Jeu. Mai 6th, 2021

La Tunisie entre Crise politique et Terrorisme: Le coût économique ?

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Si de part le monde, il ne se passe pas un jour sans que l’on entende parler d’attentats ou de menaces terroristes contre des symboles ou des personnes ; le terrorisme et les agitations politiques de cette ampleur en Tunisie sont « nouvelles ».  Plongée dans une situation politique et économique difficile et floue, la Tunisie connait ces jours-ci une des périodes les plus difficiles depuis janvier 2011 : Crise politique et terrorisme!!! Il est donc impératif pour la Tunisie en général et pour le secteur privé en particulier de s’intéresser aux retombées économiques de ces nouveaux « venus ». Les économistes étudient depuis de nombreuses années déjà les diverses conséquences économiques du terrorisme et des agitations politiques.

Les Tunisiens et l’entreprise tunisienne sont donc confrontés à un nouveau phénomène qui fait irruption dans leur quotidien et qui manifestement crée une situation nouvelle. En effet, le récent classement du World Economic Forum a mis en lumière cette question et son impact sur la compétitivité de l’entreprise tunisienne. Ainsi, au niveau du piler institutionnel la Tunisie apparait au 137ième rang mondial pour ce qui concerne le coût du terrorisme pour l’entreprise, au 117ième rang pour ce qui concerne le coût des crimes et de la violence, et au 100ième rang pour le coût du crime organisé.

Ces classements sont issus d’une enquête menée auprès des chefs d’entreprises installées en Tunisie, et démontrent clairement une perception négative mais surtout d’un impact direct de la situation sécuritaire sur la productivité de l’entreprise.

Cette perception peut paraître comme subjective, liée à l’impact médiatique du terrorisme et à l’incapacité du chef d’entreprise de gérer ces phénomènes exogènes. Sans concertation avec le World Economic Forum, le CTVIE a lancé une enquête auprès des chefs d’entreprises pour étudier l’impact de la situation politique et sécuritaire en Tunisie sur l’entreprise, à court et moyen terme.

Mais, avant d’analyser en détail les résultats de cette enquête, il n’est pas inutile de rappeler, de quelle manière les campagnes de terreur ou les attaques ponctuelles déploient leurs effets sur l’économie d’un pays.

1. Le coût économique du terrorisme et des crises politiques

Le terrorisme  et les crises politiques affectent directement le climat d’affaire. Ils freinent les transactions de biens et services aussi bien au niveau national qu’international ; Ils  infligent toujours des souffrances et des dommages matériels colossaux : Au-delà de la perte de vies humaines et de la destruction des infrastructures, ils repoussent les capitaux étrangers, provoquent un climat d’incertitude et entraînent des distorsions dans l’allocation des ressources internes ainsi que des coûts indirects provenant des mesures de sécurité à mettre en place.

1.1. Impact sur les facteurs de production : Le travail et le capital

Le terrorisme cause la perte de vies humaines et détruit les infrastructures. La destruction d’importants moyens de production entraîne l’immobilisation de capacités de production en aval, ce qui entraîne des surcoûts au niveau des biens produits.

1.2. Impact sur la mobilité internationale des personnes, des capitaux et des biens

Le terrorisme réduit le plus souvent l’afflux de capitaux étrangers en provoquant une baisse de la fréquentation touristique et du volume des investissements directs étrangers. Les terroristes prennent régulièrement le tourisme pour cible . Le terrorisme et l’instabilité politique affectent aussi les décisions des investisseurs étrangers, puisqu’ils augmentent leurs coûts et diminuent l’attrait du pays concerné. Lorsque les investisseurs ont le choix entre plusieurs pays, il suffit que l’un de ceux-ci connaisse un début d’agitation terroriste pour que l’afflux de capitaux étrangers faiblisse sensiblement. Ce tarissement ralentit aussi le transfert de connaissances technologiques, ce qui accentue l’impact négatif que de telles actions peuvent avoir sur la croissance. Le terrorisme occasionne aussi des préjudices non négligeables au niveau du commerce international, surtout en raison du renforcement des mesures de sécurité nécessaires qui entrainent des retards dans les livraisons.

1.3. Impact sur le budget de l’Etat

Le renforcement des mesures de sécurité engendre pour la collectivité des coûts indirects. Or, ces mesures coûteuses, sont économiquement improductives, mobilisent des ressources déjà rares et renchérissent les transactions, ce qui pèse parfois très lourd sur les échanges extérieurs.

1.4. Impact sur l’allocation optimale des ressources

L’insécurité modifie les habitudes des particuliers en matière de consommation, d’économies et d’investissement, ce qui entraîne une distorsion des allocations de ressources dans le pays touché. Mis à part les investissements directs de l’étranger, la formation de capital dépend essentiellement du taux de l’épargne privée. Le terrorisme et la violence politiques ne précarisent pas seulement le droit de propriété sur les biens corporels et le capital financier, ils font également reculer le taux d’épargne. Le recul des investissements directs et du taux d’épargne pèsent sur l’ensemble des investissements et donc sur la croissance économique. Le terrorisme ne modifie pas seulement le volume, mais aussi la composition des investissements.

1.5. Impact sur la bourse

Suite à une instabilité politique et/ou après des attaques terroristes, les médias se font abondamment l’écho de leurs effets à court terme sur les marchés boursiers. Quand le terrorisme réduit les perspectives de bénéfices des entreprises dans les régions concernées, cela se répercute sur le cours des actions qui chutent et entraine la dégringolade des principaux indicateurs boursiers.

1.6. Impact sur le comportement des agents

Les assureurs et les réassureurs augmentent fortement leurs primes et réduisent ou refusent la couverture du risque terroriste. La hausse des primes d’assurance touchera certainement plusieurs secteurs tels que le transport,  les installations susceptibles de servir de cible comme les usines chimiques et les centrales électriques ou les immeubles de bureau à caractère emblématique.

2. Terrorisme et crise politique : Quelles perspectives économiques pour la Tunisie?

En plus de faire face à une crise politico-économique profonde, la Tunisie est devenue la cible d’actes  terroristes. Dans ce contexte et dans l’objectif de recueillir les opinions et les avis des chefs d’entreprises, l’IACE à travers le Centre Tunisien de Veille et d’Intelligence Economique a lancé une enquête auprès des chefs d’entreprises, durant la période 31/07/2013 au  05/08/2013, pour voir l’impact de la crise politique et des actes terroristes sur les perspectives économiques en général et sur l’activité du secteur privé en particulier. Les chefs d’entreprises répondant à l’enquête ont estimé l’impact économique de la crise politique actuelle sur leurs activités économiques. Il se dégage clairement deux conclusions :

Par nature, la crise politique à plus d’impact sur l’activité économique que les actes terroristes ; ce constat peut s’expliquer par le fait que les actes terroristes sont ponctuelle et limités dans le temps alors que la crise politique ne l’est pas, elle est plutôt latente et peut prendre différentes formes (grèves, sit-in, …) chose qui peut perturber le fonctionnement de l’activité économique.

Dans le temps, les répercussions futures –négatives- de ces événements seront davantage plus importantes que l’impact immédiat ; ce constat s’explique aussi par l’effet contagion ou l’effet tache d’huile de ces événements qui seront pris en considération dans les règles de décision de nos partenaires économiques pour ajuster leurs comportements à moyen et long terme afin de prendre en considération les événements que connait  la Tunisie.

2.1. Le terrorisme et les perspectives économiques

Les derniers événements ont ouvert une période de plus grande incertitude qui pourrait avoir des conséquences économiques à moyen terme. Ce constat été confirmé par l’enquête menée par l’IACE. Les résultats dégagés de l’enquête convergent vers les attentes théoriques développées plus haut. Ainsi, si les conditions actuelles persistaient, 88.9 % des chefs d’entreprises enquêtés estiment qu’à la fin de l’année la situation économique de la Tunisie sera pire qu’aujourd’hui et on clôturerait l’année 2013 avec une croissance négative de l’ordre de 0.46 %. Seulement 3.7% des enquêtés sont optimistes et estiment que la situation économique dans six mois sera meilleure qu’aujourd’hui.

Quant à l’impact des derniers actes terroristes sur leurs activités, 52% des enquêtés jugent que l’impact a été très élevé ou peu élevé, alors que pour 48 %  ces événements n’ont eu aucun impact. Ces actes terroristes auraient été directement à l’origine d’une baisse de 25.46% de l’activité du secteur privé, une baisse qui atteindrait vers la fin de l’année 41% de leurs activités.

On ressent bien ici un écart entre l’impact direct, sur lequel les chefs d’entreprises sont partagés, et l’appréciation qui est faite de l’avenir, où là une majorité claire se déclare pessimiste quant aux perspectives économiques.

2.2. La crise politique et les perspectives économiques

D’après la même enquête, et si l’on se fie aux appréciations des chefs d’entreprises la crise politique que traverse le pays a aussi directement contribué à une baisse de l’activité du secteur privé de plus de 30%, baisse qui atteindrait 45% au prochain semestre si la crise perdurait.
Environ trois quarts des interviewés ont jugé que l’impact de la crise politique  sur leurs activités est très élevé et plus fort et direct que l’impact des actes terroristes.

On voit très bien que les chefs d’entreprises font clairement la différence entre la situation sécuritaire et la situation politique, et identifient des impacts différents sur l’activité de leur entreprise. La crise politique a un impact direct et immédiat, tandis que la situation sécuritaire est perçue comme préoccupante et provoque un pessimisme général.

3. Conclusion et recommandations

Notre enquête a  mis en évidence l’importance du terrorisme pour la vie économique et l’entreprise. Si les recherches sont rares sur l’impact à long terme du terrorisme, il ne faut pas sous-estimer les conséquences à court et moyen terme des attentats. L’enquête menée par le CTVIE même si elle est spécifique et différente de celle menée par le World Economic Forum, donne des tendances claires sur le ressenti du chef d’entreprise par rapport au climat d’instabilité politique et sécuritaire.
Quoi qu’il en soit, six mois après le début de la vague d’attentats, il apparaît clairement que trois conséquences importantes seront durables :

Le climat général des affaires est affecté négativement ;

La tendance générale de l’entreprise est au pessimisme à court terme ;

L’entreprise est affectée directement et indirectement, et des surcoûts devront être assumés à ce titre.

Des efforts conséquents doivent donc être entrepris pour enrayer ce phénomène. Il convient, cependant, de ne pas mettre trop unilatéralement l’accent sur les moyens de dissuasion militaires et policiers. Mieux vaut chercher également à éliminer les causes profondes du mal. D’un autre côté, il faut éviter que l’économie n’étouffe sous le poids d’une réglementation excessive prononcée au nom de la lutte antiterroriste.
La réussite de ces mesures est tributaire de :

L’instauration d’une paix sociale et d’une volonté à mettre en œuvre le pacte social qui a été signé entre le gouvernement, l’UTICA et l’UGTT  le 14 janvier  2013.

L’assurance d’une stabilité politique permettant certainement de prendre les dispositions économiques nécessaires, justes et au bon moment.

La mise en place d’une feuille de route pour atteindre un niveau de stabilité politique suffisant pour mettre en œuvre un programme économique de relance.

Source IACE

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