Le gouvernement est en pleine préparation du budget 2027 qui doit être présenté à l’assemblée au plus tard le 10 Octobre 2026, sans qu’aucune mesure ni aucune estimation n’aie fuité jusqu’à présent. Selon la constitution tunisienne, le gouvernement est appelé à présenter l’exécution du budget à l’assemblée au mois de Juillet et donner les hypothèses sur lesquels il va préparer le budget 2027. Or, jusqu’à aujourd’hui la commission des finances à l’assemblée n’a rien reçu malgré les sollicitations de son président Maher Ketari. Dans cette tourmente et ce flou, le gouvernement continue de lever le slogan de l’Etat social. Une démarche confrontée à un mur budgétaire infranchissable aggravé par le déficit énergétique, la baisse de la croissance et la hausse des cours du brut. Pour le gouvernement c’est un exercice d’équilibriste pour continuer à protéger le pouvoir d’achat des ménages, garantir les services publiques,… tout en préservant les équilibres financiers. Mais jusqu’ou le slogan de l’Etat social peut-il tenir ? Le problème ne réside-t-il pas dans un changement de conception d’un Etat social redistributif axé sur la dépense, à un Etat, encore social, mais productif et créateur de richesses ?
Un gouvernement conscient des enjeux :
Le gouvernement tunisien se trouve aujourd’hui face à un dilemme embarrassant. Des services publics (eau, électricité, transport, santé, éducation…) dégradé et qui nécessitent de grands investissements, un pouvoir d’achat des ménages qui s’effrite sous l’effet d’une inflation galopante, des entreprises publiques au bord de l’agonie, un chômage qui stagne, et une croissance molle. De l’autre côté, une marge financière très réduite pour continuer à financer le système de sécurité sociale, la compensation des produits de base, le paiement des salaires, ….
Le plus important c’est que l’actuel gouvernement est conscient de tous ces enjeux. Lors de la réunion du conseil des ministres restreint du 4 Août 2026 consacré à la présentation des grandes orientations du budget 2027, la présidente du gouvernement a rappelé que ce budget « vise à stimuler la création de richesse par la valorisation des ressources nationales et le développement des secteurs à forte valeur ajoutée, tout en assurant un développement équitable et en renforçant la justice sociale ». « Elle a rappelé que ce projet doit concilier viabilité financière et croissance inclusive, en mettant l’accent sur la réforme du système de santé, la transformation numérique, la restructuration des entreprises publiques et l’impulsion de l’investissement. Il s’agit également de renforcer l’équité fiscale et de favoriser l’intégration de l’économie informelle ». La présidente du gouvernement a surtout insisté sur « la nécessité pour ce projet de répondre aux aspirations des Tunisiens, conformément à la vision du Président de la République, Kaïs Saïed, en consolidant les piliers de l’État social et en garantissant un développement équilibré ».
Autant de belles paroles qui doivent être transformées en décisions, articles de loi et actions concrètes.
Trainer le déficit :
Selon le ministère des Finances, le déficit budgétaire est passé de 11,66 milliards de dinars en 2023 à 10,78 milliards en 2024 puis 9,25 milliards en 2025. Pour 2026, la loi de finances prévoit un déficit de 11,37 milliards de dinars, soit environ 6 % du PIB. Parallèlement, la dette publique est passée de 126,7 milliards de dinars en 2023 à 141,7 milliards en 2025 et est prévue à 156,7 milliards en 2026, soit 83,4 % du PIB. La pression fiscale est passée de 26.1% en 2024 à 25.4% prévue en 2026.
La contrainte budgétaire en Tunisie est encore plus difficile surtout avec une croissance molle. La Banque Mondiale prévoit une croissance de 2.3% en 2026 et 2.1% en 2027. La Tunisie a déjà réussi à enregistrer une croissance de 2.3% au premier semestre contre des prévisions de 3.2%. Ce niveau de croissance est insuffisant pour créer de l’emploi, renflouer les caisses à travers les recettes fiscales et créer de la richesse suffisante. Une situation qui survient en pleine hausse des besoins sociaux.
Ces difficultés ont été amplifiées par une conjoncture internationale hostile avec une guerre au Moyen-Orient qui a haussé le prix du brut à plus de 100 dollars le baril, une guerre russo-ukrainienne qui perturbe les approvisionnements en céréales, et cerise sur le gâteau, un ralentissement de la croissance dans les principaux pays européens partenaires.
Un état dépensier ne peut pas résister :
La stratégie du gouvernement est de vouloir tout faire en même temps selon le communiqué du conseil des ministres d’Août 2026 : protéger le pouvoir d’achat des ménages, réduire la dépendance énergétique, maintenir les subventions et sans aucune hausse des prix, maitriser le déficit, réduire les dépenses publiques, et maintenir un niveau d’investissement public important. Or on ne peut pas tout faire en même temps.
La réflexion doit se baser sur de nouveaux paradigmes : comment réduire les dépenses en dépensant mieux, comment maintenir les subventions mais en mieux les ciblant vers les personnes nécessiteuses, comment accélérer la transition énergétique sans engager l’Etat dans de nouvelles dépenses, comment réformer les entreprises publiques selon un ordre de priorité,…
Mais que fait réellement l’Etat aujourd’hui ? Il collecte l’impôt (les recettes fiscales représentent plus de 80% du budget), le redistribue sous forme de salaires (40% du budget), de subventions, d’interventions sociales, d’investissements publics, de dépenses de fonctionnement,…S’il y a un manque, l’Etat s’endette. C’est le cercle dans lequel tourne l’Etat depuis des années. Or si on veut tout financer on risque de ne pas prioriser les besoins essentielles, et on sera confronté au mur de la dette. L’Etat ne peut pas répondre aux attentes sociales en augmentant les dépenses.
C’est à ce niveau que la logique gouvernementale doit changer. En effet, il est important de ne pas limiter la définition de l’Etat social à l’octroi de dons, de subventions, de hausses salariales, d’aides, d’exonération pour les couches vulnérables,…..mais aux investissements productifs. L’aménagement d’une route ou d’une zone industrielle, la construction d’un hôpital ou une école, ….sont aussi des dépenses sociales puisqu’ils permettent de créer des emplois, améliorer les conditions de vies et générer des richesses. On migre alors vers l’Etat social productif.
L’enjeu en Tunisie pour les budgets futurs n’est pas d’opposer l’Etat social voulu et exigé par le président de la République, à la rigueur budgétaire. L’enjeu est d’avoir un état social financé durablement (à travers une croissance soutenue) et non pas un état social financé par des recettes fiscales qui augmentent et de l’endettement.




















