Un haut cadre disait : si on veut étouffer un sujet, on lui crée une commission. C’est la conclusion que nous tirons de la réunion tenue le 06/05/2026 entre le Gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie, M. Fethi Zouhaier Nouri, et les premiers responsables des banques de la place pour échanger sur le rôle des banques dans le financement de l’économie nationale et les perspectives du secteur bancaire. Plus de deux heures de discussions pour aboutir à une décision « historique » : « la mise en place, sous l’égide du Conseil Bancaire et Financier (CBF), d’un groupe de travail chargé de proposer, dans un délai d’un mois, une feuille de route opérationnelle. Celle-ci devra définir des engagements concrets du secteur bancaire visant à renforcer le financement de l’économie, soutenir les PME et impulser une nouvelle phase de développement du secteur ».
Celui qui croit que le gouverneur de la BCT est le père Noël qui va déposer un cadeau pour chaque PME qui a besoin de financement, rêve encore.
Difficultés pour accéder au financement :
Le constat amer est que les PME tunisiennes ont des difficultés énormes pour accéder aux financements bancaires, ce qui leurs donne plus de chances de faire faillite que de réussir. Les causes de cette situation sont multiples.
Les banquiers tunisiens ne cherchent que les garanties suffisantes pour octroyer des crédits au PME. Le sens du risque est très faible. Même les sociétés d’investissements à capital risque (SICAR), sont créées et gérées par des banquiers avec la même logique du risque. Les banquiers ont certes raison à cause du taux des créances classées en Tunisie et qui a atteint 15% en 2025 alors qu’il était de 12.6% en 2022. Le Taux de couverture des créances classées par les provisions a chuté de 55.1% en 2022 à 50.5% en 2024.
Sur un autre plan, les banques tunisiennes ont un manque d’appétit pour le financement des PME, préférant financer les grands groupes ou l’Etat à travers les bons de trésor, qui sont plus rentables et solides. Selon les derniers chiffres de la BCT, l’encours des titres de créances à long terme a atteint au mois de Mars 2026, plus de 33 milliards de dinars, en hausse de 10 milliards de dinars par rapport à Mars 2025.
L’article 412-3 inappliqué :
Au lieu de créer un groupe de travail pour proposer des mesures, le gouverneur de la Banque Centrale aurait du demander des comptes auprès des banques sur l’application de l’article 412-3 promulguée par la loi n°41/2024 du 2 août 2024 du code des sociétés commerciales. Cet article oblige les banques à allouer 8% de leurs bénéfices à des crédits facilités pour les petites entreprises, sans garanties ni majorations. A la lumière des résultats des banques en 2025, qui ont dégagé des bénéfices de 1.58 milliards de dinars, la part qui doit être allouées aux PME en 2026 serait de 126.4 millions de dinars. Imaginez l’impact de l’application d’une telle décision sur l’environnement entrepreneurial en Tunisie. Or, sous la pression des banquiers qui jugent que cette mesure est illégale, on attend toujours la publication d’un décret d’application qui fixe les modalités et les conditions d’octroi de ces crédits au profit des PME.
Les banques jugent que l’article 6 de la loi n° 2016-48 du 11 juillet 2016 relative aux banques et établissements financiers définit le crédit comme étant « tout acte par lequel une personne physique ou morale agit à titre onéreux. ». L’article 412, qui est une loi générale est ainsi contraire à une loi spécifique relative aux banques. On aurait tranché l’affaire s’il y avait une cour constitutionnelle.
Sur un autre plan, les banquiers estiment que l’Etat ne doit pas interférer dans sa politique de crédit. L’affectation des bénéfices est la compétence exclusive du conseil d’administration de la banque et seule la Banque Centrale à la mission de superviser.
Si, à travers cette réunion, la Banque Centrale cherche à se montrer en symbiose avec la politique présidentielle, le coup est très réussi ; mais si la Banque Centrale cherche l’efficacité et le soutien à la croissance économique, la manière n’est pas la bonne.




















