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Médicaments en Tunisie : une industrie solide, un système sous tension

Lexpert Editeur Lexpert
24 juillet 2026
in Actualités
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Production locale robuste, prix parmi les plus bas de la région, mais pénuries récurrentes sur l’importé, absence criante de données partagées, fuite des compétences et zone grise dangereuse autour des compléments alimentaires : le dernier plateau de L’Expert a dressé un état des lieux approfondi du secteur pharmaceutique tunisien, entre acquis solides et urgences à traiter.

La santé occupe une place centrale dans le débat public tunisien. Mais derrière le soin et l’hospitalier, un maillon reste largement méconnu du grand public : la fabrication, l’importation et la distribution du médicament — un secteur qui touche directement le pouvoir d’achat et la sécurité sanitaire de chaque foyer. L’Expert a réuni pour en discuter Walid Kessraoui, docteur-chercheur spécialisé en relations économiques internationales ; Tarek El Hammami, membre de la Chambre nationale des industries pharmaceutiques ; Noufel Amira, ancien président du Syndicat tunisien des propriétaires de pharmacies privées ; la Docteure Amima El Aïfa, médecin et spécialiste en intelligence artificielle ; et Ahmed Kray, représentant de la Chambre syndicale nationale des pharmaciens grossistes répartiteurs de médicaments.

Une industrie qui pèse lourd, entre génériques et princeps

Premier constat, rappelé par Tarek El Hammami : la Tunisie dispose d’un tissu industriel pharmaceutique robuste et diversifié. La production locale couvre environ 80 % des besoins du marché tunisien en volume, les 20 % restants étant assurés par les importations gérées par la Pharmacie Centrale de Tunisie (PCT). Le pays compte 43 unités de fabrication, dont 37 en activité régulière — un maillage jugé conséquent au regard des 12 millions d’habitants.

Contrairement à une idée reçue, l’industrie tunisienne ne se limite pas à la copie de génériques : elle produit également des princeps, notamment via six laboratoires étrangers implantés en Tunisie qui y fabriquent sous licence une partie de leur portefeuille. Cette double compétence — génériques et princeps — est présentée comme l’un des piliers de la souveraineté sanitaire du pays.

Sur le plan tarifaire, les intervenants insistent sur la compétitivité du médicament « made in Tunisia » : les prix pratiqués localement figureraient parmi les plus bas d’Afrique du Nord, seraient trois à quatre fois inférieurs à ceux constatés dans le pourtour méditerranéen, et jusqu’à dix fois inférieurs aux prix pratiqués dans les pays du Golfe ou dans les pays anglo-saxons. Les prix restent strictement encadrés, sous la double tutelle du ministère de la Santé et du ministère du Commerce, ce dernier fixant notamment le prix homologué que les fabricants sont tenus de respecter.

Pénuries : un phénomène concentré sur l’importé

Si le terme de « pénurie de médicaments » revient régulièrement dans le débat public, les intervenants nuancent fortement le diagnostic. Les ruptures touchent avant tout les molécules importées, en raison des difficultés financières récurrentes — et anciennes, remontant selon certains à plusieurs décennies — de la Pharmacie Centrale, dont les retards de paiement fragilisent la relation avec certains fournisseurs internationaux. Face à des impayés, ces derniers réduisent parfois les volumes livrés par rapport aux commandes initiales de la PCT, ce qui pousse celle-ci à rationner ses sorties de stock et à livrer le marché « au compte-gouttes », par petites quantités échelonnées plutôt qu’en une seule fois.

Ce mode de gestion crée un phénomène de va-et-vient : un médicament disparaît des rayons, puis réapparaît quelques semaines plus tard, avant de repartir en tension. Un cercle aggravé, selon les intervenants, par un réflexe de surstockage des patients dès qu’une rupture est annoncée dans les médias ou sur les réseaux sociaux — chacun cherchant alors à constituer sa propre réserve à domicile, ce qui amplifie artificiellement la pénurie perçue et réelle.

Sur la production locale, en revanche, la redondance entre fabricants tunisiens joue un rôle amortisseur : une même molécule étant généralement produite par plusieurs industriels, une rupture ponctuelle chez l’un peut le plus souvent être compensée par la disponibilité d’un équivalent chez un autre.

Le poids de la subvention : un débat à rouvrir

L’État consacre un effort budgétaire important à la prise en charge de certains médicaments jugés prioritaires — insuline, traitements des affections thyroïdiennes, entre autres pathologies dites « d’intérêt national ». Ce soutien, assuré via la Pharmacie Centrale alors que la compensation ne relève pourtant pas structurellement de sa mission, peut couvrir jusqu’à 80 à 90 % du prix réel de certains traitements pour le patient. Le montant global de cet effort est estimé à près de 50 millions de dinars par an — une charge d’autant plus lourde que certains organismes publics eux-mêmes, à l’image de certaines caisses sociales ou de grands hôpitaux, tardent à régler leurs dus à la Pharmacie Centrale, aggravant sa trésorerie déjà fragile.

Le secteur public ne bénéficie d’ailleurs pas de ce même régime de compensation et achète les médicaments au prix homologué normal, contrairement à une partie du circuit privé subventionné.

Un échange marquant du plateau a porté sur la logique même de la politique de subvention en Tunisie : plusieurs intervenants ont plaidé pour un redéploiement des ressources publiques, suggérant de renforcer — voire d’augmenter — le soutien de l’État au médicament, tout en réduisant celui accordé à des produits de consommation dont l’impact sur la santé publique est lui-même questionné, comme le sucre, le thé, le café ou encore la farine, pointés du doigt pour leur rôle dans la progression de pathologies comme le diabète.

Le grossiste répartiteur, maillon invisible mais vital

Ahmed Kray a tenu à rappeler le rôle largement méconnu du grand public que jouent les grossistes répartiteurs. Peu identifiés en tant que profession à part entière, ils constituent pourtant le chaînon logistique indispensable entre les sources d’approvisionnement — Pharmacie Centrale pour l’importé, fabricants pour le local — et les quelque 2 500 officines réparties sur tout le territoire.

Un réseau d’une soixantaine à une soixante-dizaine d’établissements assure cette couverture, jour et nuit, 365 jours par an, y compris pour répondre aux besoins des pharmacies de garde, des urgences et des cliniques. Chaque établissement doit obligatoirement être dirigé par un pharmacien, garant de la bonne gestion et de la traçabilité des produits stockés. Les grossistes garantissent également, aux côtés des fabricants, le respect de la chaîne du froid pour les produits thermolabiles — vaccins, insuline notamment — via des véhicules réfrigérés équipés d’enregistreurs de température, une exigence prévue par la réglementation tunisienne et présentée comme rigoureusement appliquée.

Le chaînon manquant : l’absence de données partagées

L’un des constats les plus insistants du plateau concerne la fragmentation du système d’information du secteur. Il n’existe à ce jour aucun système centralisé et en temps réel reliant les stocks disponibles à la Pharmacie Centrale, chez les fabricants, dans les officines et au sein des hôpitaux publics. Résultat : lorsqu’une tension d’approvisionnement se profile sur une molécule donnée, aucun acteur ne dispose d’une vision globale permettant de l’anticiper avant qu’elle ne devienne critique.

Ce chantier, qualifié de prioritaire par l’ensemble des intervenants — syndicats de pharmaciens compris — est réclamé depuis plusieurs années. Le ministère de la Santé travaillerait actuellement, en lien avec l’Agence du médicament, sur un projet de base de données nationale destiné à recenser en continu les stocks des fabricants et des distributeurs, dans l’objectif de donner à la Pharmacie Centrale davantage de marge de manœuvre pour anticiper les ruptures plutôt que de les subir.

Recherche, formation et fuite des compétences

Sur le plan de l’innovation, le constat dressé est en demi-teinte. La Tunisie forme chaque année, via ses facultés de médecine et de pharmacie, des cohortes de chercheurs et de professionnels de haut niveau. Mais une partie significative de ces compétences quitte le pays, contribuant à l’innovation d’écosystèmes étrangers — jusqu’en Silicon Valley, où certains talents tunisiens participeraient aujourd’hui à des projets de rupture dans le domaine médical et pharmaceutique — plutôt qu’à la valorisation de la recherche locale.

Ce constat s’accompagne d’une contrainte structurelle : développer une nouvelle molécule représente un coût chiffré en milliers de milliards, un montant sans commune mesure avec la taille de l’industrie pharmaceutique tunisienne, y compris en cumulant les moyens de l’ensemble des acteurs du secteur. Même les grandes puissances pharmaceutiques européennes peinent, chacune, à mettre sur le marché plus de quelques nouvelles molécules par an. Des essais ont néanmoins été menés à l’Institut Pasteur de Tunis sur deux pistes de traitements innovants, sans qu’ils n’aient encore abouti à une commercialisation — une piste que les intervenants souhaitent voir réactivée, en misant sur une meilleure articulation entre l’Institut Pasteur, les compétences universitaires tunisiennes et le secteur industriel privé.

Un retard à l’export qui inquiète

Autre signal d’alerte : sur le terrain de l’export, des voisins directs comme l’Algérie, et surtout le Maroc, auraient désormais dépassé la Tunisie dans le secteur pharmaceutique. Une évolution jugée d’autant plus préoccupante que le marché africain représente aujourd’hui une opportunité réelle, alors que plusieurs investisseurs étrangers amorcent un mouvement de retrait progressif d’autres zones géographiques au profit du continent. Les intervenants appellent les industriels tunisiens à saisir plus activement cette fenêtre, avant qu’elle ne se referme, en misant sur les capacités de production disponibles et la réputation qualité déjà installée du médicament tunisien.

Contrôle qualité : un secteur très réglementé, une responsabilité personnelle assumée

Sur le volet contrôle, les intervenants rappellent que le secteur pharmaceutique proprement dit demeure l’un des plus encadrés de Tunisie, avec une procédure d’autorisation de mise sur le marché (AMM) obligatoire avant toute commercialisation, un agrément d’exploitation renouvelable tous les trois ans, et des inspections pharmaceutiques régulières — annoncées ou inopinées — menées par la nouvelle Agence en charge de la santé et de l’inspection pharmaceutique. Ces contrôles s’exercent à la fois sur le site de production et sur le circuit de distribution, avec des prélèvements effectués directement en pharmacie, sans passage préalable par l’usine, pour vérifier la conformité des lots réellement en rayon.

En cas d’anomalie décelée — écart entre le dossier d’enregistrement validé et la réalité du produit contrôlé — c’est le pharmacien responsable de l’entreprise, celui qui a personnellement validé la sortie du lot avant sa mise sur le marché, qui engage sa responsabilité individuelle, indépendamment de celle de la société elle-même. Un niveau d’exigence présenté comme l’un des marqueurs de fiabilité du secteur pharmaceutique réglementé tunisien — par contraste, précisément, avec la zone grise décrite plus bas.

Une étude évoquée sur le plateau, datée de 2024, aurait néanmoins révélé qu’environ 10 % des produits circulant hors des circuits pharmaceutiques officiels — via des réseaux parallèles — présentaient une qualité inférieure aux normes, voire relevaient de la contrefaçon. Un chiffre qui, selon les intervenants, ne concerne pas les médicaments vendus en pharmacie mais bien les produits captés par des circuits informels, renforçant l’argument en faveur d’un renforcement de la vigilance sur ces filières parallèles.

La zone grise des compléments alimentaires : le vrai point d’alerte

C’est sans doute le sujet le plus préoccupant abordé lors de l’émission. Les intervenants distinguent quatre grandes catégories de produits liés à la santé : les médicaments, dont la vente relève de la compétence exclusive du pharmacien ; les dispositifs médicaux et accessoires ; les produits cosmétiques et dermo-cosmétiques ; et enfin les compléments alimentaires — cette dernière catégorie n’étant à ce jour encadrée par aucun texte de loi spécifique en Tunisie.

Cette absence de cadre légal a favorisé l’émergence de points de vente qualifiés de « pseudo-pharmacies » ou « parapharmacies », qui empruntent délibérément les codes visuels des officines — enseignes, couleurs, agencement — pour créer une confusion dans l’esprit du consommateur, alors qu’elles relèvent en réalité de la tutelle du ministère du Commerce et non de celle du ministère de la Santé. Certains de ces établissements pratiqueraient en outre des horaires d’ouverture irréguliers, sans les contraintes de garde ou de continuité de service imposées aux pharmacies. Ce flou terminologique et réglementaire aurait été signalé aux autorités dès 2013, sans qu’une réponse législative suffisante n’ait, à ce jour, été apportée — la nouvelle Agence chargée de l’inspection pharmaceutique manquant elle-même, selon les intervenants, des moyens humains et matériels nécessaires pour couvrir l’ensemble de ces points de vente, dont le nombre aurait fortement augmenté ces dernières années.

Plus préoccupant encore : plusieurs intervenants rapportent la vente de compléments alimentaires accompagnés d’allégations de santé trompeuses ou dangereuses — promesses d’amélioration de la fertilité masculine et féminine, de performance sexuelle, voire, plus grave, de traitement de pathologies lourdes comme le cancer, ou, durant la pandémie, de prétendues vertus contre la Covid-19. Ces produits seraient parfois mis en avant via des campagnes publicitaires mettant en scène des figures habillées en blouse blanche, dans un décor évoquant un cadre médical, sans jamais revendiquer explicitement le terme de « traitement » — une stratégie de contournement destinée à suggérer une caution médicale sans l’assumer frontalement. Une pratique jugée d’autant plus dangereuse qu’elle cible souvent des personnes psychologiquement vulnérables, en situation de détresse, prêtes à se tourner vers ce type de solution en l’absence d’alternative accessible — sans aucun encadrement en matière de traçabilité, de contrôle qualité, de pharmacovigilance ou de recours en cas d’effet indésirable.

Les intervenants insistent : tout médicament vendu en Tunisie, qu’il provienne de la Pharmacie Centrale ou d’un fabricant local, transite obligatoirement par un grossiste répartiteur agréé avant d’arriver en pharmacie — un circuit tracé de bout en bout. Ce n’est pas le cas des compléments alimentaires, ce qui explique en grande partie la confusion persistante chez le consommateur entre un produit de santé réglementé et un produit relevant d’une logique purement commerciale.

Un cadre législatif à moderniser, une comparaison régionale qui interpelle

Les intervenants s’accordent sur un point : si le secteur pharmaceutique tunisien reste l’un des acquis institutionnels solides du pays, son cadre législatif et réglementaire global a pris du retard par rapport à certains pays de la région. La Jordanie a notamment été citée comme un exemple de cadre législatif et réglementaire plus abouti sur le secteur du médicament, malgré une industrie tunisienne par ailleurs plus avancée que celle de nombreux autres pays comparables. Les intervenants estiment qu’il n’y a aucune gêne à s’inspirer de cadres réglementaires étrangers ayant fait leurs preuves en matière de protection du consommateur, plutôt que de partir d’une feuille blanche.

Ce qu’il faut retenir

Le secteur pharmaceutique tunisien sort de cette discussion avec une image contrastée : une industrie de production robuste, compétitive et reconnue pour sa qualité et ses prix, un réseau de distribution dense et fiable capable d’assurer une couverture nationale continue, mais un système fragilisé par des tensions de trésorerie chroniques à la Pharmacie Centrale, une absence de digitalisation partagée des stocks, une fuite continue des compétences formées localement, un retard à l’export face à des voisins plus agressifs, et surtout un vide juridique dangereux autour des compléments alimentaires et des pseudo-pharmacies, exploité par des acteurs peu scrupuleux au détriment de consommateurs parfois vulnérables. Autant de chantiers identifiés par les professionnels eux-mêmes comme prioritaires pour les mois à venir.

Propos recueillis lors de l’émission L’Expert, avec la participation de Walid Kessraoui, Tarek El Hammami, Noufel Amira, Dr Oumeima Laïfa  et Ahmed Kray.

 
 
 
 
 
 
 
 
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