L’économie tunisienne est paralysée par des mécanismes de rente qui étouffent la concurrence, freinent l’innovation et creusent les inégalités. Un rapport détaillé, destiné à la Présidence de la République, dresse un diagnostic sans concession et propose un arsenal de réformes concrètes pour sortir de ce modèle verrouillé et construire une prospérité partagée.
TUNIS – Plus de la moitié de l’économie tunisienne opère dans des secteurs verrouillés, protégés par des monopoles, des licences d’importation discrétionnaires et un labyrinthe administratif. C’est le constat sévère que dresse une étude approfondie de l’Institut Tunisien des Études Stratégiques (ITES), intitulée « Politique de lutte contre l’économie de rente en Tunisie ».
Selon le document, ces « rentes » – des revenus issus de privilèges et non d’une création de valeur – constituent un frein majeur à la croissance, coûtant au pays près de 5% de productivité et 50 000 emplois potentiels chaque année. L’étude souligne les conséquences sociales dramatiques : affaiblissement de la classe moyenne, exacerbation des inégalités et montée des frustrations sociales.
Un système verrouillé
Le diagnostic est sans appel. L’économie de rente en Tunisie se manifeste sous diverses formes : rentes financières (accès privilégié au crédit), foncières (spéculation, transferts à prix sous-évalués), et surtout institutionnelles. L’État, via une régulation complexe et parfois complice, est au cœur du système.
La Loi d’Investissement de 2016, pourtant conçue pour simplifier, est citée en exemple : avec ses 222 pages et 243 régimes d’autorisations, elle symbolise un environnement où « les procédures peuvent prendre de plusieurs mois à deux ans », décourageant les nouveaux entrants et les PME innovantes au profit des acteurs établis.
Neuf axes pour une réforme en profondeur
Face à ce constat, l’étude ne se contente pas d’analyser. Elle propose une feuille de route opérationnelle articulée autour de neuf axes prioritaires :
- Promouvoir une concurrence réelle en renforçant l’indépendance et les moyens du Conseil de la Concurrence et en interdisant les exemptions aux lois anti-cartels.
- Garantir l’accès aux marchés en simplifiant les procédures et en luttant contre le clientélisme dans les marchés publics.
- Refondre le système fiscal pour plus d’équité, en supprimant les niches injustifiées et en renforçant la progressivité de l’impôt.
- Réorienter l’investissement vers les secteurs à forte valeur ajoutée et les PME.
- Améliorer la gouvernance par l’open data et la transparence sur les bénéficiaires des aides publiques.
- Réformer le système bancaire pour un accès plus équitable au crédit, notamment pour les PME.
- Numériser l’administration pour réduire les contacts physiques, source de corruption et de lenteur.
- Réformer le foncier pour lutter contre la spéculation via un cadastre numérique transparent.
- Réformer la formation pour briser les rentes d’accès à l’emploi et favoriser la mobilité sociale.
Des leçons internationales et un impératif politique
Le rapport s’inspire d’exemples internationaux, comme le Chili et son portail de transparence « ChileCompra » ou le Rwanda et ses zones économiques inclusives. Il souligne que le succès repose sur un engagement politique durable, une indépendance réelle des institutions de régulation et un dialogue multipartite incluant l’État, le secteur privé et la société civile.
La conclusion est claire : la persistance de l’économie de rente menace la stabilité économique et sociale de la Tunisie. Une action « rapide, rigoureuse et transparente » s’impose pour libérer le potentiel entrepreneurial, protéger la classe moyenne et ouvrir la voie à une croissance « durable, inclusive et équitable ». Le pays est à la croisée des chemins : celui du statu quo rentier ou celui des réformes courageuses pour un avenir prospère.
Auteur : Inspiré par le rapport de l’Institut Tunisien des Études Stratégiques (ITES)
























