Stigmatiser ceux qui dirigent ne relèvera pas le niveau de vie des Tunisiens. C’est la politique économique qu’il faut repenser. Les rémunérations des patrons des grandes entreprises tunisiennes — grandes à l’échelle nationale, car le pays ne compte guère de champions au sens international — reviennent régulièrement sur le banc des accusés. Dans un contexte d’érosion du pouvoir d’achat et de classes moyennes sous pression, l’indignation se comprend. Mais elle se trompe de cible. Un capital humain, pas un privilège Diriger une entreprise en Tunisie, c’est composer avec un financement rare, une administration lourde, une fiscalité instable et une concurrence accrue. C’est investir, conquérir des marchés et, parfois, sauver des centaines d’emplois. Ces compétences se paient. Elles ne sont pas pour autant au-dessus de tout examen : une rémunération doit se justifier par les résultats, la performance et la qualité de la gouvernance, avec une exigence de transparence renforcée dès que l’argent public est en jeu. Demander des comptes, oui. Jeter le soupçon sur toute réussite, non. Un pays qui veut attirer l’investissement ne peut se permettre de décourager ses meilleurs managers. Le vrai sujet : le niveau de vie du plus grand nombre La question utile n’est pas combien gagne le PDG, mais comment l’ouvrier peut vivre dignement de son travail, comment la classe moyenne peut retrouver une capacité d’épargne, comment les jeunes peuvent accéder à des emplois qualifiés. La réponse passe par la croissance, l’investissement productif, l’innovation et la productivité, mais aussi par un partage effectif des gains : dialogue social, évolution cohérente des salaires, redistribution efficace. L’enjeu n’est pas de faire gagner moins à ceux qui réussissent, mais de permettre au plus grand nombre de mieux vivre de son travail. Compétitivité et équité, même combat Opposer dirigeants et salariés relève du raccourci. Les intérêts divergent parfois — salaires, conditions de travail, partage des bénéfices — et ces tensions relèvent de la négociation et de règles équitables. Mais une entreprise plus productive investit davantage, consolide ses emplois et peut mieux payer, à condition que la rentabilité ne se construise pas sur le dos des droits des travailleurs. L’État en première ligne C’est à la puissance publique de fixer l’équilibre : concurrence loyale, lutte contre les rentes et l’évasion fiscale, respect du droit du travail, simplification administrative, infrastructures, formation. Une fiscalité juste et une protection sociale efficace peuvent mieux répartir la richesse sans étouffer l’initiative. Un chantier autrement plus exigeant que la dénonciation des hauts salaires. Changer de perspective Sanctionner les abus, évidemment. Assimiler toute rémunération élevée à un privilège illégitime, certainement pas. La Tunisie a besoin de dirigeants compétents, d’entrepreneurs audacieux et de travailleurs justement payés, et surtout d’un environnement qui permette à tous de contribuer. Le pays ne progressera pas en cherchant des boucs émissaires, mais en bâtissant une économie plus productive, plus juste et porteuse d’avenir.




















