La Tunisie ne manque ni de stratégies, ni de réformes annoncées, ni de projets de transformation. Pourtant, une question demeure au cœur de ses difficultés économiques : comment convertir les ressources financières disponibles, les capacités administratives et les investissements technologiques en résultats concrets pour les entreprises, l’emploi et la croissance ?
À l’approche de l’échéance 2030, le défi n’est plus seulement de mobiliser des financements ou de lancer de nouveaux programmes. Il consiste à mieux articuler la politique monétaire, le financement de l’économie, la circulation des données publiques et le pilotage de la performance des entreprises et organismes publics.
Ces leviers sont trop souvent abordés séparément. Leur efficacité dépend pourtant de leur capacité à fonctionner ensemble.
Financer davantage ne suffit pas : il faut financer mieux
Le débat sur la liquidité et les mécanismes de financement du Trésor ne peut se limiter à l’opposition entre prudence monétaire et soutien à l’activité économique. La véritable question porte sur l’utilisation des ressources mobilisées et sur leur contribution à la création de richesses.
Une injection de liquidité ne se traduit pas automatiquement par une augmentation de l’investissement productif. Son effet dépend de la destination des financements, des capacités de production disponibles, du contenu en importations des projets et des délais nécessaires à leur réalisation.
La souveraineté monétaire ne se mesure donc pas uniquement à la capacité de mobiliser des ressources financières. Elle se mesure également à la capacité de les orienter vers des investissements économiquement viables, créateurs d’emplois et générateurs de revenus durables.
Cette exigence appelle une évolution des pratiques bancaires. L’analyse du risque doit continuer à intégrer les garanties et la solidité financière des emprunteurs, tout en accordant une place accrue à la qualité des projets, à la prévisibilité de leurs flux de trésorerie et à leur potentiel de développement.
Pour les PME, cette évolution est déterminante. Une entreprise peut disposer d’un marché, d’un savoir-faire et de perspectives commerciales réelles sans posséder un patrimoine suffisant pour satisfaire les exigences traditionnelles de financement. Mieux apprécier ses perspectives économiques constitue ainsi un enjeu majeur pour rapprocher le financement bancaire de l’économie productive.
L’interopérabilité publique : accélérer la décision économique
Le 14 octobre 2026, la Présidence du Gouvernement a annoncé la poursuite des travaux de mise en place d’une plateforme destinée à permettre aux structures publiques adhérentes d’échanger des données de manière instantanée et automatisée. Cette initiative s’inscrit dans le cadre juridique de l’échange électronique des données établi par le décret-loi n° 2020-31 du 10 juin 2020 et son texte d’application, le décret gouvernemental n° 2020-777 du 5 octobre 2020.
L’enjeu économique dépasse la seule modernisation informatique. Une interopérabilité effectivement opérationnelle peut contribuer à réduire les démarches redondantes, à raccourcir les délais de traitement et à améliorer la coordination entre les administrations. Pour les entreprises et les investisseurs, ces gains peuvent se traduire par une diminution des coûts administratifs et une meilleure prévisibilité des procédures.
La priorité consiste désormais à mesurer les effets concrets du dispositif : nombre de structures effectivement raccordées, procédures simplifiées, délais économisés et qualité des services rendus. Les échanges devront naturellement respecter les règles applicables à la protection des données, à la sécurité informatique et aux habilitations d’accès.
Le dispositif ne doit pas être assimilé à un accès généralisé à toutes les bases de données publiques ou bancaires. Les catégories de données accessibles et les conditions de leur échange dépendent des habilitations et des règles applicables.
La performance de cette infrastructure ne se mesurera donc pas à sa seule existence technique, mais à sa capacité à réduire les frictions administratives qui freinent l’investissement et l’activité économique.
Entreprises publiques : contractualiser les résultats, pas seulement les moyens
La circulaire de la cheffe du Gouvernement datée du 17 octobre 2026, publiée le 20 octobre, relative à la préparation des contrats d’objectifs et de programmes des entreprises et établissements publics pour la période 2026-2030, donne une traduction opérationnelle à cette exigence. Elle fixe à fin décembre 2026 l’échéance de préparation des contrats concernés et prévoit des objectifs assortis d’indicateurs de performance mesurables.
Le dispositif vise notamment à renforcer la viabilité financière des structures publiques, à améliorer la qualité des services et à rapprocher le soutien et le financement des résultats obtenus. Il reste toutefois essentiel de distinguer l’adoption de ce cadre de sa mise en œuvre effective : l’impact dépendra de la qualité des contrats, de la pertinence des indicateurs et de la capacité à corriger les écarts constatés.
Un contrat d’objectifs n’a de portée réelle que si les résultats attendus sont clairement définis, les moyens cohérents avec les missions confiées et les responsabilités précisément réparties. Les dirigeants doivent répondre des résultats relevant de leur périmètre d’action, tandis que les autorités de tutelle doivent assumer leurs responsabilités en matière d’arbitrage, de financement et de levée des blocages institutionnels.
Les missions de service public doivent également être identifiées et financées de manière transparente. Cette distinction permet de mieux apprécier les performances des dirigeants sans confondre les contraintes résultant des obligations publiques avec celles qui relèvent de la gestion opérationnelle.
La contractualisation ne doit ainsi devenir ni un exercice documentaire supplémentaire ni un mécanisme de responsabilité unilatérale. Elle doit constituer un instrument de pilotage permettant de relier les ressources engagées aux résultats économiques, financiers et sociaux effectivement obtenus.
La transformation numérique doit produire un rendement économique
Les banques publiques et les grands opérateurs de l’État investissent dans les systèmes d’information, l’automatisation et, progressivement, l’intelligence artificielle. Ces investissements peuvent améliorer la productivité, renforcer la maîtrise des risques et accélérer les services.
Mais leur rendement ne dépend pas uniquement de la sophistication des technologies déployées. Il repose sur la qualité des données, la refonte des processus, la compétence des équipes et la capacité des dirigeants à conduire le changement.
Numériser une procédure inefficace ne fait souvent qu’en reproduire les lenteurs sous une forme électronique. Automatiser une décision mal conçue peut même amplifier ses défauts.
L’intégration de l’intelligence artificielle exige donc une gouvernance adaptée : traçabilité des décisions, auditabilité des modèles, protection des données et supervision humaine des arbitrages sensibles. La responsabilité finale ne saurait être transférée à un algorithme.
La souveraineté numérique implique également de maîtriser les dépendances technologiques, de protéger les infrastructures critiques et de développer les compétences nationales nécessaires à leur exploitation.
Le capital humain devient ainsi une condition de réussite de la transformation, et non une simple variable d’accompagnement.
Faire converger les réformes pour obtenir des résultats
Ces différentes évolutions ne produiront leurs effets que si elles sont articulées dans un dispositif cohérent de pilotage économique.
Le financement doit être relié à la maturité des projets et à leur potentiel de création de valeur. Les données doivent faciliter les décisions et le suivi des engagements. Les contrats d’objectifs doivent permettre de mesurer les résultats, d’identifier les écarts et de déclencher des mesures correctives.
Cette convergence suppose des indicateurs simples, des responsabilités identifiables, des échéances vérifiables et des mécanismes d’escalade lorsque des blocages empêchent l’exécution.
Elle nécessite également de distinguer les moyens mobilisés des résultats obtenus. Les crédits engagés, les plateformes déployées, les conventions signées et les procédures publiées constituent des étapes nécessaires, mais ne démontrent pas, à eux seuls, l’existence d’un impact économique.
Pour le cycle 2026-2030, l’enjeu est donc de passer d’une administration des programmes à un pilotage effectif des résultats.
La Tunisie n’a pas seulement besoin de financer ses ambitions, de connecter ses administrations ou de contractualiser les performances de ses entreprises publiques. Elle doit faire en sorte que ces instruments se renforcent mutuellement et contribuent à une même finalité : l’investissement productif, la compétitivité, l’emploi et l’amélioration des services rendus aux citoyens.
La souveraineté économique ne se proclame pas dans les textes, ne se mesure pas aux liquidités mobilisées et ne se prouve pas par le nombre de plateformes déployées. Elle se construit lorsque chaque dinar engagé, chaque donnée exploitée et chaque responsabilité contractualisée se traduisent par une capacité productive supplémentaire et un résultat vérifiable. À l’horizon 2030, la différence entre une réforme annoncée et une économie transformée tiendra à une seule exigence : faire de l’exécution la première responsabilité de l’action publique.
Abdelwaheb Ben Moussa




















