Les chiffres sont têtus. Le rapport publié par l’Institut National de la Statistique (Mars 2026) sur l’infrastructure en Tunisie est venu riche en informations. Il couvre plusieurs secteurs tels que l’infrastructure routière, éducative, culturelle, sportive et de santé. Sur ce dernier domaine les chiffres sont édifiants et témoignent d’un recul flagrant de la santé publique face à un secteur privé qui cherche à combler le vide laissé par l’Etat. Ces chiffres témoignent aussi que l’Etat ne joue pas pleinement son rôle social dans le secteur de la santé. Aucune extension, aucun investissement d’envergure n’a été réalisé dans le secteur. Les dépenses consacrées au secteur de la santé publique, malgré leur importance, arrivent à peine à couvrir les charges et entretenir l’existant.
Recul du secteur public malgré les efforts :
Le secteur de la santé est l’un des piliers du développement du pays. On se vante toujours d’avoir le meilleur système de santé, les meilleures compétences, et les meilleures unités hospitalières…et pourtant ce n’est que du bluff.
Malgré son importance le budget du ministère de la santé ne permet pas de développer ni d’investir massivement dans de nouvelles technologies ou du nouveau matériel. Le budget du ministère de la Santé en Tunisie affiche une tendance à la hausse cette année, atteignant 4,350 milliards de dinars (hors ressources propres), soit une augmentation de 8,75 % par rapport à 2025. Il représente 5,4 % du budget de l’État.
Et pourtant les indicateurs publiés par l’INS au mois de Mars nous font froid au dos. Tous les principaux indicateurs de la santé publique reculent, au meilleur des cas, stagnent. Comme si l’Etat a cessé d’investir dans le secteur.
- Le nombre des centres de santé de base est passé de 2067 en 2004 à 2109 en 2014, 2105 en 2021 et 2102 en 2024. Ce sont les centres qui assurent une certaine proximité avec les citoyens. Entre 2014 et 2024, 7 centres sont fermés au lieu d’en créer des dizaines. La région du centre ouest est la mieux couverte avec 442 centres, le centre ouest avec 392 centres,
- Le nombre de lits dans les hôpitaux publics est passé de 20207 en 2014, 22553 en 2021, 22214 en 2023 et 21886 en 2024. Le district de Tunis est le mieux équipé avec 6170 lits, suivi du centre est avec 5410 lits, et la région du nord est avec 2517 lits.
- Le nombre des services d’urgences dans les structures publiques est passé de 191 services en 2021, à 192 en 2024. La région du centre est la mieux lotie avec 36 urgences, suivie du centre ouest avec 33 urgences.
- Le nombre de médecins dans le secteur public a chuté de 6783 médecins en 2018 à 6113 médecins en 2024. La situation pour certains cadres hospitaliers est devenue insupportable avec une charge de travail importante, des moyens limités, et un personnel qui manque. Depuis des années l’hôpital public ne recrute plus. Pour cette année, un concours sera ouvert prochainement pour combler le manque qui existe.
- 75% de la capacité d’accueil hospitalière publique est concentrée dans les régions côtières.
Un secteur privé qui gagne du terrain :
Face à la stagnation et au recul du secteur public de santé, le secteur privé de la santé gagne du terrain. Les chiffres officiels de l’INS témoignent d’une croissance importante sur tous les niveaux.
- Le nombre de cliniques privées est passé de 88 en 2014 à 112 en 2024. 47 cliniques privées sont sur le grand Tunis et 30 au Centre Est. Ces cliniques ont une grande partie de leur chiffre d’affaire réalisée grâce aux ressortissants algériens et libyens.
- Le nombre de lits dans les cliniques privées est passé de 4092 en 2014 à 7259 lits en 2024.
- Le nombre de laboratoires privés est passé de 448 laboratoires en 2014 à 700 en 2024.
- Quant aux médecins de libre pratique ils sont passés de 8353 en 2018 à 9202 en 2024. Le secteur public n’est plus attractif. Les jeunes médecins préfèrent s’établir pour leur propre compte ou quitter le pays.
- Le nombre de pharmacies est passé de 2127 en 2018 à 2375 en 2024.
- Le secteur privé en Tunisie détient 85% des centres IRM et 73% des scanners.
Cette situation pèse énormément sur le pouvoir d’achat des tunisiens et leur qualité de vie. Selon les récents chiffres, le tunisien paye 40% de ses dépenses de santé alors que l’OMS conseille de ne pas dépasser les 25%.
Malheureusement, aujourd’hui nous sommes face à un système de santé à double vitesse : un système de santé public pour les démunis, et un système de santé privé pour la classe moyenne et les riches. C’est la consécration même de l’injustice sociale.
A ce rythme le secteur privé dominera la santé en Tunisie dans les 10 prochaines années. Nous tendons vers une privatisation du système de santé.


























