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L’empire Horchani : anatomie d’une fortune tunisienne restée dans l’ombre

et la question qui dérange : pourquoi en parle-t-on maintenant ?

Lexpert Editeur Lexpert
1 août 2026
in Actualités
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Un nom que personne ne prononce, un produit que tout le monde connaît

Il existe en Tunisie une forme très particulière de notoriété : celle qui s’attache à un produit plutôt qu’à un homme. Des générations de familles tunisiennes ont ouvert une boîte de thon El Manar sans jamais s’interroger sur l’identité de celui qui la fabrique. Ce grand écart entre l’omniprésence du produit et l’effacement volontaire du propriétaire résume, à lui seul, quarante ans de stratégie de Rached Horchani, fondateur en 1983 d’un groupe qui s’étend aujourd’hui de la pêche thonière hauturière aux participations bancaires, en passant par l’hôtellerie saharienne, les carrières, l’agro-industrie et la finance.

L’homme n’a pratiquement jamais donné d’interview. Le groupe qui porte son empreinte n’a, pendant longtemps, existé dans l’espace public que par fragments : une marque ici, une déclaration de franchissement de seuil boursier là, une ligne dans un organigramme d’actionnariat bancaire. C’est cette discrétion, précisément, qui rend la publication récente d’un article de synthèse consacré à l’ensemble du groupe — ses activités, sa structure, son virage financier et son passage par les Pandora Papers — un événement en soi, indépendamment de ce qu’elle révèle.

De la boîte de conserve à la chaîne de valeur intégrale

Manar Thon reste la pièce fondatrice et la plus visible de l’édifice. L’entreprise revendique le leadership du marché tunisien de la conserve de thon et de sardine depuis 1983, et opère sous quatre marques : El Manar, Oscar, Raïs et Tonnara. Ce qui distingue ce groupe agroalimentaire de ses concurrents, c’est sa maîtrise verticale de la chaîne : Horchani Pêche possède sa propre flotte hauturière spécialisée dans le thon, ce qui signifie que le poisson qui entre en conserverie a été pêché par des bateaux appartenant à la famille elle-même. Peu d’opérateurs nord-africains peuvent revendiquer une intégration aussi complète, de la mer à l’étal.

À ses côtés, Medigel s’occupe du volet crustacés et céphalopodes — crevettes, calmars, poulpes — congelés et conditionnés pour l’export vers des marchés particulièrement exigeants en matière de chaîne du froid : la Grèce, le Japon, la France, l’Espagne. Réussir à exporter durablement vers ces quatre destinations suppose une rigueur logistique et sanitaire que peu d’entreprises de transformation de la région parviennent à maintenir dans la durée.

Quatre sociétés pour une seule datte

La filière dattière du groupe est éclatée entre quatre entités distinctes : Horchani Dattes, Horchani Dattes International, HDPM et Kartago Foods. Ce choix n’est pas un hasard organisationnel mais une réponse structurelle à la nature du commerce de la deglet nour, l’un des principaux postes d’exportation agricole tunisienne. Séparer la production, le conditionnement local, la commercialisation internationale et les produits de marque permet de cloisonner les risques de change, les contrats d’exportation et les actifs agricoles — une architecture qui protège chaque maillon des aléas propres aux autres.

Horchani Olive Oil complète ce dispositif avec une huile d’olive extra vierge certifiée biologique, segment le plus rémunérateur du premier poste d’exportation agricole du pays. Le groupe se présente lui-même comme maîtrisant l’intégralité de la chaîne de valeur agroalimentaire, de la production à l’exportation — une formule qui, au regard de cette architecture, relève moins de l’auto-promotion que du constat.

Trois hôtels, loin des sentiers battus

La division touristique, Odyssée Hotels, exploite trois établissements choisis avec une cohérence géographique manifeste : l’Odyssée Resort and Thalasso à Zarzis, quatre étoiles tourné vers la thalassothérapie ; le Tamerza Palace, dans les montagnes proches de Tozeur ; et le Tozeur Plaza, hôtel urbain dans la même région oasienne. Aucun de ces trois établissements ne se trouve à Hammamet ou à Sousse, les zones traditionnellement les plus touchées par la concurrence tarifaire et les chocs sécuritaires qu’a connus le tourisme tunisien. Le pari du groupe est celui d’une clientèle au pouvoir d’achat plus élevé, attirée par le désert et le bien-être plutôt que par le balnéaire de masse. D’anciennes communications du groupe évoquaient un périmètre touristique plus large — Hôtellerie et Tourisme Saharien, Odyssée Palace, Odyssée Management, Promocar — dont on ignore s’il a été cédé, restructuré ou simplement retiré de la vitrine institutionnelle.

L’industrie invisible qui irrigue tout le reste

C’est sans doute le segment le moins spectaculaire du groupe, et pourtant l’un des plus révélateurs de sa logique interne. Best Transfo, Best Frigo, Les Carrières Horchani, Medicar et Process forment une chaîne d’approvisionnement interne : le froid industriel alimente les métiers de la mer et de la datte, l’extraction de pierre nourrit la construction, la fabrication métallique équipe les actifs immobiliers du groupe. Rien, dans cette architecture, n’est laissé à la dépendance d’un fournisseur extérieur quand une filiale peut faire l’affaire. L’immobilier, porté par Immobilière Horchani et Makateb El Horchani, avec en appui l’ancienne entité STUMAC dans la distribution de matériaux, referme la boucle.

Le tournant financier : dix ans à transformer des bénéfices en pouvoir bancaire

C’est à partir de 2013 que le profil du groupe change de nature. Horchani Finance, présidée par Rached Horchani lui-même, engage une politique d’acquisition systématique de participations dans le système bancaire et financier tunisien — un mouvement documenté, déclaration après déclaration, dans les avis de franchissement de seuil publiés par le régulateur du marché.

La cible inaugurale est la Banque de l’Habitat (BH Bank), établissement historiquement lié au financement du logement et à l’État. La participation directe et indirecte de Horchani passe de 3,49 % à 7 % en avril 2014, franchit les 10 % en septembre de la même année, puis se consolide via une restructuration familiale en janvier 2015 qui transfère 9,73 % du capital depuis Makateb El Horchani vers Horchani Finance. Le mouvement se poursuit dans la durée : en 2019, la participation globale du groupe dans BH Bank atteint 21 %, avant de plafonner autour de 21-23 % selon les périodes, le groupe ayant détenu à un moment donné, directement et de concert, 22,4 % du capital de BH Bank.

L’autre coup d’éclat est l’acquisition, en mai 2017, de 6 % du capital de la BIAT — la première banque du pays — cédés par l’italien Intesa Sanpaolo dans le cadre d’une transaction de bloc bouclée en six semaines. Boucler l’acquisition d’une participation de cette taille dans un établissement d’importance systémique, en un temps aussi court, suppose un financement pré-organisé et une capacité de décision rapide, peu courante dans le paysage entrepreneurial tunisien.

Mis bout à bout, le portefeuille financier du groupe — 21 % de BH Bank, 6,67 % de BIAT, 5,45 % d’Amen Bank, 1,06 % d’Al Wifak, 66,952 % de Taysir Microfinance, 14,27 % de Tunisie Leasing, 9 % d’Attijari Leasing, 5 % du groupe STAR, sans compter des participations chez Carthage Cement, One Tech Holding et Tunisie Valeurs — dessine moins un portefeuille d’investissement diversifié qu’une deuxième colonne vertébrale économique, parallèle à l’activité industrielle et agroalimentaire.

La rupture avec l’État : décembre 2022

Ce pouvoir d’actionnaire a fini par se heurter frontalement à l’État tunisien. Fin 2022, le ministère des Finances a cherché à imposer son propre candidat à la direction générale de BH Bank. Les administrateurs représentant les actionnaires privés, y compris ceux qui siégeaient de manière indépendante, ont voté contre à deux reprises, lors des réunions du 30 novembre et du 16 décembre 2022. Le ministère aurait alors menacé de dissoudre le conseil et de le recomposer dans un sens moins favorable aux actionnaires privés. Le 26 décembre 2022, quelques heures avant une réunion prévue du conseil, Rached Horchani démissionne de son mandat d’administrateur, rejoint par Habib Miled et Hammouda Belkhouja. Il renonce à son mandat, mais conserve ses actions — un geste de retrait institutionnel, non de désinvestissement.

Depuis, la banque a traversé une zone de turbulences qui, avec le recul, donne un relief particulier à ce départ. BH Bank a affiché un bénéfice net de 108 millions de dinars pour l’exercice 2024, mais a dû, en avril 2025, ajuster ses états financiers 2024 après la révélation de l’affaire Adel Ben Romdhane, dont l’exposition envers la banque a été chiffrée à 450 millions de dinars. Le contraste entre la position de principe défendue par les actionnaires privés en 2022 et les difficultés de gouvernance révélées deux ans plus tard nourrit, rétrospectivement, un débat sur la solidité du contrôle interne de l’établissement — indépendamment de la responsabilité de quiconque dans le dossier Ben Romdhane, qui reste un sujet distinct de la gouvernance actionnariale de 2022.

Le chapitre offshore : Carlisle Investments Inc.

C’est en octobre 2021 que le média d’investigation Inkyfada, partenaire du Consortium international des journalistes d’investigation, a exploité les Pandora Papers pour révéler l’existence de Carlisle Investments Inc., société constituée en 1992 aux îles Vierges britanniques. Les administrateurs fiduciaires initiaux ont cédé la place, dès 1995, à une procuration générale accordée à Marco Maximilian Elser, financier italo-international, l’autorisant à gérer les avoirs de la société sans limite de durée. Un accord de 2007 entre Carlisle et AdviCorp PLC, la structure d’Elser, présente Horchani comme actionnaire unique de Carlisle.

Les documents transmis en 2011 à la société de services offshore Trident Trust font remonter l’origine des fonds à un dépôt initial de 500 000 dollars en 1984, dont la valeur a ensuite dépassé 10 millions de dollars grâce à des gains de marché. Un relevé Pershing LLC (filiale de Bank of New York Mellon) daté d’octobre de la même année indique un solde supérieur à 8,5 millions de dollars, composé principalement d’un portefeuille de valeurs mobilières et autres placements, réparti entre plusieurs devises. Des factures de Tunisie Telecom fournies dans le même dossier établissent la résidence tunisienne d’Horchani, en délicatesse avec une réponse ultérieure d’Elser évoquant une résidence maltaise jamais documentée.

Les traces d’activité de Carlisle repérables dans des dépôts réglementaires américains incluent deux prêts de 500 000 dollars chacun à Trans-Lux Corp, restés impayés à leurs échéances de 2017 et 2019 puis reportés, ainsi qu’un investissement de 500 000 dollars dans Protalex Inc., société dissoute quelques années après avoir annoncé la cessation de ses activités. Ni Horchani ni Elser n’ont répondu aux sollicitations d’Inkyfada sur ces opérations.

En octobre 2016, Fares Horchani, fils de Rached Horchani et résident américain, est nommé administrateur de Carlisle aux côtés d’Elser, sous clause de confidentialité — un mouvement qui coïncide avec le durcissement international des obligations de transparence sur les structures offshore.

Ce chapitre pèse d’un poids particulier au regard du droit tunisien : la réglementation des changes impose à tout résident de déclarer ses avoirs étrangers à la Banque centrale de Tunisie dans un délai de six mois, sous peine de sanctions pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement, l’amende et la confiscation ; et les revenus issus de juridictions à fiscalité privilégiée — catégorie dans laquelle figurent les îles Vierges britanniques — sont taxés à 25 % depuis 2019. Horchani n’a jamais commenté publiquement ce volet de son patrimoine.

Pourquoi cette publication, aujourd’hui ?

C’est la question que devrait se poser tout lecteur tunisien du secteur financier en découvrant cet article de synthèse consacré au groupe Horchani, publié fin juillet 2026 — près de cinq ans après l’enquête originelle d’Inkyfada sur les Pandora Papers, et plus de trois ans après la démission spectaculaire de Rached Horchani du conseil d’administration de BH Bank. Aucune des informations centrales de l’article n’est inédite : elles proviennent, pour l’essentiel, de déclarations boursières publiques déjà commentées par la presse économique tunisienne au moment des faits, et de l’enquête Pandora Papers de 2021. La valeur ajoutée du texte tient à sa compilation — la mise bout à bout, pour la première fois dans un format accessible en anglais à un lectorat panafricain et international, de fragments jusque-là dispersés. Cela ne dispense pas de s’interroger sur le choix du moment.

Plusieurs hypothèses, non exclusives les unes des autres, méritent d’être posées — sans qu’aucune ne puisse, en l’état, être présentée comme établie :

Une hypothèse éditoriale et sectorielle. Billionaires Africa est un média spécialisé dans le suivi des grandes fortunes africaines, dont l’activité éditoriale inclut un abonnement payant à des « briefings » et « mémos investisseurs » sur les patrimoines qu’il couvre. La publication d’un profil approfondi peut simplement s’inscrire dans une couverture récurrente du personnage — le même média avait déjà publié, dès 2021, un article sur la plus-value boursière réalisée par Horchani grâce à BH Bank. Un profil de synthèse quatre ans plus tard n’est pas, en soi, anormal dans ce type de titre.

Une hypothèse liée à l’actualité bancaire tunisienne. La publication intervient après une période où BH Bank a dû, en 2025, rectifier ses comptes suite à l’affaire Ben Romdhane, ce qui a remis la gouvernance de la banque sous les projecteurs localement. Un article qui retrace le passage d’Horchani au conseil d’administration et sa démission de 2022 peut s’inscrire dans cette actualité renouvelée autour de la banque, même si le texte lui-même ne fait pas explicitement ce lien.

Une hypothèse liée au contexte réglementaire et fiscal. La Tunisie, comme d’autres juridictions, a durci ses règles de transparence et de lutte contre l’évasion fiscale ces dernières années. Republier ou reformuler des éléments issus des Pandora Papers dans un format de synthèse peut répondre à un regain d’intérêt général pour les structures offshore détenues par des ressortissants de pays à contrôle des changes strict, sans viser Horchani spécifiquement en premier lieu.

Une hypothèse liée à la succession générationnelle. L’article mentionne, en creux, la présence croissante de la deuxième génération — Fares, Yesmine et Neila Horchani — dans les documents réglementaires et dans la gouvernance de Carlisle. Une publication de ce type peut aussi s’inscrire dans une actualité de transmission patrimoniale ou de repositionnement du groupe, sans que le texte source ne le documente explicitement.

Une hypothèse tenant à la source elle-même. Le texte original précise que le site du groupe a été mis hors ligne peu après l’envoi de demandes d’entretien, avant de redevenir accessible — signe possible d’une sollicitation directe du groupe par le média avant publication, ce qui suggérerait un travail de vérification préalable plutôt qu’une republication opportuniste de données anciennes.

En l’absence d’élément permettant de trancher entre ces hypothèses — le texte source ne comporte aucune explication éditoriale sur son propre timing — la prudence impose de les formuler comme des pistes de lecture, et non comme des conclusions. Ce qui peut en revanche être affirmé sans ambiguïté, c’est que la republication, sous quelque forme que ce soit, d’éléments touchant à la fois à la gouvernance d’une banque d’importance systémique et à des avoirs offshore soumis à une réglementation des changes stricte, n’est jamais un non-événement dans le contexte tunisien actuel.

Ce que révèle, en creux, le silence

L’élément le plus constant de cette histoire n’est ni le chiffre d’affaires du groupe, ni le nombre de ses filiales, mais l’absence quasi totale de prise de parole publique de son fondateur. Un homme qui a construit, en quarante ans, une flotte de pêche, des usines de congélation, des palmeraies, des huileries, trois hôtels dans le désert, des carrières, des ateliers métallurgiques, et qui a consacré une décennie entière à transformer les profits de ces activités en participations dans les principales banques, compagnies d’assurance et sociétés de leasing du pays, n’a laissé, en tout et pour tout, qu’une poignée de déclarations boursières obligatoires comme trace de sa propre voix. Le chapitre offshore, documenté par une fuite de données et non par une communication volontaire, suit la même logique : rien n’a jamais été confirmé, rien n’a été démenti non plus.

Cette discrétion, érigée en méthode depuis 1983, est précisément ce qui rend chaque publication le concernant disproportionnellement significative — et chaque silence qui la suit, tout aussi éloquent.

 
 
 
 
 
 
 
 
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