Il y a quinze ans, un industriel chevroné tournait le dos à la vieille maison patronale tunisienne pour en bâtir une autre, à mains nues. Retour sur une rupture qui a fini par rebattre les cartes de la représentation économique en Tunisie.
Par la Rédaction — Analyse historique et politique
- Aux origines de l’UTICA
Fondée en 1946 sous le Protectorat, l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat naît d’un besoin simple : donner une voix collective à des opérateurs économiques tunisiens encore minoritaires face à la puissance des chambres consulaires françaises. Dans les années qui précèdent l’indépendance, l’organisation se construit comme une centrale patronale généraliste, censée fédérer aussi bien l’industriel que le petit artisan, le commerçant de quartier que l’exportateur.
Ce péché originel, celui d’un syndicat unique appelé à représenter des intérêts économiques par nature disparates, allait façonner toute la suite de son histoire. L’UTICA n’est jamais devenue une simple chambre patronale à l’anglo-saxonne, défendant des intérêts sectoriels clairement identifiés : elle s’est construite comme une institution nationale, donc, très vite, comme un enjeu de pouvoir.
- L’ère Bourguiba : l’UTICA comme outil politique
Sous Habib Bourguiba, l’UTICA intègre le trio des organisations nationales, aux côtés de l’UGTT et du parti au pouvoir, dans une architecture corporatiste où chaque corps intermédiaire est prié de rester à sa place. Elle est associée aux grandes négociations tripartites sur les salaires, consultée sur les choix de politique économique, mais elle n’est jamais tout à fait autonome : sa direction est étroitement surveillée, ses présidents choisis pour leur loyauté autant que pour leur représentativité économique.
L’UTICA de l’ère Bourguiba est ainsi un syndicat patronal au service d’un projet d’État plus que l’inverse : elle légitime la politique économique du régime auprès des milieux d’affaires, sert de relais pour faire accepter l’austérité ou les grands plans de développement, et fait, en retour, remonter les doléances du patronat dans un cadre strictement balisé. Le corps consultatif prime sur le corps de proposition.
- L’ère Ben Ali : l’empreinte Hédi Djilani
Arrivé à la présidence de l’UTICA en 1988, Hédi Djilani va y régner pendant vingt-trois ans, jusqu’à sa démission le 19 janvier 2011, quelques jours à peine après la fuite de Ben Ali. C’est sous son mandat que l’organisation change réellement de nature. Djilani professionnalise l’institution, recrute des compétences techniques, dote l’UTICA de véritables structures d’étude et de conseil, et finance des travaux de recherche économique qui manquaient cruellement au patronat tunisien.
Le syndicat gagne en épaisseur institutionnelle : fédérations sectorielles renforcées, présence accrue dans les instances économiques internationales, capacité de négociation technique face à l’administration. Pour beaucoup d’observateurs de l’époque, l’UTICA de Djilani se rapproche, plus qu’à aucun autre moment de son histoire, d’un véritable syndicat patronal au sens économique du terme — même si elle reste, dans le même temps, profondément intégrée à l’architecture du pouvoir benaliste, ce qui finira par lui coûter cher.
- Le 14 janvier : éviction de Djilani et naissance d’une alternative
La chute du régime emporte immédiatement Hédi Djilani, débarqué sous la pression d’une vague de contestation interne portée par une génération de jeunes chefs d’entreprise qui reprochent à la direction historique sa proximité avec l’ancien pouvoir. Une convention nationale houleuse se tient début février 2011 au siège de l’UTICA : plus d’un millier de patrons avaient signé une pétition réclamant le départ des caciques de l’ancienne direction.
Dans ce climat, Tarek Chérif, chef d’entreprise originaire de Mahdia, à la tête du groupe Alliance et membre du bureau exécutif de l’UTICA entre 1995 et 2002, où il avait fondé la Fédération nationale de la chimie, fait figure de successeur naturel. C’est pourtant un autre choix qu’il opère. Ayant mesuré à quel point l’institution restait travaillée par les mêmes logiques de rente, de clientélisme et de règlements de comptes internes qui l’avaient minée sous l’ancien régime, il préfère ne pas s’installer à la tête d’une maison qu’il juge, en son for intérieur, rongée de l’intérieur plutôt que de la reconquérir de l’intérieur. Il choisit de construire à côté. En 2011, il fonde la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie, la CONECT, se défendant alors de vouloir entrer en dissidence avec l’UTICA et se disant prêt à travailler avec toute structure économique et syndicale.
- 2011-2025 : le rôle politique de l’UTICA face à la montée de la CONECT
La direction de l’UTICA post-révolution revient à Wided Bouchamaoui, qui conduira l’organisation, dès 2013, au sein du Quartet du dialogue national, distinction saluée par le prix Nobel de la paix en 2015. L’UTICA retrouve alors, un temps, un rôle politique de premier plan, celui d’arbitre de la transition, mais ce rôle politique se fait au prix d’un investissement économique de terrain qui, aux yeux de nombreux chefs d’entreprise, se dilue.
C’est dans cet interstice que la CONECT installe patiemment ses fondations. L’anecdote circule dans les couloirs du patronat tunisien : un adhérent de la première heure aurait lancé à Tarek Chérif que l’UTICA, orpheline de repères, cherchait un père — et que lui, Chérif, en jouait déjà le rôle sans le vouloir. L’anecdote, vraie ou embellie par le temps, dit en tout cas quelque chose de juste : la nouvelle confédération n’a jamais eu besoin de revendiquer l’héritage de l’UTICA pour s’y substituer peu à peu dans certains dossiers.
La CONECT prend rapidement une dimension nationale, puis internationale. Elle multiplie les chambres de commerce bilatérales, tisse un réseau de partenariats avec des organisations patronales étrangères, s’impose comme interlocuteur reconnu dans les grandes rencontres économiques internationales, jusqu’à ce que Tarek Chérif lui-même accède, en 2021, à la présidence du réseau euro-méditerranéen Anima Investment Network. La confédération, née d’une scission feutrée, s’affiche désormais aux côtés des plus grandes institutions patronales de la région.
- La relève : Aslen Ben Rejeb, la vitesse supérieure
En novembre 2023, après avoir annoncé qu’il ne solliciterait pas de nouveau mandat, Tarek Chérif cède la présidence de la CONECT à Aslen Ben Rejeb, avocat d’affaires à la Cour de cassation, fondateur du cabinet Ben Rejeb Lawyers, distingué à plusieurs reprises comme meilleur cabinet d’affaires d’Afrique du Nord. Juriste réputé pour sa maîtrise de plusieurs langues de travail et sa pratique des dossiers internationaux, Ben Rejeb incarne une deuxième génération de dirigeants de la confédération, moins marquée par la rupture fondatrice de 2011 et davantage tournée vers la technicité économique et juridique.
Sous sa présidence, la CONECT accélère son développement sans jamais se poser frontalement en rivale de l’UTICA : Ben Rejeb lui-même a pris soin de présenter les deux organisations comme complémentaires plutôt qu’adverses. C’est peut-être là que réside la véritable habileté stratégique du pari initial de Tarek Chérif : avoir construit, en dehors du vieux syndicat, une structure assez solide pour ne plus avoir besoin de le combattre.
- L’UTICA aujourd’hui : une gouvernance à l’arrêt
C’est peut-être là que le contraste avec la trajectoire de la CONECT est le plus cruel. Depuis l’élection de Samir Majoul à la présidence de l’UTICA, le 17 janvier 2018, au terme du 16ème congrès, la vieille maison patronale n’a plus connu de renouvellement de ses instances. Le mandat de l’actuel bureau exécutif a pourtant officiellement expiré en janvier 2023, avec obligation statutaire de tenir un 17ème congrès dans l’année qui suit. Cette échéance, comme celles des unions régionales et des fédérations sectorielles dont les mandats avaient déjà expiré début 2022, n’a toujours pas été honorée.
Des cadres de l’organisation, comme Taoufik Laaribi, membre du bureau exécutif, décrivent une structure en état de paralysie totale : ni le Conseil national, censé se réunir tous les six mois, ni le Conseil d’administration, prévu tous les deux mois, n’ont été convoqués depuis le congrès de 2018. La commission d’éthique et des recours, chargée de veiller à la bonne conduite des dirigeants, n’a jamais été élue, pas plus que la commission de contrôle financier censée valider le budget et désigner le commissaire aux comptes — ce qui prive, selon une consultation juridique commandée par la Fédération des entreprises du bâtiment et des travaux publics, l’ensemble des rapports financiers de l’organisation de toute base légale. L’ONG I Watch a, de son côté, publiquement dénoncé cette absence de gouvernance dès décembre 2021.
Cet immobilisme institutionnel s’accompagne d’un repositionnement plus diplomatique que revendicatif face au pouvoir : reçu au Palais de Carthage fin octobre 2024, Samir Majoul s’est vu exhorté par le président Kaïs Saïed à s’engager dans la baisse des prix, dans un climat où plusieurs chefs d’entreprise se retrouvent visés par des poursuites. Plusieurs fédérations sectorielles — textile, enseignement supérieur, enseignement privé, transport, entre autres — se sont, entre-temps, progressivement désengagées des structures centrales de l’UTICA. C’est cette même organisation, pourtant colauréate du prix Nobel de la paix en 2015 pour son rôle dans le dialogue national, qui peine aujourd’hui à réunir ses propres organes statutaires.
Conclusion : un pari patronal gagné par défaut
Quinze ans après sa création, la CONECT occupe une place que peu lui prédisaient à ses débuts, tandis que l’UTICA peine à retrouver l’élan institutionnel qu’elle avait connu sous l’ère Djilani. Le pari de Tarek Chérif n’a jamais consisté à prendre la vieille maison d’assaut ; il a consisté à en bâtir une autre, patiemment, jusqu’à ce que le rapport de force s’inverse de lui-même. Pendant ce temps, la centrale historique du patronat tunisien semble s’être installée dans une forme de sommeil institutionnel dont elle n’a, à ce jour, pas encore trouvé le moyen de sortir.




















