Sommes-nous devenus un pays irréformable ? Autant les réformes courageuses et structurelles en Tunisie arrivent au compte-goutte, autant celles qui sont décidées sont lentes à être mises en œuvre. C’est le cas de la réforme du système de la production du pain et l’extraction de la farine.
Nous avons été à l’Expert les premiers à saluer la publication tant attendue de l’arrêté conjoint du ministre de l’agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche maritime et du ministre du commerce et du développement des exportations du 2 avril 2026, fixant les taux d’extraction des farines et de la semoule. Mais après quelques mois de son entrée en vigueur, et la campagne médiatique qui l’a accompagné, il parait que le gouvernement a rétropédalé sur son application.
Nous avons déjà présenté, sur les colonnes de l’Expert, les avantages de cet arrêté sur le plan sanitaire, maitrise des circuits de distribution de la farine et réduction des dépenses de compensation. En effet, la réforme permet en premier lieu l’amélioration de la qualité du pain subventionné qui aura une texture meilleure et une durée de vie plus longue. La farine extraite à 85% est plus brune et donc possède de meilleures vertus de santé.
C’est aussi une réforme qui va faciliter le travail des agents de contrôle économique du ministère du commerce. En effet, il sera plus facile de faire la différence entre la farine subventionnée destinée pour les boulangeries catégorie A et C, et celle qui ne l’est pas. Une différenciation qui va certainement réduire la fraude qui est estimée à plus de 300 millions de dinars chaque année. L’utilisation de la farine avec un taux élevé de son ne permet pas la fabrication de viennoiseries et des pâtisseries.
L’entrée en vigueur de cet arrêté a été bien accueillie par les consommateurs, les boulangers et même les minotiers. Une campagne de communication bien établie a accompagné la mise en œuvre de cette réforme, et l’acceptation était globalement bonne.
Mais ceci n’a pas échappé à certains détracteurs qui ont accusé le gouvernement de nous faire manger du son, qui est une alimentation consacrée à l’élevage du bétail (النخّالة). Cette réforme a même été dénigrée dans des chansons sur les réseaux sociaux et même à travers des slogans lors des manifestations de l’opposition.
Selon les boulangers les minotiers ne leur fournissent plus cette qualité de farine depuis des semaines et on est revenu au pain à la farine avec un taux d’extraction à 78% pour le pain subventionné.
En faisant notre petite enquête il s’avère que c’est le ministère de l’agriculture lui-même qui est revenu sur cette réforme à cause de la baisse des quantités produites par les minotiers pour l’alimentation animale ( السدّاري أو النخالة). En effet, la Tunisie produit annuellement près de 54.000 tonnes de son qui sont distribués par l’office des céréales à raison de 70% pour les éleveurs et 30% pour les producteurs d’alimentation pour bétail. La distribution de cette matière est très contrôlée par le ministère de l’agriculture et celui du commerce malgré les dérives et les spéculations qui persistent encore.
A la suite de cette réforme la baisse de la production nationale était de 7 kilos de son par 100 kilos de blé soit la différence entre une extraction à 78% et une extraction à 85%. Cette situation a créé des perturbations dans l’approvisionnement des agriculteurs en alimentation ce qui a poussé, selon nos informations, le ministère de l’agriculture à retarder l’application de cette réforme.
A notre sens, le ministère de l’agriculture aurait pu charger l’Office National des Fourrages d’importer un bateau ou deux de son pour combler le gap et qui coûtent moins cher que l’importation de bateaux de blés.
Il est évident que cette réforme n’a pas été bien réfléchie et on ne s’est pas bien préparé aux impacts éventuels. Les perdants en fin de compte sont le consommateur et la caisse de compensation.




















