Sondages en chute, fractures au sein du camp républicain, candidats démocrates qui défient l’AIPAC : aux États-Unis, le soutien automatique à Israël n’est plus un consensus mais un risque électoral.
Pendant des décennies, soutenir Israël sans conditions a été, à Washington, l’une des rares positions qui transcendaient le clivage partisan. Ce socle se fissure ouvertement. Entre la lassitude croissante face à la guerre à Gaza, l’onde de choc du conflit avec l’Iran et le coût budgétaire d’une aide militaire devenue colossale, une partie significative de la classe politique américaine — démocrate comme républicaine — commence à dire tout haut ce qui était jusque-là tabou : le prix payé par les États-Unis pour leur alliance avec Israël est devenu trop élevé.
L’opinion publique américaine se retourne
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Un sondage Quinnipiac récent indique que 60 % des Américains — dont les trois quarts des démocrates et les deux tiers des indépendants — s’opposent à l’envoi d’armes à Israël. Du côté du Pew Research Center, l’évolution est tout aussi nette : 60 % des adultes américains se disent désormais défavorables à Israël, soit une hausse de près de 20 points depuis 2022. Sur le plan des sympathies respectives envers Israéliens et Palestiniens, l’institut Gallup constate un écart qui se resserre depuis 2019 — un basculement qui aurait été impensable il y a vingt ans.
La guerre à Gaza a agi comme un accélérateur de cette érosion, mais le mouvement était déjà à l’œuvre depuis plusieurs années. L’entrée en guerre contre l’Iran, début 2026, a fait basculer une partie de l’opinion qui restait jusque-là résolument favorable à Israël : nombre d’observateurs estiment que Benjamin Netanyahu a entraîné Donald Trump dans un conflit qui servait avant tout les intérêts israéliens, et non américains — une critique désormais portée ouvertement par des figures conservatrices qui ne l’auraient jamais formulée il y a deux ans.
La fracture inédite au sein du camp MAGA
Le signal le plus surprenant vient de l’intérieur même de la base électorale de Donald Trump. Après le lancement, le 28 février 2026, de l’opération militaire conjointe américano-israélienne contre l’Iran — baptisée « Operation Epic Fury » — et la mort de plusieurs soldats américains, des figures centrales du mouvement MAGA ont rompu publiquement avec la ligne pro-israélienne de la Maison Blanche.
Le journaliste conservateur Tucker Carlson a qualifié le conflit de « guerre d’Israël », affirmant qu’elle n’a eu lieu que parce qu’Israël le voulait, et a décrit la campagne militaire comme « dégoûtante et abjecte ». L’ancienne présentatrice Megyn Kelly a, elle, mis en doute la justification du sacrifice de vies américaines. L’ex-élue républicaine Marjorie Taylor Greene, autrefois pilier du mouvement, a rompu avec Trump sur ce dossier, qualifiant les actions israéliennes à Gaza de « crimes de guerre » et réclamant la fin du soutien américain. Même le polémiste Matt Walsh, pourtant soutien de Trump, a publiquement demandé ce que cette guerre apportait concrètement aux citoyens américains, estimant qu’Israël n’est « pas l’Amérique ».
Face à cette fronde, Donald Trump a tranché sans nuance : « MAGA, c’est moi — MAGA, ce n’est pas les deux autres », a-t-il répondu à ses critiques, balayant la dissidence. Mais le simple fait que ce débat existe au grand jour, dans les médias conservateurs les plus influents, marque une rupture par rapport à des années de soutien quasi unanime à droite.
Chez les démocrates, l’AIPAC devient un handicap
Du côté démocrate, le basculement est tout aussi spectaculaire. L’aide militaire à Israël est devenue un test politique déterminant dans les primaires du parti. L’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), longtemps considéré comme le lobby le plus puissant de Washington, est aujourd’hui perçu comme un boulet par de nombreux candidats, qui font campagne ouvertement contre son influence.
Dans le New Jersey, la militante progressiste Analilia Mejia a battu un démocrate centriste devenu la cible de l’AIPAC pour avoir simplement évoqu’évoqué des conditions à l’aide militaire — avant de remporter, quelques semaines plus tard, un siège à la Chambre des représentants face à un républicain pro-israélien. Dans l’Illinois, un candidat se définissant comme « sioniste progressiste » a résisté à plus de cinq millions de dollars de dépenses liées à l’AIPAC. Le lobby J Street, lui-même pro-israélien, a fini par dénoncer publiquement le recours « de plus en plus agressif à l’argent et au muscle politique » de l’AIPAC pour faire taire les voix critiques.
Plusieurs figures pressenties pour la course présidentielle démocrate de 2028 ont déjà pris leurs distances. Le gouverneur de Californie Gavin Newsom a qualifié Israël d’« État en quelque sorte d’apartheid » avant de nuancer ses propos. L’ancien conseiller démocrate Rahm Emanuel, qui s’était pourtant engagé volontairement dans l’armée israélienne en 1991, a déclaré que « l’époque où le contribuable américain subventionnait militairement Israël est terminée ». Une organisation politique, American Priorities, s’est même constituée officiellement en février 2026 dans le but explicite de contrebalancer l’influence de l’AIPAC, avec un budget de campagne supérieur à 10 millions de dollars pour les élections de mi-mandat.
Le poids budgétaire d’une alliance devenue exceptionnelle
Derrière le débat politique, il y a une réalité comptable. Israël reçoit environ 3,8 milliards de dollars d’aide militaire américaine chaque année, dans le cadre d’un protocole d’accord qui prévoit 38 milliards de dollars sur la période 2018-2028. À cela s’ajoute un soutien exceptionnel lié à la guerre à Gaza puis au conflit avec l’Iran : des chercheurs de l’université Brown estiment que l’aide américaine à Israël, opérations militaires directes incluses, a atteint 22,8 milliards de dollars sur la seule année suivant les attaques du 7 octobre 2023 — soit près d’un tiers des dépenses militaires israéliennes de 2024, selon le Congressional Research Service.
La Chambre des représentants a malgré tout adopté un nouveau paquet d’aide militaire de 3,3 milliards de dollars dans le cadre du budget 2026 — en contradiction directe avec une opinion publique largement opposée à ces livraisons d’armes. C’est précisément cet écart entre la volonté populaire et les choix du Congrès qui nourrit la colère des deux bords politiques, chacun pour des raisons différentes : les progressistes dénoncent un soutien inconditionnel à une politique jugée responsable d’exactions à Gaza, tandis qu’une partie de la droite isolationniste y voit la subvention d’une guerre étrangère aux dépens du contribuable américain.
Israël lui-même anticipe la fin du robinet américain
Signe que ce changement d’atmosphère à Washington est pris au sérieux à Jérusalem, Benjamin Netanyahu a lui-même annoncé vouloir réduire à zéro, sur dix ans, la composante financière américaine de la coopération militaire bilatérale, préférant faire évoluer la relation « de l’aide vers le partenariat ». Israël a engagé un vaste programme d’indigénisation de son industrie de défense — près de 118 milliards de dollars sur dix ans — tout en cherchant à diversifier ses partenariats, notamment avec l’Inde et l’Allemagne. Les exportations d’armement israéliennes ont déjà plus que doublé depuis 2016, dépassant 14,8 milliards de dollars par an, preuve d’une industrie de défense désormais mature.
Ce mouvement n’est pas seulement stratégique : il vise aussi à désamorcer, en amont, les critiques croissantes à Washington en réduisant la dépendance d’Israël à l’argent du contribuable américain — quitte à perdre, au passage, une partie du contrôle que les États-Unis exercent traditionnellement sur les opérations militaires israéliennes via les conditions attachées à cette aide.
Un consensus bipartite qui ne tient plus qu’à l’élite politique
Plusieurs centres de recherche, dont l’institut autrichien OIIP, résument la situation par une formule devenue récurrente à Washington : la relation stratégique entre les deux pays reste étroite à court terme, mais sa légitimité populaire s’érode durablement, en particulier chez les démocrates et les jeunes générations. Le changement de politique concrète reste pour l’instant limité, fréiné par un consensus institutionnel encore solide parmi les élites à Washington. Mais chaque soutien supplémentaire — militaire, diplomatique ou financier — devient politiquement plus coûteux à assumer publiquement, des deux côtés de l’échiquier politique américain.
Pour l’administration Trump comme pour le camp démocrate, le message qui se dégage de ces derniers mois est le même : associer son nom de manière trop visible à la politique israélienne, en particulier à Gaza et dans le dossier iranien, comporte désormais un risque électoral réel. À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, c’est cette équation — le coût politique, humain et financier d’Israël pour les États-Unis — qui s’impose progressivement comme l’un des enjeux de politique étrangère les plus disputés du pays.
Abou Farah




















