Le talon d’Achille de l’économie tunisienne demeure encore et toujours, « les sources de financement ». L’argent est le nerf de la guerre, et face à la guerre de la relance, les vannes commencent à se fermer.
Depuis l’indépendance, le système financier tunisien est dominé par le secteur bancaire. Dés qu’on a besoin d’argent on se dirige vers la banque. Ce reflexe n’est pas exclusif aux entreprises et aux particuliers. L’Etat, a adhéré à cette démarche depuis des années à cause de problèmes des finances publiques. Les banques ont toujours financé l’économie nationale et vont continuer à le faire, mais la question principale est : quelle économie va-t-on financer ?
Un taux de crédit intérieur de 99.6%
Pour mesurer le rôle des banques dans le financement de l’économie, le taux du crédit intérieur est l’indicateur le plus approprié. Ce taux rapporté au PIB, mesure la part des crédits accordés à l’économie nationale par le système bancaire et indique le degré d’indépendance des banques.
Selon la Banque Mondiale, le crédit intérieur fourni par le secteur financier tunisien (% du PIB) a atteint 99.6% en 2024. Ce taux n’a pas cessé d’augmenter depuis 2019 alors qu’il était à 79.5%. Ce taux est de 263% aux Etats Unis, de 136% au Maroc et de 58% en Turquie. La moyenne dans les pays de l’Asie de l’Est est de 126%.
Sur un autre plan, il est important de noter que le crédit intérieur fourni par les banques au secteur privé seulement est en chute libre depuis 2020 passant de 67.7% à 60.6% en 2024. Ce taux était de 76.5% en 2015. Cet indicateur est très important car il indique sur la qualité des financements bancaires et le niveau de contribution à la croissance économique et le développement de l’investissement et la création d’emplois.
Les créances sur le secteur privé (croissance annuelle en tant que % de la masse monétaire) ont chuté de 9.4% en 2020 à 2.4% en 2024.
Selon le rapport de la BCT pour l’année 2024, l’encours des crédits, hors engagements par signature, dispensés par les banques et les établissements financiers à l’économie, a atteint 118,6 milliards de dinars au terme de l’année 2024 enregistrant ainsi le même rythme d’accroissement observé au cours de l’année 2023 soit 2,8%. Quant aux créances nettes sur l’Administration Centrale c’est-à-dire l’Etat, elles ont continué à progresser atteignant un niveau record de 52.974 MDT à fin 2024, soit une hausse de +11.670 MDT. En effet, à cause de besoins croissants de financements et des difficultés d’accéder aux marchés internationaux, l’Etat est devenu un concurrent sérieux pour le secteur privé dans le recours aux financements bancaires. Si cette orientation est motivée par des considérations de souveraineté nationale, ou des problèmes structurels des finances publiques ; elle a des impacts négatifs sur le plan économique. En effet, le secteur privé a de plus en plus de difficultés à trouver les financements nécessaires pour son développement, et les banques se trouvent très exposées aux risques de l’Etat qui concentre une grande partie de leurs concours. Cet élément a été largement soulevé par les agences de notation.
Un niveau inquiétant de créances classées :
Plus inquiétant encore, les créances classées en pourcentage du total des créances en Tunisie ont atteint un niveau record de 14,7 % en 2025. Les secteurs du tourisme, de l’agriculture et de la promotion immobilière présentent les taux de créances classées les plus élevés. Les secteurs industriel, touristique et commercial concentrent à eux seul 63% de l’encours des créances classées et 53% des engagements du secteur bancaires. Cette situation fragilise encore un secteur qui représente l’épine dorsale du pays.
In fine, le secteur bancaire tunisien a largement contribué au développement de l’activité économique tout au long de l’histoire économique tunisienne. Les chiffres l’attestent. Mais cette situation n’est pas sans danger. Le secteur continue certes de réaliser des performances importantes avec des bénéfices record en 2025 qui ont atteint 1,58 milliard de dinars soit une progression de 5,2%, mais des fragilités persistent. Les banques ont réalisé cette performance malgré une fiscalité importante qui atteint plus de 40%, ce qui confirme une certaine résilience.
Le secteur adopte depuis des années une politique de crédit prudentielle avec le secteur privé et les particuliers, motivée par les exigences des normes internationales ce qui a limité sa contribution dans la croissance. Il existe une grande marge de progression pour le financement qui n’est pas exploitée par le secteur. Le niveau d’exposition des banques tunisiennes à l’Etat est devenu très important, ce qui est en soi un véritable danger.
Sur un autre plan, les banques ont de plus en plus de difficultés à mobiliser l’épargne et les dépôts des opérateurs économiques, et les ressources financières sont de plus en plus rares ce qui pose le problème de l’allocation intelligente et productive des ressources.
On a longtemps considéré les banques comme de simples pourvoyeurs de fonds, or ils doivent être considérés avant tout comme des acteurs de développement. C’est ainsi qu’il est important de réduire leur dépendance au financement de l’Etat et encourager l’innovation financière afin d’offrir de nouveaux produits et circuits de financements. L’objectif ultime demeure la facilitation de l’accès des PME au financement bancaire.
Les banques tunisiennes ont tout le temps financé l’économie nationale et elles continueront à le faire, car c’est leur vocation initiale. Le plus important est quelle économie va-t-on financer ?


























