Jeu. Nov 26th, 2020

Maher Gaida : »L’Etat providence qui pense à tout et fait tout connait ses derniers jours »

L’expertise comptable est une profession libérale dont la mission consiste en la prestation de services comptables, fiscaux et sociaux pour le compte d’une clientèle principalement entrepreneuriale.

La spécificité du métier réside avant tout en son incroyable diversité: diversité des services rendus, diversité des clients servis et aussi diversité des équipes. Les professions libérales sont une source économique précieuse pour les Etats capables de les discipliner et de les développer.

Nous avons jugé opportun de clarifier certains points avec monsieur Maher Gaida, Vice président de l’Ordre des Experts Comptables de Tunisie.

Lors de vos dernières interventions vous avez axé vos discours sur la nécessité de redonner à l’éthique la place qu’elle mérite dans vos travaux. Est-ce pour autant que les valeurs se sont dilapidées ?

Absolument, beaucoup pensent que les problèmes que connait la Tunisie sont des problèmes politiques, de gouvernance, voir des problèmes techniques,… Pour ma part je demeure convaincu que nous souffrons d’une grave crise de confiance qui tire sa source d’un manque flagrant de valeurs, d’éthiques et de déontologie. Nos échelles de valeurs sont brouillées et leur lisibilité est à géométrie variable. Un tunisien peut  allégrement détourner quotidiennement le fisc et se prosterner quotidiennement pour faire ses prières. Un tunisien peut très bien griller un feu rouge et trouver le justificatif à un tel acte, il peut très bien jeter ses ordures devant la maison de son voisin et ne ressentir aucune culpabilité,… les exemples d’actes d’incivilités et d’irrespect des lois et des hommes peuvent être ainsi multipliés à profusion.

A mon avis, cette crise est historique, profonde ,structurelle et elle mérite que l’on s’y attarde un peu afin de trouver les bonnes solutions.

Pourquoi le Tunisien a perdu confiance ? Pourquoi détourne-t-il les lois ? Pourquoi a-t-il un comportement incivique ? Pourquoi ne respecte-t-il pas ni son milieu ni les autres ?

Je pense que cela remonte à un archétype ancré en notre personnalité et subconscient tunisien. En effet, cette crise de défiance vient du fait que la Tunisie a été colonisée depuis plus de 3000 ans et n’a jamais été gouverné par des gouvernements qui ont été en symbiose avec les populations autochtones. Les dirigeants de ce pays ont toujours privilégiés leurs intérêts ou l’intérêt et de leur famille, ou l’intérêt d’une certaine caste, voire d’une certaine force d’occupation au détriment des populations quelles sont censées servir.

Est nait donc un sentiment de défiance et de frustration vis-à-vis des symboles de l’autorité de ce pays. Autorité qui est plus craint que respectée.

Ainsi dans l’inconscient collectif s’est installé un comportement bizarre: Nous allons voler les gouvernants avant qu’ils ne nous pillent et nous surtaxent. Nous allons salir et souiller l’extérieur de nos maison, c’est-à-dire, les rues les espaces publiques, voire détruire les mobiliers urbains et autres biens publiques (« Rizq El Bilic ») car il représente l’autorité de l’occupant, du gouvernant illégitime…Ces biens dans l’inconscient collectif, ne leurs appartiennent pas et donc les détériorer revient à affaiblir l’occupant et lui montrer qu’il n’est pas le bienvenu.

Je pense que l’occupant ottoman a également contribué à ancrer cet état d’esprit de défiance, à cause de politiques fiscales éreintantes mais également, chose surprenante, par l’interdiction d’impression de livres durant plus de 3  siècles en Tunisie ainsi que par la réduction de la Tunisie et de l’Algérie en tant que place forte spécialisée dans le rapt, la piraterie, le vol et l’esclavage. Comment voulez-vous ne pas avoir des séquelles profonds dans notre inconscient collectif.

Pour couronner le tout, l’occupation française, grâce ou à cause au décret Crémieux, a spolié les Tunisiens de leurs droits et les a classé en sous homme de catégorie 3 dans leur propre pays (la catégorie 1, revenant aux français et autres occidentaux et la catégorie 2 aux juifs) !

Comment créer la confiance donc après autant de tragédies et de dérapages ?

La réponse n’est pas simple et n’est pas univoque. Certaines pistes méritent d’être considérées :

  •         Se réapproprier notre véritable histoire et mieux la comprendre
  •         Disposer de gouvernants légitimes
  •         S’assurer que les politiques gouvernementales soient équitables
  •         Enseigner les principes civiques et éthiques dès la maternelle (à l’image de ce qui se pratique en Finlande et au Japon)
  •        Réapprendre aux gens d’avoir confiance en eux, d’avoir confiance en les autres et enfin d’avoir confiance dans les systèmes et les lois (qui doivent être justes et équitables)
  •         Enseigner l’éthique des affaires aux dirigeants et imposer un comité éthique dans toutes les entreprises d’une certaine taille à définir.
  •         Imposer les travaux d’intérêt public à toute personnes jugée pour corruption ou pour incivilité.
  •         Enfin, d’appliquer la loi avec fermeté et sans passe-droit (en suivant l’adage romain, Dura lex , sed lex)

Comme vous le voyez c’est un vaste chantier, qui va nécessiter une à deux générations avant de sortir des pesanteurs de notre passé. Mais nous devons entamer ledit chantier dès à présent.

Les  entreprises publiques se sont multipliées mais les avis divergent quant aux solutions qui pourraient redresser la situation de ces entreprises. Qu’en pensez-vous ?

A mon sens, les entreprises publiques voient plutôt leur nombre régresser à cause des privatisations réalisés au cours des années 2000, on en compte à peine 300 entre entreprises et établissements publiques. Autant dire que l’Etat est à la tête d’un petit groupe de sociétés.

La question serait plutôt quel rôle donner à l’Etat moderne en Tunisie face aux défis internes et externes qui s’imposent à nous ?  L’Etat providence qui pense à tout et fait tout connait ses derniers jours. Il est concurrencé en cela par de puissants lobbies et intérêts privés, nationaux et internationaux qui revendiquent une part de sa souveraineté sur  la santé, l’éducation, le transport, voire même la sécurité publique.

L’Etat est un très mauvais gestionnaire en Tunisie (et dans le monde). A part tracer les grandes stratégies de développement, élaborer les lois et arbitrer les intérêts et les enjeux, il doit cesser de gérer des secteurs concurrentiels dont la rapidité de gestion et de prise de décision doit être sa marque de fabrique. Il devra pour cela se désengager des entreprises dans le service publique n’est pas le principal objet et intégrer un logique de cogestion avec les privés.

Je suis partisan de procéder par étape comme suit :

  •         Inventorier les entreprises à gérer en cogestion Public /Privé
  •         Réévaluer à la juste valeur leur patrimoine foncier tout en identifiant les biens nécessaires à l’exploitation des bien non nécessaire à l’exploitation
  •         Liquider les actifs réévalués non nécessaires à l’exploitation par un Asset Management Company afin de refinancer les entreprises publiques
  •         Revoir les règles de gouvernance et désigner des compétences avérées dans les conseils d’administrations
  •         Revoir et étendre les objectifs assignés pour ces entreprises publiques sachant que la Tunisie a besoin de reconstruire et de développer tout son territoire et ce dans le cadre d’une politique de grands travaux à définir pour les 15 prochaines années
  •         Créer un pacte social avec les employés afin de réviser les grilles salariales en introduisant un facteur de rémunération variable compte tenu d’indices de productivités à définir pour chaque entreprise publique. Tu travailles plus et mieux / tu gagnes plus et mieux
  •         Assouplir les règles de gestion et de commande publique afin de laisser la même flexibilité que dans les entreprises privés
  •         Renforcer les règles de contrôle interne et de lutte contre la corruption en introduisant les nouvelle technologies de type cloud computing, work flow, block chain… et autres technologie digitales qui permettent plus de transparence et de rigueur
  •         Adopter les meilleures normes et pratiques internationale en matière comptable et financier
  •         Recruter des administrateurs indépendants qui puissent contrôler et rehausser les conseil d’administration
  •         Introduire toutes les entreprises publiques en bourse en les rendant réellement populaire par un accès simplifié à l’actionnariat (pour les 49% revenant au secteur privé) .
  •         Favoriser les plans de départ à la retraite anticipé
  •         Imposer un moratoire de licenciement de 3 années
  •         Imposer des indices de performances pour toutes les entreprises et permettre leurs mises en faillite si elles ne sont pas solvables
  •         Mettre un terme aux dépenses non stratégiques (comme la gestion d’un parc automobile de plus de 70 000 véhicules) tout en désignant une structure sépcialisée dans le «  Killing costs »

Ces mesures sont réalisables et peuvent être piloté par un Copil (Comité de pilotage de haut niveau) afin de redéployer l’action publique vers les zones où l’Etat a tout son sens :

  •         Relever les défis du stress hydriques
  •         Assainir le cadastre agricole et assainir et développer les pratiques agricoles
  •         Résoudre les défis des sources énergétiques renouvelables et sortir de la dépendance des énergie carbones
  •         Appliquer les objectifs de développement durables et labéliser la Tunisie « Terra Ecologica » d’ici 2030
  •         Protéger notre littorale et protéger nos mers et nos côtes
  •         Lancer les centres de recherches et de développements en matière d’économie digitale
  •         Revasculariser notre territoire par une stratégie de transport multimodale en donnant la part belle au chemin de fer et aux métros sous terrains et aux lignes TGV
  •         Redynamiser notre industrie mécanique et électronique notamment en créant des champions en matière de production photovoltaique, et dans l’industrie automobile ou électronique.

Comme vous le voyez, on n’a pas complétement tué l’Etat providence, mais on souhaiterait le transformer en Etat prévoyant et diligent ayant une vision saine de l’avenir.

La municipalité de l’Ariana et la Marsa ont signé les conventions pour se soumettre à l’exercice de la notation. En quoi ces actes pourraient améliorer la gouvernance des municipalités ?

C’est une bonne chose et nous saluons cette initiative de Magreb rating avec ces deux municipalités avant gardistes et qui vise la transparence et la bonne gouvernance.

Mais en tant que Vice-président de l’Ordre des experts Comptables de Tunisie, j’ai signalé que l’approche mériterait d’être revue à travers un prisme plus élaboré car comment peut-on noter une municipalité en absence de comptabilité en partie double, d’inventaire physique fiable et de systèmes financiers et tableaux de bords pertinents ?

Nous avons à maintes reprises rappelé qu’il est urgent et impérieux d’adopter les normes IPSAS telles quelles (normes comptables pour les établissements publiques)  afin de disposer d’état financier fiable à-même de communiquer sur la bonne gestion des ressources et du patrimoine municipale par la municipalité.

Nous valorisons donc  l’initiative de Maghreb Rating, mais nous pensons qu’elle est prématurée.

En effet, une grande majorité des municipalités en Tunisie souffrent d’un niveau de corruption élevé, et d’absence de systèmes d’informations fiables exposant ces entités à de nombreux risques d’erreurs et de fraude.

Vous l’avez déclaré haut et fort «  notre système fiscal est trop complexe » une déclaration que certains qualifient d’exagérée. Qu’en pensez-vous ?

Posez la question aux contribuables et vous connaitrez sa réponse.

Mais en tant qu’expert comptable ayant une experience internationale, je peux vous confirmer que notre suystème fiscal est complexe et totalement obsolète.

Bien que la pression fiscale estimée à 22 % en 2017 (Recettes fiscales / PIB), soit dans la moyenne des pays et n’est -en apparence- pas très contraignante pour les Tunisiens, elle le devient pourtant quand :

  •         450 000 forfaitaires ne contribuent qu’à concurrence de 28 millions de dinars au budget de l’Etat.
  •         Le secteur parallèle gère des milliards sans qu’aucune recette fiscale n’en soit retirée et ce au vu et au su de plus de 200 000 représentants de l’Etat en armes (Armée, police, gendarmerie, douanes) qui voient et qui laissent faire la contrebande en plein milieu des rues de la Tunisie ‼??
  •         Les autres contribuables font de la fraude fiscale leur sport national…

A mon avis, il y a moyen de parvenir à la même recette fiscale en :

  •         Simplifiant le code des impôts en le faisant passer de plus de 3000 pages à moins de 300 pages
  • Baissant les taux des impôts directs et indirects à 15 %
  • Généralisant ces taux à tous le contribuables
  •  Luttant fermement contre la fraude fiscale
  •  Banissant toutes les niches et avantages fiscaux
  •         Limitant la liste des déductions fiscales
  •         Enseignant la fiscalité et le civisme depuis la première année collège

Vous avez annoncé au sein de l’Ordre des Experts Comptables de Tunisie la création d’une académie spécialisée. Pour quand est prévu le lancement de cette académie et quelles sont ses objectifs ?

En effet, l’OECT se propose de lancer une Académie Internationale des Métiers du  Contrôle et de la Finance – AIMCF, dont l’objectif est de créer un écosystème qui permet de doter l’économie nationale de hauts cadres capables d’assurer des missions de contrôle et de reporting de haute qualité.

La profession considère que la Tunisie a besoin d’une institution nationale qui puisse regrouper tous les organismes qui sont intéressés par les formations et les certificats délivrés par l’AIMCF, qui puisse combler le vide relatif à la formation professionnelle comme complément à la formation universitaire et les diplômes délivrés par nos universités nationales.

Notre objectif ultime est d’aboutir à délivrer des certifications nationales et ou internationales valables pour une durée de 3 ans.

Cette académie est qualifiée d’internationale car elle se veut ouverte sur le monde et notamment :

– Aux institutions de certifications internationales

– Aux universités internationales

– Aux institutions académiques et ou de de contrôle africaines.

Les certifications proposées par cette académie seront orientées vers les dernières normalisations internationales dans les métiers du contrôles et de la finance (IFRS/ IPSAS/ ISA/SOC …) mais également vers les systèmes d’information, la gestion des risques et la lutte contre la fraude et le blanchiment.

La formation à prodiguer aura essentiellement une visée pratique et professionnelle, afin de doter les « académiciens » de compétences adaptés aux nouveaux besoins de l’économie nationale et internationale.

15 certificats seront proposés :

1: certificat IFRS / IASB

2: certificat IPSAS / IFAC

3: certificat ISA-ISAE / IFAC

4: certificat ISSAI /INTOSAI

5: certificat anti fraude et anti blanchiment (AML 30000 et iso 37001)

6: systemes d’information et intelligence artificielle

7 : financial english

8 : arabe des affaires

9 : ethique des affaires

10: risque financier (notation/ msi 20 000/ cartographie et réponse au risque)

11: internal audit and process reeingeneering

12 compliance, audit juridique et fiscal

13: contrôle qualité des métiers de contrôle

14: outils statistiques , actuaires et  économétrique d’analyse des risques

15 : compétences transversales financières et de contrôle

La rentrée académique est prévue pour le mois d’octobre

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