Le secteur éducatif privé en Tunisie est en train de prendre une part de plus en plus importante dans l’éducation en général. En témoigne le nombre d’établissements privés, toute catégorie confondues qui ouvrent chaque année. Malgré la crise et la baisse du pouvoir d’achat, les tunisiens sont prêts à tous les sacrifices et à toutes les dépenses pour garantir à leurs enfants une bonne éducation, intégrer les meilleures universités et avoir les meilleurs diplômes. Les tunisiens placent l’éducation en première position, même avant l’alimentation.
Sur un autre plan, l’enseignement privé n’est plus un complément ou une débouchée pour l’enseignement public, mais un véritable secteur économique qui crée de la richesse.
La dynamique du secteur de l’éducation privée en Tunisie durant les dernières années cache aussi des disparités énormes entre les institutions au niveau de la qualité, et pose aussi le problème de la régulation du secteur ainsi que la saturation d’un marché sous l’effet de la baisse du pouvoir d’achat. La viabilité de tout un modèle économique est aujourd’hui en jeu.
Une croissance annuelle importante :
Jamais une année scolaire ou universitaire sans enregistrer l’ouverture de nouveaux établissements. La demande est bien présente et elle augmente d’une année à l’autre. Selon les statistiques officielles on compte en Tunisie 708 écoles privées pour 136.422 élèves contre 636 pour l’année scolaire 2021-2022.
Pour l’enseignement de base et le secondaire on compte 598 établissements contre 483 durant l’année scolaire 2021-2022. Le nombre d’élèves a atteint 126.023 élèves en 2025.
Au niveau de l’enseignement supérieur la Tunisie compte 44 universités privées qui ont 48.347 étudiants dont 4771 sont des étrangers contre 266.837 étudiants dans le secteur public. 18.459 étudiants des universités privées étudient les sciences informatique et multimédia.
Il n’existe pas de chiffres exactes ou officiels du chiffre d’affaire du système éducatif privé en Tunisie, mais une simple opération de calcul peut nous donner l’ordre de grandeur à la lumière des moyennes des prix pratiques. En effet, un élève du primaire coûte en moyenne 5000 dinars/an alors qu’à l’enseignement de base et secondaire il atteint 6500 dinars/an.
L’étudiant d’une université privée peut coûter en moyenne 10.000 dinars/an.
Au total, le marché de l’éducation privée en Tunisie peut atteindre 2 milliards de dinars/an, ce qui est un chiffre considérable.
Un secteur à la croisée des chemins :
Le secteur éducatif privé attire beaucoup plus de familles au cours des dernières années à cause de la situation des établissements publics. Les ménages cherchent une bonne qualité d’éducation avec un bon suivi scolaire et de bonnes conditions d’études.
Au fil des années, s’est installée aussi une crise de confiance dans le système éducatif public avec la multiplication des grèves, l’absentéisme des enseignants et le vieillissement des installations. Le développement du secteur éducatif privé ne traduit pas les performances de ce dernier mais plutôt les défaillances du public.
Sur un plan purement sociologique, intégrer ses enfants dans une école, un lycée ou une université privée est un signe d’appartenance sociale, puisque ce type d’établissement est réservé aux riches et la classe moyenne aisée.
L’enseignement privé en Tunisie demeure aussi très limité géographiquement. Le grand Tunis avec ses 4 gouvernorats détient plus de 60% du marché. Les régions de Sousse, Sfax et Nabeul gagnent du terrain depuis quelques années.
Le plus grand problème pour le système éducatif privé est la disparité entre les établissements au niveau de la qualité de l’éducation. Les consommateurs eux même ne détiennent pas les outils nécessaires pour une évaluation objective de la performance des établissements. Ils sont parfois éblouis par le luxe et la qualité des installations ou le nom du directeur ; sans considération du contenu éducatif.
Le modèle économique du système éducatif privé en Tunisie est en danger malgré le succès qu’il a auprès des ménages. En effet, le pouvoir d’achat des tunisiens est en baisse continue. Une famille avec en moyenne deux enfants à charge aura des difficultés énormes à assurer leur éducation dans des établissements privés, ce qui présage un retour au système public nettement moins coûteux.
Avec la multiplication des établissements dans plusieurs gouvernorats, le secteur éducatif privé risque d’atteindre le seuil de saturation rapidement pour un marché qui devient exigu. Une situation qui pourra obliger des dizaines d’établissements à mettre les clés sous la porte.
Au niveau de l’enseignement supérieur privé le principal défi est l’employabilité des étudiants. En effet, certaines universités, surtout celles des ingénieurs, ont une bonne réputation nationale et même internationale, et ainsi leurs diplômés sont très demandés sur le marché du travail. D’autres universités le sont moins.
Le système éducatif privé se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Un marché qui se saturent, un pouvoir d’achat qui baisse et une règlementation qui se durcit. C’est ainsi qu’il est primordial de déterminer sur un plan stratégique la vision de l’Etat envers ce secteur économique qui fait tourner un chiffre d’affaire de 2 milliards de dinars.
C’est ainsi que l’Etat peut laisser les règles du marché jouer dans ce secteur en accentuant le contrôle et la régulation. Au bout du compte seuls les établissements les plus solides et ayant une bonne réputation resteront dans le secteur.
L’Etat est appelé aussi à imposer de nouvelles règles pour l’améliorations des standards dans le système éducatif privé, et ainsi protéger les consommateurs contre d’éventuelles dérives.
Un partenariat public-privé est aussi envisageable avec des accords de coopération entre les universités privées et publiques ou un référentiel unique pour tous les établissements d’éducation (public et privé) qui élèvent les standards dans ces établissements.
Mais derrière cette situation, on ne doit pas oublier la réforme des établissements publics, pour que l’éducation ne devienne un marché réservé aux riches. L’idéal serait une réforme du public tout en améliorant la régulation et la qualité du secteur privé.




















