Pendant des décennies, le Forum économique mondial a incarné le cœur battant de la mondialisation libérale. À Davos, chaque hiver, près de 3 000 décideurs – chefs d’État, dirigeants de multinationales, banquiers et leaders d’opinion – définissent les grandes orientations économiques et politiques du monde.
Mais ce modèle, souvent critiqué pour son élitisme et sa domination occidentale, voit émerger une alternative structurée. Et c’est la Turquie qui en prend aujourd’hui l’initiative, avec l’ambition assumée de créer un “Davos du Sud”, destiné aux économies émergentes et aux pays non alignés.
Une stratégie assumée : construire un pôle d’influence alternatif
Depuis 2021, Ankara déploie méthodiquement une diplomatie des forums. Le Antalya Diplomacy Forum, organisé dans la station balnéaire d’Antalya, est devenu la vitrine de cette ambition.
Lors de l’édition 2026, plus de 4 000 participants issus de 140 pays ont été recensés, dont :
plus de 20 chefs d’État et de gouvernement
une soixantaine de ministres des Affaires étrangères
des responsables d’organisations internationales comme l’Organisation des Nations unies
des représentants de l’Union africaine et de l’Organisation de la coopération islamique
Parmi les figures marquantes présentes récemment :
Recep Tayyip Erdoğan, président turc et principal architecte de cette stratégie
Ilham Aliyev
Mohammed ben Zayed Al Nahyane
Abiy Ahmed
Mevlüt Çavuşoğlu
En parallèle, Istanbul accueille des forums économiques comme le World Cooperation Industries Forum (WCI), véritable plateforme de connexion entre industriels turcs, africains et asiatiques.
2026 : un casting révélateur d’un basculement global
Contrairement à Davos, dominé par les grandes banques occidentales et les multinationales américaines ou européennes, les forums turcs de 2026 ont attiré :
des fonds souverains du Golfe (notamment d’Arabie saoudite, du Qatar et des Émirats arabes unis)
des ministres de l’économie africains (Nigéria, Algérie, Éthiopie)
des dirigeants industriels turcs comme ceux de Turkish Aerospace Industries ou Baykar
des investisseurs asiatiques issus de Chine et de Malaisie
Lors d’une réunion stratégique tenue à Istanbul en mars 2026, Recep Tayyip Erdoğan a échangé avec une quarantaine de PDG internationaux, aux côtés du ministre des Finances Mehmet Şimşek.
Le message est clair : ici, l’économie réelle, l’industrie, les infrastructures et les partenariats Sud-Sud prennent le pas sur la finance spéculative.
Un forum du Sud global… et des non-alignés
Sans jamais l’annoncer officiellement, Ankara construit un espace qui rappelle l’esprit du Mouvement des non-alignés : une troisième voie entre les blocs dominants.
Dans un monde marqué par :
l’émergence des BRICS
la remise en cause du G7
et la fragmentation géopolitique
la Turquie propose une plateforme où :
➡️ les pays africains négocient directement leurs projets
➡️ les États du Golfe investissent sans intermédiaires occidentaux
➡️ les économies émergentes définissent leurs propres priorités
Ce positionnement séduit particulièrement les pays cherchant à échapper aux conditionnalités classiques des institutions financières internationales.
Des moyens financiers et diplomatiques à la hauteur des ambitions
Créer un “Davos alternatif” nécessite des investissements massifs. La Turquie mobilise :
des complexes hôteliers ultra-modernes à Antalya
des centres de congrès sécurisés à Istanbul
des budgets publics importants via le ministère du Tourisme et des Affaires étrangères
des sponsors industriels nationaux
À cela s’ajoute une diplomatie active : multiplication des visites présidentielles en Afrique, accords bilatéraux, lignes aériennes développées par Turkish Airlines, devenue un outil stratégique d’influence.
Le coût global de ces forums se chiffre en dizaines de millions de dollars, mais Ankara les considère comme un investissement géopolitique à long terme.
Une ambition géopolitique : devenir le pivot entre les mondes
Derrière ces forums se dessine une vision claire portée par Recep Tayyip Erdoğan : faire de la Turquie un carrefour incontournable entre :
l’Europe
l’Asie
le Moyen-Orient
l’Afrique
En attirant capitaux, dirigeants et projets, Ankara :
capte les flux économiques Sud-Sud
renforce son soft power
s’impose comme médiateur dans les crises internationales
vers un monde à deux centres de décision
Le monopole de Davos sur la gouvernance informelle mondiale est en train de s’éroder. Face à lui, la Turquie construit patiemment une alternative crédible, ancrée dans les réalités du Sud global.
Ce “Davos du Sud” n’est pas encore une institution équivalente, mais il répond à une attente profonde : celle d’un monde plus équilibré, où les décisions ne seraient plus prises exclusivement par une élite occidentale.
À terme, ce mouvement pourrait redessiner les circuits d’influence mondiale. Et transformer ce qui était autrefois une périphérie en nouveau centre de gravité.

























