Lorsque MAC SA a publié sa note d’analyse sur la SFBT en septembre 2025, recommandant le titre à l’achat avec un cours cible de 14,3 dinars, l’intermédiaire en Bourse pointait déjà un catalyseur décisif : l’éventuelle acquisition de Carthage Grains, filiale du Groupe Mokhtar, présentée comme un levier de diversification susceptible de créer une nouvelle source de rentabilité durable pour le groupe. Près d’un an plus tard, ce pari analytique prend corps. Après plusieurs mois de négociations et l’obtention du feu vert du Conseil de la concurrence, la Société de Fabrication des Boissons de Tunisie (SFBT) s’apprête à finaliser l’une des opérations industrielles les plus structurantes de la décennie.
Genèse d’un projet stratégique
Tout commence le 23 juillet 2025, lorsque le Conseil d’Administration de la SFBT mandate sa Direction Générale pour engager des négociations en vue de l’acquisition de jusqu’à 100 % du capital de Carthage Grains. Le signal est clair : le géant tunisien des boissons, qui contrôle environ 85 % du marché national de la bière, 90 % des sodas et entre 40 et 50 % des eaux minérales, cherche à sortir de son périmètre historique.
La cible est loin d’être anodine. Fondée en 2008, Carthage Grains s’est imposée comme un acteur majeur dans la transformation des graines oléagineuses — soja, colza — en huiles végétales et en tourteaux destinés à l’alimentation animale. Avec une capacité de production atteignant 500 000 tonnes par an, la société couvre une part significative des besoins nationaux dans un marché où la dépendance aux importations reste structurelle : la Tunisie consomme plus de 250 000 tonnes d’huiles végétales par an, dont seulement 15 % sont produits localement.
Un parcours réglementaire rigoureusement respecté
Dès la publication de l’intention d’acquisition, le Conseil du Marché Financier (CMF) a rappelé que la réalisation effective de l’opération était conditionnée à l’obtention des autorisations des autorités compétentes. Une précaution habituelle pour une opération de cette envergure, impliquant deux groupes industriels de premier plan.
Le dossier a ensuite suivi son cours réglementaire. Le 7 mai 2026, le Conseil de la concurrence a officiellement approuvé l’opération, levant ainsi le principal verrou institutionnel qui pesait sur le projet. Cette validation marque une étape décisive et envoie un signal positif aux marchés.
Les négociations en phase terminale
Lors de l’Assemblée Générale Ordinaire de la SFBT, tenue le 19 mai 2026 à Tunis, le Directeur Général Elyes Fakhfakh a dressé un état des lieux sans ambiguïté : les audits financiers et juridiques ont été finalisés, et les négociations contractuelles sont désormais en cours. L’acquisition est présentée comme le futur quatrième pilier stratégique du groupe, aux côtés de la bière, des boissons gazeuses et des eaux minérales.
Pour la SFBT, l’opération répond à une logique de diversification bien articulée. Le groupe affiche une santé financière robuste — bénéfice net de 170 millions de dinars au premier semestre 2025, trésorerie record de 438 millions de dinars — ce qui lui confère une capacité d’acquisition sans avoir à recourir à un endettement excessif. La force de son réseau de distribution constitue par ailleurs un atout considérable pour accélérer la pénétration commerciale de Carthage Grains sur le marché local.
Une logique gagnant-gagnant pour les deux groupes
Du côté du Groupe Mokhtar, conglomérat actif dans l’industrie, le textile, l’immobilier et l’agroalimentaire à l’échelle du Maghreb, la cession de Carthage Grains s’inscrit vraisemblablement dans une stratégie de recentrage ou de valorisation d’actifs. En choisissant la SFBT comme acquéreur, le Groupe Mokhtar cède une filiale à un opérateur disposant de la surface financière et des capacités logistiques pour en exploiter pleinement le potentiel.
Les analystes de marché voient dans cette opération un fort potentiel de synergies. La SFBT pourrait notamment mobiliser ses infrastructures de distribution pour élargir significativement les débouchés commerciaux de Carthage Grains, tant sur le marché local qu’à l’export.
Un deal sous haute surveillance du marché
L’annonce a naturellement suscité l’intérêt des investisseurs. Le titre SFBT a fait l’objet de plusieurs recommandations à l’achat de la part d’analystes financiers qui voient dans cette diversification un levier de création de valeur à moyen terme.
MAC SA a joué un rôle précurseur dans cette lecture. Dans sa note publiée en septembre 2025, la maison de courtage recommandait d’acquérir le titre comme valeur de fond de portefeuille, portée par un rendement en dividende de 6,3 % et une trajectoire de croissance solide. Elle identifiait explicitement l’acquisition de Carthage Grains comme un catalyseur stratégique de long terme, estimant que la SFBT disposait des atouts — position dominante, réseau de distribution dense, trésorerie excédentaire — pour faire de cette opération une réussite industrielle. Le cours cible de 14,3 dinars fixé à l’époque, soit un potentiel de hausse de près de 12 % par rapport au cours de référence, reflétait cette conviction.
Tunisie Valeurs a, de son côté, réitéré sa propre recommandation à l’achat. Et plus récemment, Tera Finances a revu ses estimations à la hausse à la lumière de la dimension agro-industrielle que prend le groupe, fixant un cours cible de 21,6 dinars.
L’opération reste cependant soumise à la finalisation des négociations contractuelles. Aucune date de closing n’a été officiellement communiquée, mais tous les indicateurs pointent vers une concrétisation dans les prochaines semaines.
Vers un nouveau champion agroalimentaire tunisien ?
Au-delà des chiffres, ce rapprochement illustre une tendance de fond dans le tissu industriel tunisien : les grands groupes privés cherchent à consolider leurs positions et à élargir leur empreinte sectorielle face à un environnement économique et fiscal de plus en plus contraignant.
Si l’acquisition se concrétise dans les conditions annoncées, la SFBT ne sera plus seulement le roi des boissons. Elle deviendra un acteur intégré de l’agroalimentaire, capable de peser aussi bien sur les marchés de grande consommation que sur les filières de transformation industrielle. Un tournant pour le groupe, et sans doute un signal fort pour l’ensemble du secteur privé tunisien.
ABOU FARAH























