Les réformes en Tunisie se font malheureusement à pas d’éléphants. Le secteur des céréales est l’un des secteurs qui est régi par des textes législatifs qui remontent à l’époque coloniale, et qui n’a jamais été réformé malgré l’urgence.
La bonne nouvelle vient de tomber hier, avec la publication au journal officiel de l’arrêté conjoint du ministre de l’agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche maritime et du ministre du commerce et du développement des exportations du 2 avril 2026, fixant les taux d’extraction des farines et de la semoule. Un arrêté tant attendu et qui va changer la physionomie totale du secteur de la transformation céréalière. Mais derrière cette réforme se dresse aussi la réforme du système actuel de subvention alimentaire, délaissée depuis des années.
Un système compliqué qui encourage la fraude:
Avant la publication de cet arrêté les minotiers produisaient de la semoule extraite du blé dur, et la farine qui est extraite du blé tendre. Au niveau de la farine nous avons trois prix appliqués :
la farine destinée aux boulangeries catégorie « A », c’est-à-dire spécialisées dans « le gros pain » ayant un poids de 420 grammes au prix de 230 millimes. Les 100 kilos de cette farine sont cédés au prix de 6 dinars.
La farine destinée aux boulangeries catégorie « C », c’est dire spécialisées dans la vente de baguettes au poids de 240 grammes au prix de 190 millimes. Les 100 kilos de cette farine sont cédés au prix de 22 dinars,
La farine destinée aux boulangeries-pâtisseries, c’est-à-dire spécialisées dans les pains spéciaux dont la baguette ayant un poids de 150 grammes (prix libre) et les gâteaux. Les 100 kilos de cette farine sont cédés au prix de 65 dinars.
Tous les types de ces farines sont subventionnés à des niveaux différents, puisque le prix réel des 100 kilos de farine est de 96 dinars actuellement.
Les deux premières catégories de farine sont extraites de la farine «PS » avec un taux d’extraction de 78%, c’est-à-dire pour 100 kilos de blé nous produisons 78 kilos de farine. La troisième catégorie est communément appelée « farine PS-7 », est issue d’un taux d’extraction de 71%, c’est-à-dire pour 100 kilos de blés nous produisons 71 kilos de farine.
Ce système est régi par l’arrêté des ministres du commerce et de l’agriculture du 21 août 1979, fixant les taux d’extraction des farines et semoules.
Or ce système présente plusieurs inconvénients :
Difficulté de faire la différence entre la farine du type « PS » subventionnée et destinée aux boulangeries catégorie A et C, et la farine PS-7 destinée aux boulangeries non subventionnées,
Des pertes au niveau des minoteries avec un taux d’extraction faible,
Un pain de mauvaise qualité,
Une réforme tant attendue :
Plusieurs ministres du commerce et de l’agriculture ont annoncé depuis des années la commercialisation d’un nouveau type de pain. On a même organisé des séances de dégustation au ministère de l’agriculture il y a 3 ans. La question a été aussi largement débattue au parlement. Avec cet arrêté beaucoup de choses vont changer.
Selon l’article premier de l’arrêté conjoint :
« À compter de la date d’entrée en vigueur du présent arrêté, les différents types de semoule extraite du blé dur et de farine extraite du blé tendre sont fixés comme suit :
– La semoule extraite du blé dur : un seul type de semoule dénommé « semoule ».
– La farine extraite du blé tendre : deux types dénommés « farine panifiable » et « farine destinée à la fabrication du pain fin et des confiseries ».
Donc la première réforme est qu’on a réduit le nombre de types de farines de 3 à 2, et on a gardé bien évidemment la semoule.
Le deuxième article de l’arrêté est encore plus intéressant :
« Les taux d’extraction des différents types de semoule et de farine mentionnés à l’article premier du présent arrêté sont fixés comme suit :
– La semoule : extraite du blé dur au taux de 70 %.
– La farine panifiable : extraite du blé tendre au taux de 85 %.
– La farine destinée à la fabrication du pain fin et des confiseries : extraite du blé tendre au taux de 71 %.
On a gardé la semoule extraite à 70%, mais on a changé le taux d’extraction du blé tendre destiné pour les pains subventionnés et qui devient 85%. Pour faire simple, avant la réforme les minotiers extraient 78 kilos de farine de 100 kilos de blé, aujourd’hui ils vont extraire 85 kilos de 100 kilos de blé. Le gain estimé est de 7 kilos par 100 kilos de blé. L’enjeu est important surtout que notre consommation annuelle de farine atteint plus de 6.5 millions de quintaux.
La réforme a maintenu le niveau d’extraction à 71% pour la farine destinée aux pains spéciaux et confiseries.
Conséquence directe de cette réforme est l’amélioration de la qualité du pain subventionné qui aura une texture meilleure et une durée de vie plus longue. En effet, la farine extraite à 85% est plus brune et donc possède de meilleures vertus de santé. Dans les prochains jours, les tunisiens ne doivent pas être surpris que leur boulanger leur livre un pain plus foncé ou brun.
Cette réforme va aussi faciliter le travail des agents de contrôle économique du ministère du commerce. En effet, il sera plus facile de faire la différence entre la farine subventionnée destinée pour les boulangeries catégorie A et C, et celle qui ne l’est pas. Une différenciation qui va certainement réduire la fraude qui est estimée à plus de 300 millions de dinars chaque année.
Un enjeu stratégique :
L’enjeu de cette réforme est stratégique. Dans une conjoncture de hausse des prix des produits céréaliers dans le monde la facture pour la Tunisie risque d’être salée pour nos finances. Il faut rappeler à ce niveau que le projet de loi de finances pour 2026 a prévu une enveloppe de 4 079 millions de dinars aux subventions alimentaires, contre 3 801 millions en 2025 — soit une augmentation de 278 millions de dinars. Ces dépenses représentent 41,7 % de l’ensemble des subventions et 2,2 % du PIB. Rien que pour les produits céréaliers la subvention atteint plus de 1.4 milliards de dinars.
Selon les chiffres du ministère de l’agriculture, la Tunisie affiche un taux de dépendance vis-à-vis des céréales importées de 33% pour le blé dur, 85.3% pour le blé tendre et 71,3% pour l’orge ; soit un taux moyen de 63.33% pour le total des céréales. En valeur, les importations céréalières représentent une part fluctuant entre 40 et 50% des importations alimentaires.
Le plus important aujourd’hui est d’accélérer l’entrée en vigueur de cette réforme et surtout de bien communiquer auprès des consommateurs sur les vertus de ce nouveau pain, tant attendu.
Mais derrière cette réforme, il est important de mettre sur la table une réforme encore plus importante celle de la caisse générale de compensation et le système de subvention alimentaire.


























