Analyse — 21 juillet 2026
À mi-parcours de la publication des indicateurs trimestriels, le marché tunisien offre un instantané contrasté : des secteurs porteurs qui accélèrent nettement leur trajectoire de croissance, et d’autres qui encaissent des chocs réglementaires ou structurels. Décryptage chiffré d’une saison qui dessine les lignes de force de l’économie tunisienne pour le second semestre.
Le marché digère sa propre euphorie
Après avoir franchi la barre symbolique des 21 000 points, le Tunindex a clôturé la séance du 21 juillet à 21 040,09 points (-1,01%), et le Tunindex20 à 9 291,69 points (-1,03%). Sur les 75 valeurs actives du marché principal, les vendeurs ont dominé (37 baisses contre 15 hausses), pour un volume de 21,79 MD de capitaux échangés sur 3 675 transactions.
Ce repli technique n’efface en rien la performance de fond : le Tunindex conserve une performance annuelle de +58,02%, le Tunindex20 de +57,13% — des niveaux qui placent la place tunisienne parmi les marchés les plus performants de la région sur les douze derniers mois. La capitalisation boursière du marché principal s’établit à 51,2 milliards de dinars.
Signe révélateur : BNA, qui a pourtant publié des indicateurs semestriels solides, recule de 3,44% en séance — la valeur la plus échangée du marché (8,04 MD de capitaux). Ce paradoxe apparent illustre un phénomène classique de prise de bénéfices post-publication, le marché ayant probablement anticipé, voire déjà intégré, la bonne nouvelle avant l’annonce officielle.
Secteur bancaire : deux modèles, deux vitesses de croissance
La comparaison entre Wifak International Bank et BNA offre un cas d’école sur les stratégies bancaires à l’œuvre en Tunisie en 2026.
Wifak : la croissance offensive d’une banque en expansion
| Indicateur | S1 2026 | S1 2025 | Variation |
| Produit Net Bancaire | 59,9 MD | 49,9 MD | +19,88% |
| Produits d’exploitation bancaire | 102,968 MD | 91,250 MD | +12,84% |
| Encours des dépôts | 1 574 MD | 1 280 MD | +22,95% |
| Financements à la clientèle | 1 504 MD | 1 279 MD | +17,64% |
| Charges opératoires | 44,647 MD | 38,051 MD | +17,33% |
| Frais de personnel | 30,716 MD | 25,521 MD | +20,36% |
| Capitaux propres | 170,666 MD | 177,355 MD | -3,77% |
Wifak affiche la meilleure dynamique commerciale du secteur, portée par une collecte de dépôts exceptionnelle (+22,95%) et l’ouverture d’une nouvelle agence à Boumhal (réseau porté à 58 agences). Mais cette croissance a un prix : les charges opératoires progressent presque aussi vite que le PNB, et le repli des capitaux propres — lié au remboursement de titres participatifs arrivés à échéance — mérite d’être suivi, même s’il s’agit d’un effet ponctuel plutôt que structurel.
BNA : la solidité d’une banque historique
| Indicateur | S1 2026 | S1 2025 | Variation |
| Produit Net Bancaire | 559 MD | 537 MD | +4,1% |
| Encours des dépôts | 15 388 MD | 12 956 MD | +18,8% |
| Dépôts d’épargne | 4 734 MD | 3 727 MD | +27,0% |
| Encours des crédits | 14 516 MD | 13 851 MD | +4,8% |
| Revenus portefeuille d’investissement | 393,6 MD | 348,3 MD | +13,0% |
| Capitaux propres | 2 301 MD | 2 081 MD | +10,6% |
La BNA joue sur un registre différent : croissance du PNB plus modeste (+4,1%), mais collecte de dépôts d’épargne en forte accélération (+27%) et charges d’exploitation bancaire en repli (-1,4%). L’acquisition massive de BTA (Bons du Trésor Assimilables) explique la hausse de 13% des revenus du portefeuille d’investissement, une stratégie de portage qui compense en partie le recul des intérêts perçus sur crédits (-4,2%).
Lecture croisée : les deux établissements confirment une tendance sectorielle forte — la bancarisation de l’épargne tunisienne s’accélère nettement en 2026, avec des taux de croissance des dépôts à deux chiffres qui dépassent largement l’inflation et la croissance économique nominale.
Secteur industriel : l’automobile électrise ses ventes, le transport d’hydrocarbures subit un choc réglementaire
STA : la transition électrique comme moteur de croissance
La Société Tunisienne d’Automobiles signe l’une des meilleures performances de la cote :
- Revenus : 90,613 MD contre 73,558 MD (+23,19%)
- Immatriculations : 1 805 véhicules contre 1 566 (+15,26%)
- Masse salariale : 1,709 MD contre 1,066 MD (+60,39%)
La croissance s’appuie sur le lancement de la gamme hybride Chery Super Hybrid (5 modèles) et la commercialisation du premier véhicule 100% électrique de la gamme, l’i03 — un positionnement qui anticipe la demande croissante pour les motorisations électrifiées sur le marché tunisien.
Point de vigilance financier : la trésorerie nette affichée à +44,634 MD masque un blocage de fonds de 48,358 MD imposé par la circulaire BCT n°2026-4 relative à l’ouverture de lettres de crédit. Retraitée, la trésorerie nette de STA ressort en réalité à -3,723 MD — un rappel que la croissance rapide de l’activité s’accompagne d’un besoin en fonds de roulement plus tendu, en partie sous contrainte réglementaire plutôt que purement opérationnelle.
SOTRAPIL : quand une décision réglementaire pèse sur toute une chaîne de valeur
À l’opposé du dynamisme automobile, SOTRAPIL illustre la vulnérabilité d’un modèle économique dépendant d’un nombre restreint de flux logistiques :
| Indicateur | S1 2026 | S1 2025 | Variation |
| Quantités transportées | 828 177 m³ | 947 233 m³ | -12,57% |
| dont pipeline Bizerte-Radès | 736 812 m³ | 864 183 m³ | -14,74% |
| dont pipeline Jet A1 | 91 365 m³ | 83 050 m³ | +10,01% |
| Revenus du transport | 7,785 MD | 8,835 MD | -11,88% |
| Total produits d’exploitation | 8,906 MD | 10,770 MD | -17,31% |
La cause est identifiée et documentée par la société elle-même : l’arrêt provisoire, depuis le second semestre 2025, du transport de gasoil sans soufre via le pipeline Bizerte-Radès. Seul le pipeline Jet A1 (carburant aviation) progresse, sans pouvoir compenser l’érosion de l’activité principale. Les produits financiers (+2,98% à 2,829 MD) offrent un amortisseur, mais ne suffisent pas à inverser la tendance opérationnelle.
Lecture croisée : ces deux dossiers illustrent une divergence structurelle au sein du secteur industriel — les entreprises exposées à la transition énergétique et à l’innovation produit (STA) captent une demande en forte croissance, tandis que celles dépendantes d’infrastructures réglementées et peu diversifiées (SOTRAPIL) restent à la merci de décisions administratives sur lesquelles elles n’ont aucune prise.
Assurances : la croissance du chiffre d’affaires masque une dérive de la sinistralité
Assurances Maghrebia publie un semestre en apparence flatteur, mais qui appelle une lecture plus fine :
| Indicateur | S1 2026 | S1 2025 | Variation |
| Chiffre d’affaires | 191,437 MD | 170,761 MD | +12,11% |
| Primes cédées | 65,025 MD | 58,027 MD | +12,06% |
| Charge de sinistres nette | 103,025 MD | 85,691 MD | +20,23% |
| Produits financiers nets | 21,555 MD | 18,160 MD | +18,70% |
Le point critique : la charge de sinistres nette croît près de deux fois plus vite que le chiffre d’affaires (+20,23% contre +12,11%). La branche santé en est le principal contributeur, avec une charge de sinistres passant de 50,483 MD à 60,432 MD sur le semestre — une tendance cohérente avec l’inflation médicale observée à l’échelle du secteur en Tunisie. L’automobile suit une trajectoire similaire (+22,9% de sinistres nets).
Les produits financiers (+18,70%) jouent un rôle d’amortisseur bienvenu dans un contexte de taux porteur, mais la compagnie elle-même anticipe la poursuite de cette dérive : ses prévisions 2026 tablent sur une charge de sinistres nette en hausse de 10,3% (183 MD), contre une croissance du chiffre d’affaires limitée à 9,8% (330 MD) — soit une convergence progressive des deux courbes qui, si elle se poursuit, comprimera mécaniquement la rentabilité technique.
Ce que ces chiffres disent de l’économie tunisienne au second semestre 2026
Trois constats transversaux se dégagent de cette saison de publications :
- Une bancarisation accélérée de l’épargne.Les trois indicateurs bancaires disponibles (BNA, Wifak) affichent tous une croissance des dépôts à deux chiffres — 18,8% et 22,95% respectivement — très supérieure aux rythmes historiques. Ce mouvement traduit probablement un report de l’épargne vers le système bancaire formel, dans un contexte où les rendements des dépôts rémunérés (Tawfir, Istithmars) deviennent attractifs face à d’autres classes d’actifs.
- Une économie réelle en transition, à des vitesses inégales.L’automobile capte une demande de renouvellement de parc porteuse (+23,19% pour STA), portée par l’électrification, tandis que des secteurs plus rigides et dépendants d’un cadre réglementaire unique (SOTRAPIL) subissent des chocs difficilement absorbables à court terme.
- Une pression inflationniste qui se lit dans la sinistralité assurantielle.La hausse de 20,23% de la charge de sinistres de Maghrebia, tirée par la santé et l’automobile, est un indicateur avancé utile pour mesurer l’inflation des coûts de réparation et de soins en Tunisie — un signal que les analystes macro-économiques auraient intérêt à croiser avec les chiffres officiels de l’inflation sectorielle.
En clair
Cette saison de publications semestrielles confirme que la performance spectaculaire du Tunindex (+58% sur un an) repose sur des fondamentaux réels — collecte bancaire robuste, dynamisme de certains segments industriels — mais qu’elle coexiste avec des points de fragilité sectoriels : tension sur la sinistralité assurantielle, vulnérabilité de certaines activités industrielles à la décision réglementaire, et un besoin en fonds de roulement qui se tend pour les entreprises en forte croissance. Autant de nuances qui invitent à la sélectivité plutôt qu’à une lecture indexée sur la seule performance de l’indice.




















