Tunis, 15 décembre 2025 – Les chiffres tombent comme un couperet. Derrière la technicité des états financiers, c’est l’agonie d’un fleuron industriel tunisien qui se dessine. La Société Chimique Alkimia, autrefois fierté exportatrice de Ghannouch, est aujourd’hui au bord du précipice. Ses derniers comptes intermédiaires, arrêtés au 30 juin 2025 et que nous nous sommes procurés, révèlent une situation financière catastrophique, au point que ses propres commissaires aux comptes mettent explicitement en doute sa capacité à « poursuivre son exploitation ».
Une Hémorragie Financière Incontrôlable
Le diagnostic est sans appel : Alkimia se vide de son sang. En seulement six mois, l’entreprise a encore perdu 18,8 millions de dinars. Imaginez : chaque jour qui passe, l’usine engloutit plus de 100 000 dinars de pertes. Depuis des années, l’hémorragie est continue, creusant un trou abyssal dans ses comptes. Les « Résultats reportés » – ce cimetière des pertes accumulées – atteignent désormais le chiffre vertigineux de -267 millions de dinars.
Conséquence immédiate et inédite dans l’histoire industrielle tunisienne récente : les capitaux propres de l’entreprise sont passés dans le négatif à -206,6 millions de dinars. En langage clair, Alkimia doit plus d’argent qu’elle ne vaut. Sa valeur nette est détruite. Elle est, comptablement parlant, en état de faillite virtuelle.
Le Cauchemar des Fournisseurs : 220 Millions de Dettes Impayées
Comment survit-elle ? Par un mécanisme de plus en plus précaire : elle ne paie plus ses fournisseurs. La ligne « Fournisseurs et comptes rattachés » explose à 220,2 millions de dinars. Un montant monstrueux, supérieur à son chiffre d’affaires annuel ! Cette ardoise gigantesque, principalement vis-à-vis du Groupe Chimique Tunisien (GCT) selon les notes, est la béquille qui empêche l’effondrement immédiat. Mais cette béquille est en train de craquer.
« C’est une chaîne de contamination du risque, » analyse un financier industriel sous couvert d’anonymat. « Alkimia ne paie pas le GCT, qui lui-même pourrait avoir des difficultés à honorer ses propres engagements. On crée un risque systémique pour tout le secteur. »
L’Étranglement par les Créanciers et la Trahison des Fournisseurs
L’étau se resserre de toutes parts. Les banques, sans pitié, prélèvent leur dîme : 12,3 millions de dinars d’intérêts en six mois. Une somme qui suffirait presque à couvrir les salaires. Pendant ce temps, l’activité se meurt. Le chiffre d’affaires a dégringolé de 20%, victime d’un double étranglement : une demande internationale atone et, surtout, l’impossibilité de s’approvisionner.
Dans ses notes, la direction lance un cri de détresse, pointant du doigt son partenaire et principal créancier : « Le Groupe Chimique Tunisien (…), selon sa stratégie, donne la priorité à l’export, mettant ainsi en difficultés les entreprises locales. » Pire, la nouvelle unité de MAP cristallisé, joyau de diversification sur lequel l’entreprise avait parié 35 millions, est à l’arrêt depuis octobre 2021. Motif : le GCT ne livre pas l’ammoniac promis. Un investissement ruiné, une trahison du partenariat national.
Le Rapport des Commissaires aux Comptes : Un Avertissement Solennel
Le rapport des commissaires aux comptes, MM. Trabelsi et Hantous, ne laisse planer aucun doute. Après une formule technique, ils lâchent cette phrase qui fait froid dans le dos : « Nous attirons votre attention sur (…) des pertes nettes (…) susceptibles de jeter un doute important sur la capacité de l’entité à poursuivre son exploitation. »
En langage non codé, cela signifie : « Nous ne sommes pas sûrs que cette entreprise existe encore dans un an. »
Un Plan de Sauvetage, Dernier Rempart Fragile
Face au désastre, la direction brandit un « plan de sauvetage très prometteur » : augmenter le capital de 20 millions (déjà acté), reconvertir des lignes de production vers les engrais NPK et le sulfate d’ammonium. Mais les observateurs sont sceptiques.
« 20 millions face à un trou de 200 millions, c’est comme vouloir éteindre un incendie de forêt avec un verre d’eau, » tempête un ancien cadre de l’industrie. « Il faut une table ronde d’urgence avec l’État, le GCT, les banques et les créanciers. Une restructuration radicale de la dette, un moratoire, et une garantie d’approvisionnement. Sans cela, c’est la fin. »
La tragédie d’Alkimia n’est pas seulement celle d’une entreprise. C’est le symbole des dysfonctionnements d’une économie où les filiales se font concurrence, où la logique court-termiste prime sur l’intégration industrielle, et où les « fleurs de l’industrie » peuvent se faner en silence, emportant avec elles des emplois, du savoir-faire et l’espoir de toute une région. Le compte à rebours est enclenché. Abou Farah





















