Visas refuses, billets inabordables, FIFA soumise… Le plus grand tournoi de l’histoire vire au scandale organisationnel
A peine entame, le Mondial 2026 accuse deja le poids de ses propres contradictions. Promis comme la competition « la plus inclusive de tous les temps » par Gianni Infantino, le tournoi co-organise par les Etats-Unis, le Canada et le Mexique se revele, sur le terrain de l’organisation, l’edition la plus controversee, la plus inegale et la plus politisee de l’histoire de la competition. Tour d’horizon d’une accumulation de contre-performances qui ecorne durablement l’image du football mondial.
La crise des visas : quand l’Amerique ferme sa porte au football mondial
Des l’avant-veille du coup d’envoi, fixe au 11 juin 2026, les incidents se sont multiplies avec une constance alarmante. L’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, pourtant designe officiellement par la FIFA pour officier lors du tournoi, s’est vu refuser l’entree sur le territoire americain. L’instance mondiale a confirme qu’il ne pourrait ni s’entrainer ni arbitrer, reconnaissant ainsi, du bout des levres, que les decisions d’immigration restent l’apanage des gouvernements hotes, en contradiction flagrante avec ses propres statuts.
Le cas irakien illustre davantage encore l’absurdite de la situation. L’attaquant Aymen Hussein a ete retenu plusieurs heures a l’aeroport, confondu avec un autre ressortissant irakien lors d’un controle : une erreur administrative humiliante pour un joueur qualifie pour la plus grande competition du monde. La delegation iranienne, elle, n’a pu acceder au territoire americain qu’au compte-gouttes. Le president de la federation iranienne, Mehdi Taj, s’est vu opposer un refus definitif en raison de ses liens anciens avec les Gardiens de la Revolution — organisation classee terroriste par Washington. C’est la premiere fois qu’un pays organisateur se comporte de cette maniere-la, a tranche l’analyste geopolitique Jean-Baptiste Guegan.
Au total, une quinzaine de membres de delegations nationales se sont heurtes a des refus d’entree ou a des blocages administratifs. Des supporters venus du Maroc, du Senegal, d’Haiti et du Cap-Vert — titulaires de billets valides — ont vu leurs demandes de visa rejetees. La navette entre le reve americain et la realite des politiques migratoires de l’administration Trump s’est revelee, pour beaucoup, un cul-de-sac diplomatique.
La FIFA aux pieds de Trump : la fin de la neutralite sportive
Le malaise institutionnel depasse la seule question des visas. Il est incarne, au sommet, par la relation troublante entre Gianni Infantino et Donald Trump. Le president de la FIFA, qui avait solennellement assure en octobre dernier qu' »il n’y aurait aucun probleme pour les visas des equipes et des delegations », a decerne au president americain le premier « Prix de la Paix de la FIFA » de l’histoire, lors de la ceremonie du tirage au sort. Un geste que le monde du football a regarde avec stupeur.
Plus grave encore, Infantino a publiquement declare, devant le Forum americain des affaires a Miami : « Je pense que nous devrions tous soutenir ce qu’il fait, car je pense que ca se presente plutot bien. » Des propos qui ont valu a la FIFA une plainte formelle devant son propre Comite d’ethique, deposee par l’ONG FairSquare, pour violation du principe de neutralite politique inscrit dans les statuts de l’organisation. L’ancien president du Comite de gouvernance de la FIFA, Miguel Maduro, a confirme qu’Infantino avait enfreint les reglements en endossant un programme politique interne.
Pour Pascal Boniface, directeur de l’IRIS et specialiste de geopolitique du sport, le constat est sans appel : « La FIFA aurait du menacer d’une greve des arbitres. Si les Etats-Unis peuvent influencer le choix des officiels, ils peuvent influencer le sort de la competition. C’est antisportif. Infantino prefere ses bonnes relations avec Trump au respect du reglement FIFA. » Un silence institutionnel d’autant plus preoccupant que plusieurs experts denoncent l’utilisation de l’evenement comme instrument de sportswashing, au service de l’image d’une administration americaine assaillie de critiques sur la scene internationale.
La billetterie : le scandale tarifaire qui exclut le peuple du football
Infantino avait promis le Mondial « le plus inclusif » jamais organise. Les chiffres racontent une autre histoire. Les tarifs des billets, devoiles en decembre 2025 par la FIFA pour les groupes officiels de supporters, ont provoque un choc dans tout le monde du football. Un fan devra debourser entre 190 et 600 euros pour un match de poule, entre 580 et 1 200 euros pour un quart de finale, et entre 3 600 et 7 400 euros pour assister a la finale au MetLife Stadium. Sur les marches secondaires, certaines places pour la finale atteignent 33 000 dollars.
L’inflation est vertigineuse : selon les donnees de Football Supporters Europe (FSE), les tarifs ont bondi de 370 % par rapport a l’edition 2022 au Qatar. Pour le suivre en phase de groupes depuis le Ghana, un supporter devrait depenser l’equivalent de 85 jours de salaire. Pour la finale, 590 jours. « Le football est historiquement un sport populaire. Ces tarifs excluent les fans fideles au profit d’un public aise et corporate », deplore le FSE. Le president de l’UEFA, Aleksander Ceferin, n’a pas manque de tirer a vue sur cette politique tarifaire, estimant qu’elle risquait de « rendre le Mondial inaccessible aux vrais supporters ».
Au-dela des billets, la logistique aggrave le bilan. A Dallas, a Los Angeles, a New York ou a Miami, une journee en stade peut depasser 1 000 dollars par personne, hors billet, en cumulant le stationnement (jusqu’a 200 dollars), les transports, l’hebergement et la restauration. La navette entre Manhattan et le MetLife Stadium a ete fixee a 98 dollars l’aller-retour. Des elus americains ont interpelle la FIFA pour une politique tarifaire « opaque » et une « creation artificielle de rarete » pour faire monter les encheres. Les premieres donnees hotelieres confirment des reservations inferieures aux attentes dans plusieurs villes hotes.
Les failles logistiques et securitaires : les lecons du Mondial des clubs ignorees
Le Mondial des clubs, organise aux Etats-Unis a l’ete 2025, avait livre de precieux enseignements — que les organisateurs semblent avoir partiellement ignores. Le lendemain de la finale disputee au MetLife Stadium, New York avait ete paralysee par des inondations massives, des milliers de vols annules et un chaos aeroportuaire general. Le systeme ferroviaire americain s’etait revele largement insuffisant pour absorber les flux de spectateurs.
Des sources argentines couvraient la Copa America de 2024 avaient deja documente les failles securitaires dans les stades americains : foules debordantes dans des espaces congestionnes, inefficacite des forces de l’ordre, filtrage des billets a raison de deux ou trois personnes toutes les quinze minutes, familles separees, personnes agees laissees sans assistance. Dans certains stades, les tourniquets avaient ete liberes face a la pression de la foule, laissant entrer des personnes sans billets. Les equipes de communication des organisateurs avaient, selon les temoignages, menace des journalistes de retirer leurs accreditations pour avoir filme ces scenes.
La dispersion geographique du tournoi — 16 villes hotes a travers trois pays sur un continent entier — pose par ailleurs un defi logistique sans precedent. Les distances entre certaines villes hotes depassent les 4 000 kilometres. Les deplacements interieurs, que de nombreux supporters doivent assumer eux-memes, impliquent des vols domestiques a des tarifs prohibitifs ou de longs trajets routiers. Le format a 48 equipes, premiere dans l’histoire de la competition, porte le nombre de matchs a 104, imposant une cadence et une organisation dont les infrastructures americaines n’ont pas encore prouve qu’elles pouvaient les absorber sans defaillance.
La geopolitique s’invite dans les vestiaires : une competition sous haute tension
Le contexte international a transforme ce Mondial en champ de mines diplomatiques. L’Iran a serieusement envisage le boycott apres les refus d’entree opposes a plusieurs membres de sa delegation, avant qu’une « reunion constructive » avec la FIFA et les autorites mexicaines ne permette a l’equipe de s’installer dans son camp de base de Tijuana, au Mexique. La selection a joue sa premiere seance d’entrainement a huis clos — signe d’une tension palpable.
Les ressortissants de pays figurant sur les listes de restrictions migratoires de l’administration Trump — Somalie, Iran, Haiti, entre autres — ont vecu dans l’angoisse de voir leur voyage suspendu jusqu’au dernier moment. Des arbitres qualifies se sont retrouves remplaces in extremis. L’Afrique du Sud a vu le depart de son equipe retarde par des problemes de documents avec les autorites mexicaines. Plusieurs delegations africaines et asiatiques ont signale des blocages administratifs que la FIFA a ete incapable de resoudre, se contentant de rappeler que les decisions d’immigration relevaient des gouvernements hotes — une clause d’exoneration qui revient a vider de tout sens la notion d’un evenement veritablement mondial.
Jean-Baptiste Guegan le dit sans detour : « C’est la premiere fois qu’un pays organisateur se comporte de cette maniere. Cela montre la faiblesse de la FIFA, le fait qu’elle s’aligne, voire se couche devant la politique de Donald Trump. » Une lucidite partagee par de nombreux observateurs pour qui cette edition marque un tournant dans la gouvernance du football mondial — et pas en bien.
Un bilan d’avant-tournoi qui interroge l’avenir
La Coupe du monde 2026 n’a pas encore livre un seul match que son bilan organisationnel est deja accablant. Visa refuses a des arbitres officiels, joueurs retenus aux frontieres, supporters titulaires de billets bloques dans leur pays, tarifs qui excluent les classes populaires, FIFA musellee par ses proximites politiques avec l’administration americaine, logistique insuffisante et geopolitique omniprésente : la liste est longue et systematique.
La promesse d’un Mondial inclusif, universel et populaire s’est evaporee avant meme le coup d’envoi. Ce qui reste, c’est le spectacle d’une institution internationale placee sous tutelle politique d’un Etat, d’un marche du football qui s’emballe sans garde-fous, et d’une FIFA qui a choisi la complaisance plutot que la defense des valeurs qu’elle est censee incarner. Le football, lui, jouera. Mais le monde aura retenu comment on l’a accueilli.
L’Expert — Redaction




















