La commission des Affaires économiques et monétaires du Parlement européen a validé, le 23 juin 2026, le cadre législatif de l’euro numérique, ouvrant la voie à des négociations avec les États membres dès la rentrée. Un pas de plus vers un lancement espéré en 2029. Si le projet reste d’abord une affaire européenne, ses implications débordent largement les frontières de la zone euro — et concernent, à plus d’un titre, la Tunisie.
Une avancée législative majeure à Bruxelles
Trois ans après le dépôt du projet de loi par la Commission européenne, le dossier de l’euro numérique a connu un déblocage significatif cette semaine. Réunie le 23 juin 2026 sous l’impulsion de la rapporteure Aurore Lalucq, la commission ECON du Parlement européen a adopté sa position sur le règlement encadrant cette future monnaie numérique de banque centrale. Les mandats de négociation devront encore être confirmés en séance plénière en juillet 2026, avant l’ouverture de pourparlers avec le Conseil de l’Union européenne.
Si un accord est trouvé dans les délais prévus, la Banque centrale européenne (BCE) compte démarrer une phase pilote dès le second semestre 2027, pour une durée d’environ douze mois, avant un lancement effectif visé pour 2029. L’investissement annoncé est conséquent : près de 1,3 milliard d’euros pour la mise en place, puis environ 320 millions d’euros par an pour le fonctionnement — un coût que la Fédération bancaire européenne estime, pour sa part, pouvoir atteindre jusqu’à 18 milliards d’euros pour l’ensemble du secteur bancaire si l’on intègre les adaptations technologiques requises chez les établissements financiers.
Qu’est-ce que l’euro numérique, concrètement ?
L’euro numérique n’est ni une cryptomonnaie ni un simple moyen de paiement bancaire supplémentaire. Il s’agit d’une monnaie de banque centrale sous forme dématérialisée, émise et garantie directement par la BCE — au même titre que les billets et pièces aujourd’hui. À la différence de l’argent détenu sur un compte bancaire classique, qui est créé et garanti par l’établissement bancaire lui-même (avec une garantie des dépôts plafonnée), l’euro numérique bénéficierait d’une garantie directe de la banque centrale, donc d’un niveau de sécurité équivalent à celui de l’argent liquide.
Le dispositif reposerait sur un portefeuille numérique, intégrable dans l’application bancaire de chaque utilisateur, permettant des paiements en ligne comme en magasin, y compris hors connexion. Le texte adopté par les eurodéputés prévoit plusieurs garde-fous : la gratuité des services de base (ouverture de compte, détention, paiements courants), un principe de protection de la vie privée « dès la conception » s’appuyant sur des technologies cryptographiques qui permettraient de vérifier une transaction sans exposer l’identité de son auteur, et un plafond de détention par personne — destiné à éviter une fuite massive des dépôts bancaires vers la monnaie de banque centrale. Ce plafond serait fixé par la Commission européenne sur recommandation de la BCE et révisé au moins tous les deux ans. Le projet de loi précise enfin que l’euro numérique est conçu pour compléter l’argent liquide, jamais pour le remplacer.
Une question de souveraineté financière européenne
Au-delà de l’aspect technique, le projet répond avant tout à un objectif géopolitique : réduire la dépendance de la zone euro aux infrastructures de paiement non européennes. Selon les données de la BCE, les groupes américains Visa et Mastercard traitent aujourd’hui 61 % des paiements par carte dans la zone euro et la quasi-totalité des transactions transfrontalières. Ce constat, déjà ancien, a pris une tournure plus pressante depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche : les tensions tarifaires avec l’Union européenne et la crainte que les réseaux de paiement américains puissent un jour être utilisés comme levier de pression ont renforcé la détermination de Bruxelles et de Francfort à se doter d’un instrument de paiement souverain.
L’Union européenne n’est pas isolée dans cette course aux monnaies numériques de banque centrale. La Chine a déjà engagé un projet pilote à grande échelle pour le yuan numérique, la Russie annonce un rouble numérique opérationnel dès septembre 2026, et plusieurs pays comme l’Inde ou le Brésil ont conduit leurs propres expérimentations. Les États-Unis, à l’inverse, ont abandonné l’idée d’une monnaie numérique émise par la Réserve fédérale sous l’administration Trump, au profit d’un soutien explicite aux stablecoins privés adossés au dollar — une orientation qui, paradoxalement, pourrait renforcer encore l’influence internationale du billet vert dans les paiements numériques transfrontaliers.
Quelle incidence pour la Tunisie ?
La Tunisie n’est pas membre de la zone euro et ne sera pas directement concernée par l’émission de l’euro numérique. Mais les liens économiques, financiers et humains qui unissent le pays à l’Europe — et singulièrement à la France — rendent ce dossier loin d’être anodin pour les autorités monétaires, les banques et les ménages tunisiens. Plusieurs canaux de transmission méritent d’être anticipés, à titre d’analyse prospective, en l’absence pour l’heure de prise de position officielle de la Banque Centrale de Tunisie sur le sujet.
1. Les transferts de la diaspora, un canal sous surveillance
Les transferts de fonds de la diaspora tunisienne représentent un poste majeur de la balance des paiements du pays : selon les données de la Banque Centrale de Tunisie, ces flux ont atteint 8,76 milliards de dinars en 2025, en progression de 6 % sur un an, soit un peu plus de 7 % du PIB national d’après l’Office des Tunisiens à l’Étranger. Plus de 600 000 Tunisiens résident en France, premier pays d’accueil de la diaspora en Europe. Si l’euro numérique se généralise dans les usages courants des résidents européens, notamment via les portefeuilles numériques intégrés aux applications bancaires, il pourrait à terme modifier les habitudes de transfert vers la Tunisie — sans bouleverser le cadre réglementaire actuel, puisque le dinar tunisien demeure une monnaie non convertible, dont le taux de change reste administré par la BCT dans un régime de change encadré, ancré sur un panier de devises dominé par l’euro et le dollar.
À ce stade, rien n’indique que l’euro numérique sera directement interopérable avec les circuits de transfert vers les pays hors zone euro. Mais l’enjeu de la rapidité et du coût des transferts internationaux — déjà au cœur de la concurrence entre opérateurs comme Wise, Remitly ou Western Union sur le corridor France-Tunisie — pourrait évoluer si la BCE ouvre, dans une phase ultérieure, des passerelles avec des infrastructures de paiement de pays tiers.
2. Le commerce extérieur et la facturation en euros
L’Union européenne demeure le premier partenaire commercial de la Tunisie, et l’euro la devise de référence d’une large part des échanges extérieurs tunisiens, qu’il s’agisse des exportations de textile, de produits agricoles ou de composants automobiles et aéronautiques, ou des importations de biens d’équipement. Une généralisation de l’euro numérique dans les transactions B2B européennes pourrait, à terme, inciter les opérateurs économiques tunisiens exportateurs et leurs partenaires européens à intégrer ce nouveau mode de règlement dans leurs procédures de facturation et de paiement, en particulier pour les paiements rapides et les opérations transfrontalières au sein du marché unique. Les entreprises tunisiennes tournées vers l’export auraient intérêt à suivre de près les développements techniques du projet, notamment les modalités d’accès pour les opérateurs non-résidents de la zone euro, qui ne sont pas encore arrêtées.
3. Un précédent réglementaire et stratégique pour la BCT
Au-delà des effets directs, le projet européen constitue un cas d’école pour la Banque Centrale de Tunisie et les régulateurs de la région. La BCE a choisi de placer la protection de la vie privée, la gratuité des services essentiels et la préservation de l’argent liquide au cœur de son architecture réglementaire — des choix qui répondent à des inquiétudes très concrètes exprimées par les citoyens et les parlementaires européens sur la surveillance financière et l’inclusion des populations non bancarisées. Pour la Tunisie, où le taux de bancarisation reste un enjeu de politique publique et où le dinar numérique n’est pas à l’agenda immédiat des autorités monétaires, le débat européen offre un référentiel utile : il montre qu’une monnaie numérique de banque centrale peut se concevoir comme un outil d’inclusion financière, à condition d’un encadrement juridique strict sur la confidentialité des données et la coexistence avec les espèces.
4. La concurrence des monnaies numériques à l’échelle mondiale
La multiplication des projets de monnaie numérique de banque centrale — euro, yuan, rouble — redessine progressivement la cartographie des paiements internationaux. Pour une économie comme la Tunisie, dont les réserves de change et les échanges commerciaux sont arbitrés entre plusieurs zones monétaires (zone euro, zone dollar, Golfe), cette évolution mérite un suivi attentif. Elle pourrait, dans les années à venir, influencer les coûts de transaction, les délais de règlement et les modalités d’accès aux devises pour les opérateurs économiques tunisiens, qu’ils soient importateurs, exportateurs ou investisseurs.
Un dossier à suivre jusqu’en 2029
Le calendrier reste encore long : confirmation du mandat de négociation en juillet 2026, pourparlers avec les États membres à partir de la rentrée, phase de tests pilotes prévue mi-2027, puis décision finale d’émission et lancement espéré en 2029, sous réserve de l’adoption définitive du règlement par les colégislateurs européens. Mais l’ampleur des enjeux — souveraineté financière, protection des données, équilibre du secteur bancaire — fait de l’euro numérique l’un des chantiers monétaires les plus structurants de la décennie pour l’Europe. Pour la Tunisie, suivre ce dossier ne relève pas de la simple curiosité journalistique : c’est un exercice de veille stratégique sur l’avenir des paiements transfrontaliers, des transferts de la diaspora et des relations commerciales avec son premier partenaire économique.




















