Le problème de la hausse des prix en Tunisie est l’un des enjeux stratégiques auquel il faut donner une importance capitale vu son importance dans la garantie de la paix sociale et l’amélioration du pouvoir d’achat des tunisiens. Sur ce point le poids des produits agricoles dans le panier de la ménagère en Tunisie est très important. Les produits alimentaires en général ont une part de 26% dans l’indice selon l’enquête consommation qui remonte à 2015, alors qu’actuellement ils représentent plus de 35%. Les prix des produits alimentaires ont augmenté de 8.2% au mois de Mai dernier ce qui est très conséquent. Maitriser les prix des produits agricoles doit être ainsi une priorité pour n’importe quel gouvernement. L’objectif étant de garantir un prix équitable pour l’agriculteur et le consommateur. Plusieurs pistes de réflexions sont à explorer pour atteindre cet objectif qu’on peut s’inspirer des expériences étrangères à condition de faire le bon diagnostic. Le travail doit se faire sur 3 piliers : un bon système d’information, une digitalisation des échanges à travers la création de plateformes, et une politique de stockage stratégique.
Des causes multiples avec un seul constat :
Les causes de la hausse des prix sont multiples. La Tunisie est passée depuis quelques années par une période de sécheresse qui a duré pendant 3 ans, et certains agriculteurs ont dû quitter le secteur ou ne pas investir dans leurs plantations. Cette situation a engendré une baisse considérable des surfaces cultivées dans plusieurs produits et plusieurs régions. Dans plusieurs cas l’offre a nettement baissé en comparaison avec des années antérieures. S’ajoutent à ce phénomène, les tensions géopolitiques internationales, que ce soit entre la Russie et l’Ukraine ou dans le Golfe et qui ont provoqué un renchérissement des intrants agricoles. Notre agriculture dépend malheureusement de l’importation de plusieurs intrants. Pour information 70% du coût de production d’un œuf est importé.
La production coûte de plus en plus chère et les prix ont augmenté au cours des dernières années à un rythme encore plus soutenu sous l’effet aussi du coût de la main d’œuvre et sa raréfaction, ainsi que la faiblesse de l’assurance agricole qui permet à l’agriculteur de faire face aux aléas des changements climatiques. L’assurance agricole ne représente que 0.2% des primes d’assurances perçues par les sociétés d’assurances. Les agriculteurs souffrent aussi d’un faible accès au financement bancaire. En effet, le secteur agricole et de la pêche et malgré une croissance de sa valeur ajoutée dans le PIB de plus de 5.1%, il n’a pas eu l’importance nécessaire au niveau des banques, qui le considèrent comme un secteur à risque. Le secteur agricole a bénéficié de seulement 4.8% des financements bancaires pour le secteur privé en 2024. L’encours des crédits accordés au secteur de l’agriculture et de la pêche a atteint 4,2 milliards de dinars fin 2024, soit une hausse de 7,8 % par rapport à 2023.
Sur un autre plan, personne ne peut nier les dysfonctionnements qui existent dans plusieurs marchés de gros, dont notre « Rungis » national, le marché de gros de Bir El Kassaa. De la fausse facturation, aux pratiques spéculatives, aux sommes versées sous la table, autant de problèmes qui faussent les prix et causent des perturbations dans l’approvisionnement. Pour toutes ces raisons se sont plus de 40% des produits agricoles qui ne transitent pas par les marchés de gros. Une situation qui ne permet pas une formation transparente des prix basée sur l’équilibre entre l’offre et la demande. Un terrain qui favorise aussi les pratiques spéculatives des intermédiaires communément connus sous le nom « habbata ». Ces intervenants dans la chaine de valeur interviennent d’une manière directe ou indirecte dans tous les maillons, de la production, au transport, au stockage et à la vente en gros.
Cette situation a affecté le système d’information des produits agricoles. En effet, même les structures étatiques n’ont pas l’information exacte sur les coûts de production, les quantités produites, la capacité de stockage, ainsi que les principaux acteurs dans la filière. Dans plusieurs cas, des discordances énormes existent entre le ministère de l’agriculture et le ministère du commerce et qui impactent la prise de décision pour l’approvisionnement du marché.
L’information manque aussi au niveau des changements des modes de consommation des tunisiens. Aucune étude sérieuse sur ce que nous mangeons actuellement et ce que nous allons manger dans les prochaines années, n’a été réalisée en Tunisie.
Le diagnostic précédemment présenté confirme que la hausse des prix est causée par les dysfonctionnements qui existent dans les circuits de distribution. Une unité de gestion par objectif existe au niveau du ministère du commerce depuis plus de 15 ans et qui est chargée de la mise à niveau des circuits de distribution des produits agricoles. Or on n’enregistre aucun impact sur le terrain et l’unité est en situation d’hibernation actuellement.
Les pistes de réformes : transparence, stockage, digitalisation :
L’une des pistes sur lesquelles on peut travailler afin de maitriser les prix des produits agricoles est la création de sociétés nationales, régionales ou locales chargées de collecter et valoriser les produits agricoles.
Des structures qui collectent la production agricole auprès des petits agriculteurs et les acheminer aux marchés de gros dans des conditions de transports règlementaires. Ces structures peuvent aussi valoriser ces produits à travers le calibrage ou l’emballage. Elles peuvent aussi faire des contrats de production avec les agriculteurs afin de leur garantir l’écoulement et leur production et leur accorder des avances sur les frais de production. Ces structures assurent la traçabilité des produits, les capacités de production, les marges bénéficiaires, ainsi que l’approvisionnement des marchés.
Sur le plan règlementaire, ce type de structures est cité dans la loi sur les circuits de distributions sous le titre « collecteurs de production », mais réellement n’existent pas dans le paysage des circuits de distribution.
L’autre piste de réforme afin de maitriser les prix des produits agricoles est inspirée de quelques expériences étrangères qui ont réussi sur ce dossier à travers 3 piliers :
- Une information transparente sur les prix et les marges,
- Une structure numérique de commercialisation
- Une intervention publique à travers les stocks et les achats stratégiques.
Au Brésil par exemple on retrouve une compagnie nationale CONAB, sous tutelle du ministère de l’agriculture. Cette compagnie achète directement auprès des petits agriculteurs, elle approvisionne les hôpitaux et les cantines scolaires de produits agricoles. Cette société gère aussi des entrepôts pour le stockage afin d’intervenir pour réguler le marché et stabiliser les prix.
Sur le deuxième pilier, l’Inde a mis en place une plateforme numérique « e-NAM » afin de connecter tous les marchés régionaux sur un seul marché digital. Les agriculteurs enregistrent leurs produits sur la plateforme, et les acheteurs négocient directement. Des enchères peuvent se faire en ligne en toute transparence. Les paiements peuvent se faire électroniquement. Cette plateforme a permis de réduire le rôle des intermédiaires, donner à l’agriculteur plus de débouchés pour la vente de son produit, garantir la transparence des prix et des transactions.
L’équivalent de cette plateforme existe aussi en Ethiopie. L’Ethipia Commodity Exchange est l’une des plateformes agricoles les plus réussies en Afrique. Les agriculteurs enregistrent leurs produits standardisés sur la plateforme et les mettent dans des entrepôts certifiés avec récépissés. Les transactions se font électroniquement avec des paiements sécurisés.
Sur le 3ème pilier, on retrouve en France le « réseau des Nouvelles Marchés » piloté par France Agrimer. C’est une plateforme qui collecte les informations aux différents stades de la commercialisation auprès des opérateurs via des enquêteurs dans les régions. Les cotations des différents produits agricoles sont publiées gratuitement. Cette plateforme permet de donner une information fiable et neutre et améliore la transparence du marché. Elle sert aussi comme référence pour les négociations commerciales entre les opérateurs.
En Tunisie, nous avons les groupements interprofessionnels qui sont le fruit d’une collaboration entre le secteur privé et l’administration. Un modèle qui a prouvé ses limites. Les groupements ont des capacités très limitées, ne peuvent pas intervenir sur le marché, et sont souvent sous le contrôle du secteur privé via les conseils d’administrations. Leurs systèmes d’informations sont obsolètes et manque cruellement de moyens logistiques et humains.
Pour maitriser les prix des produits agricoles, la Tunisie a besoin :
- un RNM tunisien comme celui en France, pour la transparence des prix ;
- une plateforme numérique de type e-NAM reliant producteurs, grossistes et marchés de gros ;
- un système de stockage stratégique inspiré du Brésil et de l’Inde ;
- et des entrepôts certifiés avec récépissés d’entrepôt, à l’image de l’Éthiopie.
Cela permettrait d’agir simultanément sur la transparence, la commercialisation, la logistique et la stabilisation des prix.




















