Le redressement de l’économie tunisienne tant attendu est au rendez-vous. Selon l’INS, le PIB a cru de 2.4% en glissement annuel au 3ème trimestre. Une performance à saluer dans une conjoncture nationale et internationale défavorable. C’est la résilience de l’économie tunisienne qui est confirmée. Mais cette résilience ne doit pas cacher certaines fragilités et certains problèmes structurels. Quels sont les secteurs qui ont contribué à cette « performance », quels sont les secteurs qui sont à la traine et quels sont les leviers à actionner pour solidifier cette reprise ?
Des réalisations qui collent aux perspectives :
Les résultats de croissance du PIB enregistrés au deuxième et 3ème trimestre cadrent avec les perspectives prévus par les principales institutions financières.
Le Fonds Monétaire International (FMI) prévoit une croissance de 2,5 % pour la Tunisie en 2025, suivie d’un léger ralentissement à 2,1 % en 2026. Ces projections ont été révisées à la hausse par rapport aux prévisions précédentes.
La Banque mondiale, de son côté, prévoit une croissance de 2,6 % en 2025, une révision à la hausse par rapport aux estimations précédentes. Cette amélioration est principalement tirée par la reprise du secteur agricole et une dynamique dans la construction. Cependant, la croissance devrait ralentir à 2,5 % en 2026 et 2,2 % en 2027, en raison de contraintes telles que l’accès au financement extérieur et les risques budgétaires.
La Banque Africaine de Développement prévoit une croissance économique de 1,9% pour la Tunisie en 2025, avec une accélération prévue à 2,3% en 2026. Cette croissance est principalement soutenue par une reprise attendue de l’agriculture et de l’industrie manufacturière. Cependant, la BAD souligne que les perspectives demeurent fragiles en raison de l’incertitude de l’environnement international et du poids de la dette publique
Quant aux projections du gouvernement, ils tablent sur une croissance à 3.2% en 2025. Un chiffre difficilement atteignable à la lumière des résultats enregistrés durant les 3 premiers trimestres.
Une croissance nulle :
Le 3ème trimestre marque un léger ralentissement de la dynamique de croissance. En effet, après avoir enregistré une croissance de 1.6% au premier trimestre et 3.2% au deuxième, la croissance à T3 n’a pas dépassé 2.4%. Entre le 2ème et le 3ème trimestre la croissance était même nulle (0%).
L’analyse sectorielle dévoile les faiblesses et les forces de l’économie tunisienne.
Comme d’habitude et depuis des trimestres, c’est le secteur agricole qui enregistre la plus grande dynamique avec une croissance de 11.5% et une contribution de 0.98 point à la croissance globale du PIB. Le secteur a bénéficié de conditions climatiques favorables et un regain d’intérêt pour l’agriculture par certains agriculteurs. La dépendance à la pluviométrie et aux aléas climatiques fragilisent cette contribution et cette dynamique qui demeure encore et toujours ponctuelle.
Quant au secteur de l’industrie la croissance était très modeste avec 1.6% seulement. Au détail le secteur de la mécanique et l’électricité progresse de +4,9 %, la chimie de +2,4 %, et la production de métaux de +1,4 %. Quant au secteur de l’extraction de pétrole et de gaz naturel il enregistre une baisse de –13,1 %.
Le secteur de la construction et les travaux publics affiche une hausse timide de +3,9 %, et le secteur minier enregistre une performance de +31,7 % de croissance, ce qui dénote d’une légère reprise du secteur.
La Tunisie subit depuis des années un processus de désindustrialisation. Plusieurs usines ferment sous l’effet de la conjoncture nationale et internationale, mais principalement sous l’effet du manque de compétitivité accentué par la croissance de l’importation des produits similaires fabriqués localement.
Le secteur industriel a enregistré des investissements de 1.4 milliards de dinars au cours des 9 premiers mois qui ont permis la création de 23200 emplois.
Le secteur des services a enregistré une croissance de 1.4%. Une croissance qui coïncide avec la saison estivale et c’est normal que cette croissance soit portée par le secteur de l’hôtellerie et la restauration (+7,1 %). L’autre secteur de service qui enregistre une croissance molle mais stable est celui des technologies de l’information et de la communication avec +2,7 %. Le secteur des services était toujours une des forces de l’économie tunisienne et qui lui permet de varier les sources de sa croissance.
La croissance positive enregistrée au T3 a été aussi portée par une demande intérieure dynamique qui a augmentée de 6.7% et a contribué de 7.28% à la croissance. La hausse de la consommation des ménages est habituelles surtout durant la période estivale et à la rentrée scolaire.
Mais cette demande intérieure est rapidement ternie par un solde négatif des échanges extérieurs avec des exportations en baisse continue.
Des vulnérabilités persistent :
Malgré les signes de reprise et les preuves de résilience de l’économie tunisienne, certains risques et certaines vulnérabilités persistent encore.
Le déficit commercial de la Tunisie constitue l’un des défis majeurs pour les prochains mois. Selon les chiffres du commerce extérieur pour les 10 premiers mois les exportations ont évolué de 1,1% alors que les importations de 4,9% ce qui mène à un déficit commercial de (-18435,8 MD) contre (-15716,4 MD) durant les dix premiers mois de l’année 2024. Le taux de couverture a atteint un niveau de (73,9%) contre (76,7%) durant la même période en 2024.
La croissance enregistrée au 3ème trimestre a été tirée principalement par le secteur agricole. Or c’est un secteur qui dépend énormément des variables climatiques. C’est ainsi qu’une mauvaise saison pourrait compromettre sa contribution positive au PIB.
Ce qui inquiète encore plus c’est la contreperformance de certains secteurs clés de l’économie tunisienne. En effet, le secteur des industries mécaniques et électriques a baissé à 4.9% au T3 contre 9.7% au T2, le secteur des industries chimiques passant de 11.9% au T3, et le secteur du bâtiment et de la construction qui a chuté de 9% au T2 à 3.9% au T3. Cette contreperformance fragilise encore plus la croissance économique et met en doute la réalisation des objectifs fixés.
De son côté le secteur du textile, habillement et cuir, l’un des principaux secteurs exportateurs en Tunisie, ne montre pas des signes de convalescence. En effet, le secteur enregistre une croissance négative depuis le début de l’année avec -1.5% au T1, – 0.7% au T2 et -3.8% au T3. Cette baisse est causée par la baisse de la demande des donneurs d’ordre européens qui s’approvisionnent plus sur le marché chinois. La Chine a su s’adapter à la fast-fashion et arrive à livrer les produits en un temps record et à des prix défiant toute concurrence.
Les détails de la croissance relèvent aussi les signes de recul de certains secteurs. Il s’agit principalement du secteur financier et assurance. Ce secteur enregistre une croissance négative depuis le début de l’année avec -8.6% au T1, -6.8% au T2 et -11% au T3. Cette baisse continue, est l’effet des nouvelles réformes de la loi sur les chèques. Elle est aussi due à la baisse de l’investissement privé et par conséquent le recours au crédit bancaire. Le maintien du TMM à un niveau élevé jusqu’à présent malgré la baisse de l’inflation en dessous de 5%, dissuade les entreprises à avoir recours à l’emprunt bancaire vue la hausse du coût de l’argent, ce qui diminue la contribution du secteur bancaire à la croissance.
En conclusion, l’économie tunisienne montre certains signes de reprise mais qui est modeste et fragile. Une croissance boostée par l’agriculture et la demande intérieure. Mais certains secteurs historiquement performants montrent des signes de crise telle que le secteur des IME, le textile habillement, et le secteur des services. La fragilité de la croissance est amplifiée par l’aggravation du déficit commercial et la dépendance aux importations.
Afin d’avoir une croissance durable la Tunisie ne doit pas compter comme d’habitude sur une main d’œuvre low-cost, mais doit surtout miser sur la mise à niveau de l’infrastructure logistique (ports-routes), la diversification de l’économie, l’attraction des investissements surtout dans le cadre de PPP, et l’investissement dans le capital humain à travers des formations adaptées et innovantes.