Emission L’Expert
Alors que la Tunisie vient de boucler une saison touristique marquée par des records de fréquentation, L’Expert a réuni autour de la table un panel de professionnels représentatifs de la diversité du secteur : Slim Ben Jaballah, président de la Chambre nationale du transport touristique, Mohamed Elias Ben Othman, propriétaire d’une agence de voyages, Rim Ben Zina, présidente de l’Association du Festival de la Mer Bleue, Walid Tritar, président de la Fédération conjointe du tourisme, et Habib Ben Moussa, président de l’Université du tourisme Al-Metraam. Si le bilan chiffré de la saison écoulée a été salué, les échanges ont rapidement glissé vers un diagnostic plus structurel : celui d’un secteur riche d’un potentiel immense, mais bridé par des blocages organisationnels, réglementaires et culturels qui se répètent d’année en année sans trouver de solution durable.
Un tourisme de croisière trop concentré géographiquement
Slim Ben Jaballah, président de la Chambre nationale du transport touristique, a ouvert le débat en pointant la concentration quasi exclusive des escales de croisiéristes sur le port de La Goulette. Il a rappelé que ce point d’entrée, bien qu’historique et stratégiquement situé à proximité immédiate de Tunis, Carthage et Sidi Bou Saïd, concentre l’essentiel de l’impact économique généré par ce segment au détriment du reste du littoral. Pour lui, cette situation prive des régions entières — Sousse et sa marina en particulier — de retombées directes alors qu’elles disposent d’infrastructures portuaires capables d’accueillir une partie de ces flux.
Il a insisté sur le manque de professionnalisation qui caractérise encore l’accueil des croisiéristes : transport, circuits proposés, organisation des escales d’une journée, tout reste perfectible face à des standards internationaux de plus en plus exigeants. Selon lui, mieux répartir ces flux entre plusieurs ports permettrait non seulement de désengorger La Goulette, mais aussi d’inscrire ce segment dans une logique d’économie bleue durable, génératrice de devises pour davantage de territoires.
Sur le plan technique, il a détaillé les contraintes physiques qui limitent aujourd’hui les capacités d’accueil du port : une profondeur de chenal d’environ six mètres, insuffisante pour certains gabarits de navires modernes, et une forte sensibilité du site aux conditions de vent, qui complique les manœuvres d’accostage et peut, dans certains cas, mettre en péril la sécurité des opérations. Il a également évoqué le travail mené en amont avec les compagnies de croisière pour limiter le tonnage des navires affrétés vers la Tunisie, ainsi que les efforts de structuration du transport terrestre des passagers, avec notamment la signature de contrats portant sur plusieurs dizaines d’autocars, dans un contexte de renouvellement plus large du parc national, qui devrait s’enrichir de près de 400 nouveaux véhicules.
Mentalité et propreté : un changement culturel à opérer
Mohamed Elias Ben Othman, propriétaire d’une agence de voyages, a pris le contrepied d’un débat parfois trop technique pour recentrer la discussion sur un sujet qu’il considère comme la véritable urgence du secteur : la mentalité collective et la propreté des espaces touristiques. Il a rappelé, non sans une certaine lassitude, que ce constat est posé depuis plus de vingt ans sans qu’aucune solution durable n’ait été mise en œuvre, et que la situation s’est même dégradée sur certaines périodes récentes.
Pour lui, la propreté demeure l’un des tout premiers motifs de réclamation des touristes en sortie d’hôtel, bien avant des considérations tarifaires ou logistiques. Il a estimé que le problème ne se résume pas à un manque de moyens matériels, mais relève avant tout d’un changement de mentalité qu’il faut opérer simultanément à trois niveaux : les institutions, qui doivent donner l’exemple et accompagner le changement ; les professionnels, qui doivent intégrer la propreté comme un standard non négociable de leur offre ; et les citoyens, dont le comportement quotidien conditionne l’image globale du pays.
Il a plaidé pour une mobilisation de terrain très concrète : campagnes de volontariat répétées plutôt que ponctuelles, programmes de sensibilisation dès le plus jeune âge dans les écoles, implication des ministères de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de l’Environnement, et visibilité accrue des actions citoyennes — brassards, gilets, journées dédiées le week-end — pour que ces initiatives, souvent isolées, se transforment en réflexe collectif durable plutôt qu’en opérations de communication sans lendemain.
Au-delà de ce constat, Mohamed Elias Ben Othman a partagé, depuis sa position d’agent de voyages, des exemples d’expériences déjà développées avec succès auprès d’une clientèle internationale exigeante : des ateliers de cuisine immersifs organisés au cœur des médinas pour des groupes américains, où les visiteurs apprennent à préparer eux-mêmes brik et couscous avant de déguster leur propre production, ainsi que des circuits combinant la visite de Carthage et de Sidi Bou Saïd avec des haltes gourmandes dans des maisons traditionnelles. Pour lui, ces formats à taille humaine, valorisant le savoir-faire local plutôt que la simple consommation touristique, constituent une piste sérieuse de diversification de l’offre.
Société civile et environnement, piliers de l’économie bleue
Rim Ben Zina, présidente de l’Association du Festival de la Mer Bleue, a recentré le débat sur la dimension environnementale, qu’elle considère indissociable de toute stratégie touristique sérieuse. Pour elle, aucun discours sur l’économie bleue ou sur l’attractivité du littoral tunisien ne peut être crédible sans un engagement réel en faveur de la préservation du milieu marin et côtier.
Elle a souligné que des programmes existent déjà et pourraient servir de socle à une stratégie plus large, citant les expériences menées à Djerba et à Bizerte en matière de gestion environnementale et de sensibilisation locale. Plutôt que de partir de zéro, elle a appelé les acteurs du tourisme à s’appuyer sur ces dispositifs existants et à les démultiplier à l’échelle nationale, en y associant davantage les associations de la société civile, trop souvent cantonnées à un rôle secondaire alors qu’elles disposent d’une expertise de terrain précieuse.
Elle a insisté sur la nécessité d’une responsabilité partagée entre l’État, les professionnels du tourisme et les citoyens : l’État pour fixer un cadre incitatif et coercitif clair, les professionnels pour intégrer des pratiques durables dans leur exploitation quotidienne, et les citoyens pour adopter des comportements responsables au quotidien. Selon elle, c’est seulement à cette condition que la Tunisie pourra véritablement se positionner comme une destination d’économie bleue durable, et non plus simplement comme une destination balnéaire classique.
Des horaires de restauration en décalage avec la demande
Walid Tritar, président de la Fédération conjointe du tourisme, a apporté un éclairage chiffré sur une problématique très concrète et largement remontée par les visiteurs : l’inadéquation des horaires d’ouverture des restaurants avec les habitudes de consommation touristique, notamment en soirée.
Il a rappelé que ces horaires sont encadrés par le ministère de l’Intérieur et varient selon le type d’établissement. Sur les 397 restaurants touristiques recensés à l’échelle nationale, employant environ 34 000 personnes, la répartition régionale est relativement équilibrée : environ 12 000 emplois concentrés sur le Grand Tunis, autant sur l’axe Nabeul-Hammamet-Sousse-Mahdia, et un volume comparable sur Djerba et le Sud. Mais sur l’ensemble de ces établissements, seuls 184, soit moins de la moitié, bénéficient d’une autorisation d’animation musicale leur permettant de rester ouverts tard, parfois jusqu’au petit matin dans certaines zones touristiques denses.
Dans la majorité des autres régions, en revanche, les établissements ferment dès 21 heures, ce qui prive les touristes — mais aussi les Tunisiens eux-mêmes — de toute offre de restauration en soirée passé une certaine heure. Walid Tritar a jugé cette situation pénalisante à double titre : elle nuit à l’expérience touristique, en particulier pour une clientèle européenne habituée à dîner tard, et elle prive le secteur d’un volume d’affaires significatif sur un créneau pourtant porteur. Il a appelé à une révision de ce cadre réglementaire, jugé daté et inadapté aux réalités actuelles de la demande.
La gastronomie tunisienne, un gisement de valeur sous-exploité
Habib Ben Moussa, président de l’Université du tourisme Al-Metraam, a consacré la part la plus substantielle de son intervention à la valorisation du patrimoine culinaire tunisien, qu’il considère comme l’un des leviers de différenciation les plus sous-exploités du secteur. Il a rappelé que la Fédération tunisienne des restaurants touristiques, dont le bureau a été élu en octobre 2025, en avait fait l’une de ses priorités stratégiques pour le mandat en cours.
Le projet phare qu’il a détaillé est la création d’une carte culinaire numérique interactive, conçue à partir de modèles internationaux éprouvés — il a notamment cité l’exemple de la Hongrie et de son objectif national de valorisation gastronomique fixé à l’horizon 2030. Concrètement, l’application en cours de développement permettrait à tout visiteur, qu’il soit touriste étranger ou résident tunisien, de localiser dans chaque région les restaurants recommandés, les spécialités locales associées, ainsi que les artisans et producteurs travaillant des matières premières authentiques. Ce projet, actuellement en phase de structuration technique avec un partenaire dédié et en concertation avec le ministère du Tourisme, devrait être finalisé d’ici la fin de l’année 2026.
Au-delà de l’application, Habib Ben Moussa a évoqué une ambition plus large : la création d’un véritable centre dédié à la gastronomie tunisienne, conçu comme un lieu de transmission et d’apprentissage où seraient enseignées les techniques traditionnelles de préparation — la brik, le couscous, le kosksi au poisson ou à l’agneau, la mloukhia, entre autres plats emblématiques. L’objectif affiché est double : offrir aux visiteurs internationaux une immersion authentique dans un patrimoine culinaire vieux de plusieurs millénaires, et faire connaître la richesse des variations régionales qui caractérisent la cuisine tunisienne, entre les spécialités sfaxiennes, la cuisine de Tunis, et les traditions culinaires propres à Djerba et à Kerkennah.
Il a illustré le rayonnement déjà acquis par la gastronomie tunisienne à l’international en rappelant qu’en 2025, la Tunisie avait accueilli, à l’occasion du salon Sial, un concours culinaire international réunissant les présidents des organisations mondiale et islamique de la cuisine, ainsi que des délégations venues de France, de Turquie, de Malaisie et d’Indonésie. Une troisième édition de cet événement est d’ores et déjà programmée pour 2026, confirmant selon lui l’intérêt croissant porté à la cuisine tunisienne sur la scène internationale.
Un cadre réglementaire à bout de souffle
Habib Ben Moussa a également livré le constat le plus sévère de la table ronde concernant l’obsolescence du cadre juridique régissant l’ensemble du secteur touristique. Il a rappelé que certains textes encore en vigueur datent des années 1950, et que d’autres remontent même à 1917 — une antériorité difficilement compatible avec les standards d’un secteur en constante mutation.
Il a souligné le décalage croissant entre, d’un côté, une offre hôtelière, une restauration et des attentes internationales qui évoluent rapidement, et de l’autre, une réglementation tunisienne qui peine structurellement à suivre ce rythme, freinée par la lenteur des processus administratifs et un manque de réactivité de certaines administrations face aux évolutions du marché. Pour lui, ce retard réglementaire constitue l’un des facteurs explicatifs majeurs de la perte de compétitivité relative de la Tunisie face à des destinations concurrentes émergentes sur le pourtour méditerranéen — il a cité en particulier la Croatie et l’Albanie, deux pays longtemps absents du paysage touristique régional et aujourd’hui en très forte progression, au point de capter une part croissante de la clientèle européenne historiquement orientée vers la Tunisie.
L’ensemble des intervenants a convergé vers un même appel : celui d’une approche résolument transversale du tourisme, qui ne saurait reposer sur le seul ministère du Tourisme. Ont été cités comme parties prenantes incontournables les ministères de la Culture, des Sports, de la Santé, de l’Environnement et de l’Intérieur, dont l’action doit être coordonnée avec celle de la société civile et des organisations professionnelles pour produire un effet structurant durable.
Conclusion : une saison sous le signe de la mobilisation collective
Au terme d’échanges nourris, Slim Ben Jaballah, Mohamed Elias Ben Othman, Rim Ben Zina, Walid Tritar et Habib Ben Moussa se sont accordés sur un même constat de fond : la Tunisie dispose de tous les atouts naturels, culturels et culinaires nécessaires pour s’imposer comme une destination touristique de premier plan, mais ce potentiel restera bridé tant que les blocages organisationnels, réglementaires et culturels identifiés ne seront pas traités de façon coordonnée.
Les cinq intervenants ont insisté sur la nécessité d’une mobilisation collective renforcée entre l’État, les fédérations professionnelles et les opérateurs de terrain, à l’approche d’une nouvelle saison touristique qui s’annonce portée par des équipes renouvelées au sein de plusieurs structures professionnelles du secteur. Au-delà des discours, plusieurs signaux concrets ont été évoqués comme autant de premiers pas dans la bonne direction : le renouvellement en cours du parc de transport touristique national, la structuration progressive de projets de valorisation gastronomique, et une prise de conscience partagée, au sein même de la profession, de l’urgence à moderniser un cadre devenu inadapté aux ambitions affichées pour le tourisme tunisien.




















