Ven. Jan 28th, 2022

Que reste t-il de la classe moyenne ?

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Sous Ben Ali, on se vantait d’une classe moyenne qui représentait plus de 80% de la population, et qui est la matérialisation d’une Tunisie qui croît, prospère, et où il fait bon où vivre. Or, depuis la révolution, le mythe de la classe moyenne en Tunisie s’est fondu comme la neige. On a découvert un niveau de pauvreté plus important que déclaré, une situation sociale calamiteuse pour certaines couches sociales, et des drames humains qui n’ont pas lieu d’être aujourd’hui. Ce n’est pas qu’on ne reconnait pas l’existence d’une telle situation avant, mais on ne la croyait pas de cette ampleur. La classe moyenne en Tunisie s’est nettement effritée durant les dernières années sous l’effet d’une crise grave et de mesures de soutien limitées. Plusieurs personnes appartenant à la classe moyenne basculent de plus en plus dans la pauvreté. Mais que reste t-il réellement de la classe  moyenne ?

Le poids de la classe moyenne en Tunisie 

Selon les chiffres récents, la classe moyenne en Tunisie est en train de régresser. Elle représentait 44% en 1975, 70.6% en 1995, 77.7% en 2000, 81.1% en 2005. Aujourd’hui, elle ne représente que 69%. Selon les critères statistiques officielles, les familles appartenant à la classe moyenne sont celles ayant un niveau de dépense variant entre 585 dinars et 4000 dinars/ an (à prix courants).

Cette baisse dans la part de la classe moyenne traduit une conjoncture économique de plus en plus difficile et un pouvoir d’achat en baisse constante. Le niveau de l’inflation qui était maîtrisé à 3% lors des récentes années, grimpe au niveau de 6.4% au mois de Juin, l’un des niveaux historiques. De leur côté les salaires n’avaient pas augmenté dans la même proportion, ce qui a engendré une baisse du pouvoir d’achat évaluée à plus de 2% lors des 3 dernières années.

La classe moyenne en Tunisie est sans doute une soupape de sécurité pour l’économie, puisqu’elle est le moteur de la croissance à travers sa consommation. Cette classe regroupe essentiellement les fonctionnaires (fonction publique et entreprises publiques) qui sont au nombre de 750.000, le personnel des banques privées, les cadres du secteur privé, les professions libérales, les chefs de projets, les grands artisans…..Selon nos estimations, ce sont 1.820.000 ménages qui appartiennent à la classe moyenne, tout en rappelant que la moyenne par ménage est de 4.03 personnes.

Quels salaires pour quelles dépenses ?

Selon les statistiques réalisées sur la base des chiffres des budgets économiques, la croissance de la consommation en Tunisie était en symbiose avec la croissance des salaires. Le Tunisien consomme ce qu’il gagne et il arrive à peine à épargner, chose qu’il fait de moins en moins depuis la révolution. En effet, le taux de l’épargne est passé de 22.6% en 2010 à 16.8% en 2012. Cette baisse traduit la hausse du coût de la vie.

Durant les 30 dernières années, le revenu disponible des ménages a augmenté en moyenne annuelle de 10%. De l’autre côté de l’équation, la consommation a augmenté en moyenne annuelle de 9.6% durant la même période.

Selon  les statistiques de l’INS, la moyenne des salaires mensuels en Tunisie (ceux touchant un salaire chaque mois), est de 560 dinars en 2007, en brut. La moyenne des salaires toutes modalités de paiement confondues (hebdomadaire, mensuel, journalier…) est de 472 dinars. Avec une majoration des salaires de 30% durant les 4 dernières années, le salaire moyen en Tunisie est de 728 dinars.

Ceux qui touchent un salaire de 500 à 700 dinars représentent plus de 36% de la population, ceux avec un salaire variant entre 700 et 900 dinars représentent 18%, et ceux ayant un salaire dépassant les 1200 dinars représentent 10% de la population.

De 2005 à 2010, la croissance des dépenses des Tunisiens a augmenté de 6.1%, passant de 1696 dinars/personne/an à 2601 dinars/personne/an. Sur le grand Tunis, la moyenne de la dépense par personne est de 3228 dinars en 2010.

Selon le rapport de l’INS sur la mesure de la pauvreté, publié en 2012, la consommation moyenne des 20% les plus riches en Tunisie est 6 fois plus élevée que les 20% les plus pauvres. En effet, on passe de 794 dinars par personne à 5064 dinars/an de consommation. Entre ces deux quintiles se trouve la majorité de la classe moyenne tunisienne. Dans cette frange, la moyenne de consommation est répartie comme suit :

–          1368 dinars pour le 2ème quintile avec une croissance annuelle de 7.6%

–          1905 dinars pour le 2ème quintile avec une croissance annuelle de 7.5%

–          2670 dinars pour le 3ème quintile avec une croissance annuelle de 7.3%.

Depuis des années, la classe moyenne tunisienne adopte un mode de consommation de plus en plus occidentalisé sous l’effet de l’ouverture commerciale, de l’installation des plus grandes marques parmi nous, et de la modernisation du commerce (grandes surfaces, boutiques, publicité, soldes, promotions,….). La majorité des Tunisiens cherchent à adopter un mode de consommation bien établi dans une recherche d’appartenir à une catégorie sociale bien déterminée, ce qui pose la question de l’appartenance à la classe moyenne en Tunisie, soit par le revenu ou par le niveau de consommation.

Une classe moyenne endettée 

Pour arriver à suivre la tendance et maintenir un niveau de consommation décent, et faire face à l’effritement du pouvoir d’achat, la classe moyenne en Tunisie a constamment recours à l’endettement. En effet, selon les chiffres de la BCT, l’encours des crédits accordés par les banques aux particuliers est passé de 3073 MD en 2003 à 14826 MD en Mars 2013. L’encours des crédits à la consommation est passé de 904 MD en 2003 à 1950 MD en 2013. La part la plus importante des crédits aux particuliers est affectée au logement soit 6460 MD en Mars 2013. L’encours des crédits aux particuliers a augmenté de 16.4% entre 2010 et 2011 et de 21.4% entre 2009 et 2010. La situation actuelle de la liquidité sur le marché bancaire a obligé la BCT à prendre des mesures de restriction pour les crédits à la consommation, qui viennent d’être allégés récemment (constitution de réserves). Selon les derniers chiffres disponibles, le taux de l’endettement en Tunisie est de 17.6%, ce qui représente la part des la population active ayant contracté un crédit. Un niveau qu’on croit inférieur à la réalité. Selon nos estimations, 60% de la population active en Tunisie sont endettés auprès d’une banque, une caisse sociale,  une mutuelle, ou un fonds de soutien.

Des vies qui basculent dans la pauvreté 

La dégradation du pouvoir d’achat du Tunisien, qui fait face à une hausse importante de l’inflation, et à des salaires qui n’arrivent pas à suivre, laisse que beaucoup basculent dans la pauvreté, c’est-à-dire dans le premier quintile de la population. Le taux annuel des ménages qui basculent dans la pauvreté depuis les 3 dernières années est estimé à 3% chaque année. C’est-à-dire que la classe moyenne a perdu plus de 9% des ménages qui basculent dans la pauvreté. Ce basculement fait suite à la montée du chômage, et aux accidents de la vie devenus de plus en plus fréquents (divorces, accidents de travail, chômage technique, licenciement, …..) et qui surviennent chez certains ménages.

Une grande partie de la classe moyenne tunisienne arrive à peine à joindre les deux bouts. La nécessité de choisir un mari ou une femme qui travaille est devenue une nécessité pour mener une vie presque normale. L’attractivité entre les hommes et les femmes se fait de plus en plus sur des considérations purement matérielles (est ce suffisant pour être heureux ?).

La situation de la classe moyenne en Tunisie ne diffère pas de la situation de la classe moyenne dans les pays développés. En effet, un sentiment d’essoufflement est généralisé dans certains pays sous l’effet de la crise. Selon un rapport publié en 2012 de l’observatoire CETELEM, sur la classe moyenne en Europe, seuls 37 % des Européens appartenant à la classe moyenne considèrent que leur situation financière s’est améliorée sur ces dix dernières années. Pour 17 % d’entre eux, elle est restée stable et pour 46 % elle s’est dégradée. Ils pointent évidemment du doigt des facteurs économiques : 38 % disent que la hausse des prix a dégradé leur situation financière, 29 % évoquent la contraction de leurs revenus (montée du chômage, temps partiel, CDD, intérim, baisse des revenus dans certains pays… autant de facteurs explicatifs), et la hausse des impôts est évoquée par 20 % des personnes interrogées.

Il est important pour l’actuel gouvernement d’orienter les affectations sociales, non pas exclusivement aux pauvres, mais aussi à ceux de la classe moyenne qui ont basculé dans la pauvreté, et ils sont de plus en plus nombreux. Le modèle économique et social de la Tunisie est en jeu durant les prochaines années. En effet, il y a un risque de se trouver avec des riches et des pauvres seulement, et entre les deux il n’existera rien.

A.B.H

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