Depuis 2011 la Tunisie enregistre une croissance molle incapable de créer de l’emploi pour absorber les chômeurs existants et les nouveaux venus sur le marché de l’emploi. La raison est simple : il n’y a pas assez d’investissements (publics et privés) capables de créer des débouchés pour ces chômeurs.
A ce niveau, l’Etat est devenu aujourd’hui le premier investisseur, devant un secteur privé qui souffre d’un environnement d’affaire hostile, très perturbé et d’un Etat mauvais payeur. Certains confirment que l’Etat doit être en pole position pour tirer les investisseurs privés, d’autres dénoncent un secteur privé frileux, opportuniste et lâche.
Un taux d’investissement faible :
En 2024 l’investissement global a connu une reprise à un rythme plus soutenu (+10,3% aux prix courants et +4,6% aux prix constants. En 2025, la formation brute de capital fixe a atteint 26760 MD et on prévoit 29978 MD cette année. Malgré cette croissance à deux chiffres aux prix courants de l’investissement, l’impact sur la réalité économique du pays demeure très faible. Le taux d’investissement n’a jamais été aussi bas. En effet, plus le taux d’investissement est élevé, plus la croissance économique c’est-à-dire le PIB le serait aussi. Ainsi, ce taux a connu une légère progression (+ 0,2 %) pour s’établir à 15,7% du PIB en 2024 contre 15.5% en 2023 et 16.7% en 2022.
Ce même taux se situe à 27% au Maroc et 29% en Turquie et la moyenne mondiale est de 26%. En 2010 le taux d’investissement en Tunisie était de 26%.
Selon les prévisions du Budget Économique 2026, l’investissement total en Tunisie devrait connaître une nette progression de 12 %, pour atteindre 30 milliards de dinars, soit 16 % du PIB.L’objectif du gouvernement est de porter ce taux à 24% durant le prochain plan 2026-2030. Un objectif difficile atteindre à la lumière de la conjoncture actuelle.
L’investissement demeure encore et toujours le talon d’Achille de l’économie tunisienne. Les raisons de cette situation sont multiples et convergent toutes vers un climat des affaires très hostile et des finances publiques en difficultés.
Investissement public VS investissement privé :
En principe c’est l’investissement public qui tire l’investissement privé à travers les grands projets structurants. Selon certains analystes, si l’Etat met le paquet, c’est-à-dire il investit massivement, les entreprises vont suivre et se préparent pour investir. Donc c’est normal que l’Etat soit le premier investisseur dans le pays. Mais le plus inquiétant en Tunisie c’est la propension que prend l’Etat dans l’investissement global.
L’investissement public au Maroc ne représente qu’un tiers du total des investissements et il est de 38% en France. Dans les pays de l’OCDE la part de l’investissement public ne dépasse pas les 25%.
En Tunisie la situation est toute autre. Le rapport entre l’investissement privé et l’investissement public n’est que de 1.2 alors qu’il est un rapport de 6 dans les pays développés.
L’investissement public ne représentait que 8% du PIB et plus de 46% du total de l’investissement.
Selon les comptes de la nation pour 2020-2024 publiés par l’INS, l’administration publique a investi 6025 MD en 2024 contre 5364 MD en 2023 et 4653 MD en 2022. En 2025, l’investissement public a atteint 5426 MD et il est prévu 6300 MD cette année.
Les entreprises publiques ont de leur côté investi 2532 MD en 2024 contre 2296 MD en 2023 et 2477 MD en 2022.
Il est important à ce niveau de signaler que l’investissement public ne se limite pas aux chiffres inscrits dans la rubrique « investissement » et qui est pour 2026 autour de 6.3 milliards de dinars, mais il existe des investissements indirects de l’Etat. Quant l’Etat dépense pour ses frais de fonctionnements tel que l’acquisition de PC, de voitures de services ou de fonction, de fournitures de bureaux, de matériel bureautique….il investit de l’argent et donc il fait tourner la machine. Mais certains analystes et en commentant le budget de l’Etat ne mentionnent que les chiffres annoncés dans le titre III à savoir l’investissement.
D’une manière plus globale, et selon le rapport de la Banque Centrale, la consommation publique en 2024 a progressé à un rythme pratiquement similaire à celui d’une année auparavant, (+7,3% en valeur nominale et +1,2% en termes réels contre respectivement +7% et +1,1% en 2023). Cette évolution reflète la maitrise des dépenses courantes notamment celles des rémunérations publiques (+2,6% contre +2,7%), ramenant leur part dans le PIB à 13,4% en 2024 (contre 14,2% en 2023), ainsi que les dépenses de compensation qui ont reculé de 1,1%, en relation avec la poursuite du repli des prix sur les marchés internationaux.
Sur une consommation globale de 164.046 MD en 2024, la consommation publique a atteint 32.554 MD soit 20% du total.
Les chiffres attestent que malgré les contraintes que subissent les finances publiques, l’Etat continue à consacrer une part importante à l’investissement. En effet, malgré la hausse incontrôlée de la masse salariale, l’importance du service de la dette et des dépenses de compensation, l’Etat continue à programmer les projets d’infrastructures et de réhabilitation, ainsi que la construction de bâtiments publics (écoles, hôpitaux,….). Mais il est important de signaler que généralement l’argent inscrit dans le budget n’est pas toujours totalement dépensé. En effet, le taux d’exécution de l’investissement public ne dépasse pas les 60% chaque année.
Beaucoup de promoteurs qui réalisent des projets pour l’Etat accusent des retards de paiement importants. Certains même ont fait faillite à cause de ces retards et une administration fiscale impitoyable.
Plusieurs entreprises du secteur privé ne participent plus aux marchés publics pour éviter cette situation à cause d’un Etat mauvais payeur. Résultats des courses, les entreprises qui participent aux marchés publics sont d’une qualité médiocre et gonflent les prix pour compenser les retards de paiement.
A la lumière de cette conjoncture, le rôle de l’Etat comme premier investisseur ne tire qu’un secteur privé opportuniste et très frileux. Les chantiers arrêtés en cours d’exécution, ou les dérives dans l’exécution de certains projets publics témoignent de cette situation.
De l’autre côté on retrouve l’investissement privé qui représentait plus de 63% du total des investissements en 2013 et il est descendu à 54% en 2025 soit 7.5% du PIB. Cette part descend sous la barre des 50% si on enlève les investissements relatifs à la construction et qui sont considérés comme des investissements non-productifs. Les raisons de ce recul de l’investissement privé sont connues par tous le monde. En effet, les entreprises tunisiennes font face à un environnement instable sur le plan règlementaire, une lenteur administrative pénalisante, et une insécurité juridique inquiétante. A cause d’un TMM élevé, le secteur privé fait face à un financement difficile et surtout couteux. S’ajoute à ce contexte une pression fiscale classée parmi la plus élevée en Afrique avec 33%. Pour certains investisseurs, leur souci c’est de survivre et non d’investir ou faire des extensions pour leurs projets.
Il est évident aujourd’hui que la relation entre l’investissement public et l’investissement privé est brisée. C’est ainsi que l’Etat est appelé à rétablir une relation de confiance avec le secteur privé et effacer déjà une ardoise d’impayés avec plusieurs entreprises. Il doit aussi, garantir les financements nécessaires pour les projets programmés et faciliter la procédure de paiement et de réception des projets ou des produits. La gouvernance même des projets de l’Etat doit être améliorée.
Sur un autre volet, il est important de travailler sur l’amélioration continue du milieu des affaires. Un chantier qui va certainement s’accélérer en 2026 à travers la révision de certaines lois, l’amendement du décret des marchés publics, et la révision de la longue liste d’autorisations et cahiers des charges.





















