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Investissements étrangers en Tunisie : au-delà des capitaux, le véritable enjeu est le transfert de savoir-faire — le cas emblématique de la SFBT

Lexpert Editeur Lexpert
7 octobre 2026
in Actualités
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Dans le débat économique tunisien, l’investissement étranger est encore trop souvent évalué à travers un seul indicateur : le montant des capitaux injectés dans l’économie. Or, cette approche est devenue insuffisante.

Un investissement étranger peut certes apporter des devises, financer une usine, créer des emplois et augmenter la capacité de production. Mais son apport le plus durable peut être ailleurs : dans le savoir-faire, les technologies, les méthodes de gestion, les réseaux internationaux, les marques, la formation des compétences, l’innovation et l’accès à de nouveaux marchés.

La Société de Fabrication des Boissons de Tunisie (SFBT) constitue, à cet égard, un cas particulièrement intéressant pour comprendre ce que peut représenter un investissement étranger stratégique lorsqu’il s’inscrit dans la durée.

La SFBT : quand l’investissement étranger devient un partenariat industriel de long terme

L’histoire de la SFBT est intimement liée à celle de l’industrie tunisienne. Fondée à la fin du XIXᵉ siècle, la société a progressivement développé ses activités dans la bière, les boissons gazeuses et l’eau.

Un tournant majeur intervient en 1979, lorsque la société est privatisée avec la prise de participation du groupe Brasseries et Glacières Internationales (BGI), filiale du groupe Castel.

Cette présence étrangère n’est donc pas un phénomène récent ou spéculatif. Elle s’inscrit dans une perspective de plusieurs décennies.

Aujourd’hui, le groupe Castel demeure l’actionnaire de référence de la SFBT. À l’issue de l’assemblée générale du 19 mai 2026, le Groupe Castel détenait 64,38 % du capital, soit 172,63 millions d’actions.

Cette donnée est importante : elle montre que l’investissement étranger peut devenir, lorsqu’il est durable, un élément structurant de l’actionnariat et de la stratégie industrielle d’une entreprise tunisienne.

Mais la vraie question n’est pas seulement : combien de capitaux étrangers sont entrés en Tunisie ?

La vraie question est :

Qu’est-ce que ces capitaux ont permis d’apporter à l’économie tunisienne ?

Et c’est précisément sur ce terrain que le cas SFBT devient particulièrement instructif.

 

Le capital n’est que la partie visible de l’investissement

Lorsqu’un groupe international prend une participation importante dans une entreprise locale, son apport ne se limite normalement pas au financement.

Il apporte également un ensemble d’actifs beaucoup moins visibles dans les comptes :

  • des procédés industriels ;
  • des normes de qualité ;
  • des méthodes de production ;
  • des systèmes de contrôle ;
  • une expertise commerciale ;
  • des méthodes de marketing ;
  • des capacités d’approvisionnement ;
  • des outils de gestion ;
  • des compétences managériales ;
  • des réseaux internationaux ;
  • des licences et partenariats ;
  • une connaissance des marchés ;
  • des standards environnementaux ;
  • et surtout, un capital humain et organisationnel accumulé pendant des décennies.

C’est ce que l’on peut appeler l’investissement immatériel.

Or, cet immatériel est souvent beaucoup plus difficile à mesurer que l’achat d’une machine ou la construction d’une usine.

La SFBT en fournit plusieurs illustrations.

Son histoire mentionne notamment le partenariat industriel et commercial noué dès 1949 avec Coca-Cola, puis, beaucoup plus tard, le partenariat avec AB InBev, qui a permis le lancement de Beck’s en Tunisie en 2009.

Ces partenariats montrent qu’une industrie locale peut bénéficier de l’intégration dans des réseaux internationaux de marques, de technologie et de savoir-faire.

 

Du savoir-faire à la compétitivité

Le principal intérêt d’un investissement étranger stratégique réside donc dans sa capacité à transformer une entreprise locale.

La SFBT illustre cette transformation.

Selon les données publiées par la société, le groupe compte aujourd’hui 25 entreprises et plus de 6 000 emplois, avec une position dominante dans plusieurs segments : plus de 80 % du marché national de la bière, environ 80 % des boissons gazeuses et environ 25 % des eaux embouteillées.

Il faut cependant éviter de réduire cette performance à la seule présence de Castel.

La réussite de la SFBT est aussi le résultat d’un management tunisien, d’un développement industriel local, d’une politique d’intégration et d’une stratégie d’investissement construite sur plusieurs décennies.

C’est justement ce qui rend le cas intéressant : l’investissement étranger et le savoir-faire local ne sont pas nécessairement concurrents ; ils peuvent être complémentaires.

 

2025 : des résultats qui illustrent la création de valeur

Les résultats financiers de la SFBT en 2025 donnent une idée de la puissance économique du modèle.

Au niveau consolidé, le groupe a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires hors taxes de 1,445 milliard de dinars, contre 1,396 milliard en 2024.

Le résultat d’exploitation consolidé s’est établi à 346,8 millions de dinars, contre 340,7 millions en 2024.

Le résultat net part du groupe a atteint 289,6 millions de dinars, contre 283,0 millions un an auparavant. tunis-stockexchange.com

Au niveau des comptes individuels de la SFBT, les revenus ont atteint 843,36 millions de dinars, contre 836,59 millions en 2024.

Le résultat d’exploitation s’est élevé à 214,94 millions de dinars, contre 202,75 millions en 2024, tandis que le résultat net a atteint 267,20 millions de dinars, contre 252,15 millions.

Autrement dit, malgré un environnement économique difficile, la société continue à générer une importante valeur ajoutée et à dégager une rentabilité élevée.

Les comptes consolidés font apparaître une valeur ajoutée brute de 676,2 millions de dinars et un excédent brut d’exploitation de 459,1 millions de dinars en 2025.

Voilà précisément ce que l’on attend d’un investissement productif : transformer le capital en capacité industrielle, en emplois, en valeur ajoutée et en résultats.

 

Premier semestre 2026 : la dynamique se poursuit

Les chiffres du premier semestre 2026 sont encore plus révélateurs.

Entre janvier et juin 2026, le chiffre d’affaires de la SFBT a atteint 379,28 millions de dinars, contre 357,84 millions au premier semestre 2025, soit une progression d’environ 6 %.

Mais ce qui mérite particulièrement l’attention est la progression du résultat d’exploitation.

Celui-ci atteint environ 96,1 millions de dinars, contre 80,3 millions au premier semestre 2025, soit une progression de 19,5 %.

Le résultat net atteint quant à lui 185,07 millions de dinars, contre 169,64 millions au premier semestre 2025, soit une progression de 9,1 %.

La performance est notamment portée par la bière : les revenus de ce segment ont progressé de 11,3 %, tandis que les volumes commercialisés ont augmenté de 10,1 %, à environ 78,3 millions de litres.

Cette évolution est importante pour notre réflexion sur l’investissement étranger : le capital ne produit de valeur que lorsqu’il est accompagné de compétences, d’organisation, de technologie et d’une capacité permanente d’adaptation.

 

35,5 millions de dinars d’investissements au premier semestre

Autre élément particulièrement intéressant : l’effort d’investissement se poursuit.

Au premier semestre 2026, la SFBT a réalisé environ 35,55 millions de dinars d’investissements, contre 13,39 millions au premier semestre 2025.

Une part importante concerne le matériel industriel : la société indique notamment une acquisition de matériel destiné à l’usine de Bab Saadoun pour environ 10,3 millions de dinars.

Les investissements réalisés sur l’ensemble de 2025 avaient atteint environ 35,74 millions de dinars.

Il ne faut donc pas considérer l’investissement étranger uniquement comme une opération d’acquisition de titres.

Le véritable enjeu est de savoir si la présence d’un groupe international contribue à maintenir l’effort d’investissement productif et technologique.

Dans le cas de la SFBT, les chiffres montrent que cet effort existe.

 

L’immatériel : le grand oublié des statistiques

C’est ici que le débat tunisien mérite d’être approfondi.

Lorsqu’une entreprise investit 30 ou 40 millions de dinars dans une nouvelle installation, cette dépense est relativement facile à identifier.

Mais combien vaut :

  • le savoir-faire d’un maître-brasseur ?
  • une procédure industrielle perfectionnée pendant plusieurs décennies ?
  • un système de contrôle qualité ?
  • une marque reconnue ?
  • une licence internationale ?
  • une méthode de distribution ?
  • une formation managériale ?
  • un réseau international d’approvisionnement ?
  • une technologie permettant de réduire la consommation d’énergie ?

Ces éléments peuvent produire davantage de valeur sur le long terme qu’une simple machine.

La SFBT indique par exemple investir dans des équipements permettant d’améliorer l’efficacité énergétique : thermocompression des buées, économiseurs d’énergie pour les générateurs de vapeur, récupération du CO₂ et cogénération. Groupe SFBT

Il s’agit d’un excellent exemple de ce que devrait être le transfert technologique.

L’enjeu n’est pas seulement d’importer une technologie.

L’enjeu est de faire en sorte que les compétences nécessaires pour l’utiliser, la maintenir, l’améliorer et éventuellement la reproduire restent en Tunisie.

 

Le transfert de technologie doit devenir un critère de l’investissement étranger

La Tunisie devrait donc revoir la manière dont elle évalue les investissements étrangers.

Un investissement de 100 millions de dinars qui se limite à importer des équipements, à utiliser une main-d’œuvre peu qualifiée et à rapatrier les bénéfices n’a pas le même impact qu’un investissement de même montant qui :

  • forme plusieurs centaines de cadres ;
  • développe des fournisseurs tunisiens ;
  • transfère des technologies ;
  • crée des centres de recherche ;
  • développe des compétences locales ;
  • augmente les exportations ;
  • introduit de nouvelles normes ;
  • améliore la productivité ;
  • développe des marques tunisiennes ;
  • et permet à l’entreprise locale de devenir compétitive à l’international.

C’est cette deuxième catégorie d’investissement que la Tunisie doit rechercher.

Et le retour sur investissement ?

Il serait également naïf de considérer que l’investisseur étranger vient en Tunisie uniquement pour apporter son argent.

Un investisseur vient pour obtenir un retour sur investissement.

C’est parfaitement légitime.

Dans le cas de la SFBT, le dividende proposé au titre de l’exercice 2025 est de 0,880 dinar par action, contre 0,800 dinar pour 2024.

Compte tenu de la participation du Groupe Castel, la distribution correspondante représente, à titre indicatif, environ 152 millions de dinars de dividendes bruts pour les participations Castel sur la base de 172,63 millions d’actions et d’un dividende de 0,880 DT par action.

Mais attention : ce montant ne constitue pas à lui seul le « ROI » de l’investissement historique, car le coût d’acquisition des participations et les éventuels réinvestissements successifs ne sont pas publiquement établis ici.

Il permet néanmoins d’illustrer une réalité fondamentale :

Un investissement étranger rentable est précisément ce qui peut devenir un investissement durable.

La question n’est donc pas de savoir si l’investisseur étranger doit gagner de l’argent.

La question est de savoir si la création de valeur est suffisamment importante pour que l’investisseur, l’entreprise, les salariés, les fournisseurs, l’État et l’économie tunisienne soient tous gagnants.

Une partie du rendement reste dans l’économie tunisienne

Le retour pour l’investisseur n’est qu’une partie de l’équation.

Une entreprise comme la SFBT génère également :

des emplois,
des salaires,
des impôts,
des achats auprès de fournisseurs,
des investissements,
des dividendes pour les actionnaires tunisiens,
des exportations,
des compétences,
des effets d’entraînement sur les PME,
et une activité industrielle locale.

C’est pourquoi le rendement économique d’un investissement étranger ne doit pas être confondu avec le rendement financier de l’actionnaire étranger.

Le ROI de l’investisseur et le retour économique pour le pays sont deux choses différentes.

Un investissement peut être très rentable pour l’investisseur tout en étant également très intéressant pour l’économie d’accueil.

C’est précisément cette convergence que les politiques publiques doivent rechercher.

 

La véritable question pour la Tunisie

Le débat sur les investissements étrangers ne devrait donc plus être :

« Combien d’argent étranger avons-nous attiré ? »

Il devrait devenir :

« Quelle quantité de valeur, de technologie, de compétence, de productivité et de marchés internationaux avons-nous réussi à attirer avec cet argent ? »

Le cas de la SFBT apporte une partie de la réponse.

L’entreprise est aujourd’hui profondément intégrée dans l’économie tunisienne. Elle compte 25 sociétés et plus de 6 000 emplois, tout en ayant développé une importante capacité industrielle et une stratégie d’intégration verticale.

Son histoire montre également que le capital étranger peut coexister avec un savoir-faire tunisien, un management local et une stratégie industrielle nationale.

 

Conclusion : attirer des capitaux, mais surtout attirer de la connaissance

La Tunisie n’a pas seulement besoin de capitaux étrangers.

Elle a besoin de capitaux intelligents.

Des capitaux qui viennent avec des technologies.

Des technologies qui viennent avec des compétences.

Des compétences qui restent dans le pays.

Des entreprises qui développent des fournisseurs locaux.

Des groupes qui ouvrent leurs réseaux internationaux aux entreprises tunisiennes.

Des investissements qui augmentent la productivité.

Et, surtout, des investissements qui permettent à la Tunisie de monter dans la chaîne de valeur.

La SFBT constitue à ce titre un cas d’école.

Les chiffres de 2025 — 1,445 milliard de dinars de chiffre d’affaires consolidé, 346,8 millions de résultat d’exploitation et 289,6 millions de résultat net part du groupe — puis ceux du premier semestre 2026 — 379,3 millions de dinars de chiffre d’affaires et 185,1 millions de résultat net au niveau individuel — montrent une entreprise qui continue à créer une valeur considérable.

Mais derrière ces chiffres, il y a quelque chose de beaucoup plus difficile à comptabiliser : des décennies de savoir-faire, des marques, des partenariats internationaux, des technologies, des méthodes de gestion, des compétences humaines et une culture industrielle.

C’est probablement là que réside la véritable valeur d’un investissement étranger.

Et c’est aussi là que se trouve le véritable défi pour la Tunisie : ne plus mesurer l’investissement étranger uniquement en dinars ou en devises, mais également en connaissances transférées, en technologies maîtrisées, en compétences créées et en valeur ajoutée durablement implantée dans le pays.

Car le meilleur investissement étranger n’est pas celui qui apporte seulement de l’argent à la Tunisie. C’est celui qui permet à la Tunisie de produire davantage, mieux, plus efficacement et, demain, de conquérir à son tour des marchés étrangers.

 
 
 
 
 
 
 
 
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