Désengagement des salariés, burn-out, démission silencieuse : l’entreprise peut-elle encore mobiliser ?
Pendant longtemps, le travail a été en Tunisie un marqueur central de l’identité sociale. Il garantissait un revenu, une reconnaissance, une stabilité, parfois même une ascension sociale. Aujourd’hui, ce pacte implicite semble sérieusement fragilisé. Désengagement croissant des salariés, montée du burn-out, absentéisme récurrent, « démission silencieuse » : le malaise est profond et transversal. Une question s’impose désormais avec acuité : le travail a-t-il perdu son sens en Tunisie ?
Un désenchantement généralisé
Dans les entreprises tunisiennes, tous secteurs confondus, un constat revient avec insistance : les salariés font le minimum requis, sans implication réelle. Ils sont présents physiquement, mais absents psychologiquement. Ce phénomène, longtemps tabou, est aujourd’hui assumé par de nombreux cadres comme par des employés d’exécution.
Le désengagement ne se manifeste pas toujours par une démission formelle. Il prend des formes plus insidieuses : baisse de productivité, refus de l’initiative, repli sur soi, multiplication des arrêts maladie, désintérêt total pour les objectifs collectifs. La « démission silencieuse », concept importé mais bien réel en Tunisie, s’installe durablement dans les organisations.
Burn-out et fatigue morale : le coût invisible
Le burn-out n’est plus l’apanage des cadres supérieurs ou des professions libérales. Il touche désormais les employés, les enseignants, les agents administratifs, les jeunes diplômés comme les seniors.
Pression accrue, objectifs flous, absence de reconnaissance, management autoritaire ou défaillant, précarité économique : les facteurs de stress se cumulent. À cela s’ajoute un contexte macroéconomique anxiogène, marqué par l’inflation, la perte du pouvoir d’achat et l’incertitude sur l’avenir.
Résultat : le travail n’est plus perçu comme un espace d’épanouissement ou de projection, mais comme une contrainte pénible, parfois toxique, à supporter pour survivre.
Quand l’effort ne paie plus
L’un des ressorts fondamentaux du désengagement réside dans la rupture du lien entre effort et récompense. Beaucoup de salariés tunisiens ont le sentiment que travailler plus ou mieux ne change rien :
les salaires stagnent,
les promotions sont rares ou opaques,
le mérite est peu valorisé,
l’ancienneté ou les réseaux priment sur la performance.
Cette perception alimente une profonde injustice ressentie. Pourquoi s’investir quand l’effort n’est ni reconnu ni récompensé ? Pourquoi se projeter dans une entreprise qui ne se projette pas avec vous ?
L’entreprise tunisienne face à ses contradictions
Peut-on encore mobiliser dans ce contexte ? Oui, mais à condition d’une remise en question profonde. Trop d’entreprises continuent de raisonner avec des schémas dépassés : contrôle excessif, management vertical, culture de la peur, absence de dialogue social réel.
Or, les nouvelles générations – mais pas seulement – aspirent à autre chose :
du sens,
de la transparence,
de la reconnaissance,
un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle,
un management humain et responsable.
Ignorer ces attentes, c’est accepter une lente érosion du capital humain, pourtant l’un des derniers véritables atouts de l’économie tunisienne.
Redonner du sens : un impératif stratégique
Redonner du sens au travail ne relève pas du discours motivationnel creux. C’est un chantier stratégique. Cela suppose :
de clarifier la vision et la mission de l’entreprise,
d’associer réellement les salariés aux décisions qui les concernent,
de repenser l’évaluation de la performance,
d’investir dans la formation et l’évolution professionnelle,
de restaurer la confiance entre management et collaborateurs.
Le sens naît quand le salarié comprend pourquoi il travaille, à quoi il contribue et ce qu’il gagne – matériellement et symboliquement – en retour.
Une alerte sociale à ne pas sous-estimer
Le désengagement massif n’est pas une simple tendance RH. C’est une alerte sociale majeure. Une économie où les salariés ne croient plus au travail est une économie condamnée à la stagnation, voire au déclin.
La Tunisie ne peut se permettre ce luxe. Dans un pays confronté à une fuite des compétences, à une faible productivité et à une crise de confiance généralisée, remettre le travail au cœur du projet économique et social devient une urgence nationale.
La question n’est donc pas seulement de savoir si le travail a perdu son sens, mais surtout qui est prêt à lui en redonner un.