l’une ou l’autre des parties.
Cœur ou raison : un faux dilemme ?
À l’analyse, opposer logique de cœur et logique de raison paraît réducteur. L’opération combine les deux registres : une cohérence stratégique réelle — consolidation sectorielle, préparation d’une introduction en Bourse du pôle agroalimentaire, accès de Land’Or à un actionnaire industriel de référence — et un calendrier opportuniste, dicté par la valorisation élevée de Poulina et par le cycle de sortie naturel d’un fonds d’investissement.
Reste que l’issue n’est pas garantie. PGH a pris soin, dans chacun de ses communiqués, de rappeler qu’aucune certitude ne pouvait être donnée quant à la réalisation effective de l’opération, celle-ci restant suspendue à la négociation et à la signature de la documentation contractuelle définitive. La clause d’exclusivité de 150 jours fixe néanmoins un horizon resserré : le marché devrait connaître le dénouement du dossier avant la fin de l’année 2026.
Ce qu’il faut surveiller
— La signature du protocole de cession définitif et des accords annexes, seule étape qui transformera l’offre engageante en opération effective.
— Le calendrier de l’introduction en Bourse annoncée du pôle agroalimentaire de Poulina, dont Land’Or pourrait devenir une composante majeure.
— La gouvernance future de Land’Or au sein du groupe, à l’image de l’entrée de représentants de Poulina au conseil d’administration de SAH Lilas après une précédente opération de croissance externe.
— Les prochains communiqués du CMF, auquel PGH s’est engagée à rendre compte de l’évolution du dossier.
Abdellatif Ben Heddia




















