Dim. Mai 9th, 2021

Chute alarmante du dinar tunisien face à l’euro et au dollar: Le sauvetage du dinar serait-il possible ?

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Agitation sociale dans l’arrière-pays tunisien… la grogne sociale est montée d’un cran..  Des revendications sociales enflamment  les zones depuis le mi janvier, le malaise social s’accroit… .Entre  marasme économique et inégalités régionales, l’ambiance est houleuse.

Six ans après la révolution, les inégalités régionales restent un puissant facteur d’instabilité en Tunisie, avec des infrastructures défaillantes et des taux de pauvreté et de chômage supérieurs dans l’intérieur du pays.

La Tunisie, dont l’économie est en difficulté, connaît de nouveau, depuis plusieurs semaines, d’importants mouvements sociaux dans les régions, comme à Kairouan (centre) et au Kef (nord-ouest).

Depuis une semaine, le premier ministre, Youssef Chahed, a entrepris une tournée régionale, mais il a été reçu avec scepticisme. La présidence a en effet présenté pour la troisième fois, un projet dit de « réconciliation économique », visant à arrêter les poursuites contre les hommes d’affaires impliqués dans des affaires de corruption sous l’ancien régime. Une mesure qui risque d’accroître encore les tensions sociales.

Quelles raisons derrière la dépréciation abrupte du dinar?

Jusqu’à 2012, la valeur du dinar était déterminée sur la base d’un panier essentiellement composé d’euros et de dollars et où l’euro était prépondérant. Depuis avril 2012, le dinar obéit plus aux forces du marché et est déterminé par la confrontation entre l’offre et la demande des devises par rapport au dinar. Toutefois, la Banque Centrale de Tunisie intervenait pour lisser les volatilités. Or, pour défendre la valeur d’une monnaie, l’autorité monétaire devait utiliser les devises, ce qui diminue le stock de réserves de change. Donc, l’arbitrage à faire est : soit  défendre le dinar et perdre des réserves de change ou bien laisser le dinar flotter et économiser les devises. Le choix impulsé par le FMI et adopté par la Banque Centrale était d’économiser les devises au détriment de la stabilité des changes.

Les raisons reviennent essentiellement à la demande excédentaire de devises par rapport à l’offre. Cette pénurie de l’offre par rapport à la demande provient des difficultés du secteur touristique (puisque nous sommes un pays de moins en moins attractif)  de la faible activité du secteur minier et ponctuellement du rapatriement des dividendes par les investisseurs étrangers. Toutefois, il y a au moins quatre autres raisons à cette perte de vitesse du début du mois de juin.

– Parmi les raisons  c’est la réduction de l’intervention de la Banque Centrale de Tunisie. En effet, pour défendre le dinar, il faut d’abord disposer de réserves de changes suffisantes, outre celles nécessaires pour payer les importations et pour honorer le service de la dette. Or, nous disposons de l’équivalent de 109 jours d’importations (10 jours de moins que l’an dernier à la même date) et nous nous apprêtons à vivre une année difficile dans la mesure où des échéances de remboursement de la dette vont se succéder, notamment celle du FMI. En raison de la pénurie de devises, la BCT ne peut que laisser faire les forces du marché, avec des interventions « à minima », au détriment d’une stabilité du taux de change. Ainsi, il est important pour nous, Tunisiens, d’honorer notre engagement vis à vis de nos bailleurs de fonds. De même qu’il est important pour le FMI de s’assurer que nous disposons de suffisamment de devises pour être remboursé. Dans la lettre d’intention du mémorandum d’accord sur les politiques économiques et financières que la Tunisie entend mettre en œuvre en contrepartie du support financier du FMI et qui est  signé par le Gouverneur de la BCT et le Ministre des Finances , il est clairement dit à la page 8 (points 17 et 18) concernant la politique de change que l’autorité monétaire s’engage à plus de flexibilité du taux de change et moins d’intervention (la BCT  a déjà réduit son intervention de 37% en 2014 à 24 % en 2015) en arguant que « plus de flexibilité est essentiel pour améliorer la compétitivité, économiser les réserves de change et faciliter l’ajustement externe. »

– Une deuxième raison,  c’est que les bailleurs de fonds n’ont pas débloqué les crédits, notamment celui du FMI qui a été déjà voté par leur conseil d’administration, ce qui aurait renfloué même provisoirement les réserves de change.Le crédit n’a pas été débloqué, très probablement étant donné qu’il était conditionné par le vote de la réforme bancaire qui , après avoir été votée, a été jugée non constitutionnelle.

– Par ailleurs, il faut évoquer  la mauvaise communication de certains responsables. Ainsi, l’annonce d’une faillite de deux banques sans les nommer ne peut qu’alimenter un mouvement de panique qui sert à plomber le climat des affaires.

Comment sauverle dinar tunisien ?

Après sa  baisse historique face à l’euro et au dollar américain,  les réseaux sociaux se mobilisent pour sauver le dinar  tunisien.  Les surfeurs, les internautes  ont multiplié les appels sur  les réseaux sociaux pour  adopter une solution basique qui pourrait aider un peu notre devise.

Avec la campagne  «Consommes Tounsi code barre 6821», la société civile a démontré  une grandeur qui dépasse de loin les dirigeants.Parmi les  initiatives  citoyennes pour revaloriser le dinar, on peut évoquer  aussi un hashtag  #Consomme 619  qui est lancé dans le cadre d’une campagne qui vise à inciter les citoyens à consommer des produits tunisiens.  C’est   déjà un  acte,  de conscience et d’engament..

Mais côté officiel, le redressement économique nécessite indéniablement le retour de l’investissement local et étranger, la reprise du tourisme et des exportations, mais ce n’est pas tout. Cela exige, fondamentalement,  une meilleure solidité de l’économie tunisienne afin qu’elle soit plus résiliente et moins vulnérable aux aléas.

Un pays ne pourra tirer sa force économique que d’une industrie forte, une agriculture moderne et prospère et un secteur tertiaire structuré et performant, lesquels sont aussi des attributs d’indépendance économique et de souveraineté.  Or, de ce point de vue, on est encore à la traîne.

Le débat actuel sur les difficultés dans lesquelles s’enlise l’industrie tunisienne du fait d’une importation anarchique ayant inondé le marché local par des produits étrangers, tous types confondus, suscite de nombreuses questions sur les conditions ayant présidé à la conclusion des conventions commerciales entre la Tunisie et les pays tiers. Même si les temps sont à la mondialisation et au libéralisme rampant, et non au protectionnisme, et aux barrières commerciales, tous les pays du monde restent attachés à leur industrie nationale et à leurs produits locaux, auxquels ils accordent une priorité absolue.

Des industriels qui n’arrivent pas à se frayer un chemin sur le marché local, largement devancés, voire laminés par le (made in Turkey, made in China,..)…auront beaucoup de mal à exporter leurs produits et à conquérir de nouveaux marchés. D’où l’intérêt et la pertinence de la campagne « Consommer tunisien, lancée sur les réseaux sociaux, et qui est  à encourager et à soutenir. Reste au made in Tunisia de miser sur la qualité afin de pouvoir voler la vedette, de juste droit, au  produit importé.

L’industrie tunisienne doit être sauvée et soutenue, car elle est créatrice d’emplois, de richesses et est essentielle pour la croissance et le développement. A défaut, assaillies par les difficultés, des usines tunisiennes seraient obligées de réduire leurs activités, de recourir aux plans sociaux, de licencier, voire de mettre carrément la clef sous le paillasson, et on aura ainsi mis en danger des centaines de milliers d’emplois, aggravé le chômage et la crise économique.  Sans compter les répercussions que cela aura sur le dinar dont la tendance baissière de la semaine écoulée a semé le doute et les peurs dans les esprits.

Le dinar ne retrouvera pas sa forme face à l’euro et au dollar avec un déficit aussi abyssal, et un taux de couverture aussi faible des importations par les exportations. Avec une monnaie aussi dévaluée, on ne pourra aspirer remettre les finances publiques à l’équilibre, sauf artificiellement et provisoirement, lorsque le FMI et autres bailleurs de fonds auront daigné injecter de la liquidité dans les caisses de l’Etat. Nos choix économiques méritent d’être reconsidérés et repensés en profondeur, préalable à tout redressement économique durable et salvateur.

Lutter contre l’informel

La lutte contre la contrebande qui fait circuler des montants colossaux de devises en dehors des circuits réguliers est l’une des priorités, mais il y a  aussi des solutions à adopter.

Il s’agit d’abord de dresser les différents   aspects de l’informalité  qui affaiblit l’économie, et d’exposer les différentes stratégies que l’Etat peut entreprendre pour les intégrer dans les circuits économiques officiels et en tirer profit par une fiscalisation rationnelle afin d’améliorer les recettes.

Nous avons relevé sept activités informelles qui soit échappent au contrôle de l’Etat, soit que  l’Etat par laxisme, « se laisse faire».

Ces sept activités sont :  (Le commerce transfrontalier et de contrebande l’informel des micro-entreprises repérables; le commerce ambulant;  la production domestique des femmes au foyer;  les activités de services utilisant les nouvelles techniques de communication et d’information (NTCI);  le travail des cadres et les NTCI; les logements informels).

Selon une étude menée par la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (Conect), 50% des chefs d’entreprises en Tunisie ont recours à la corruption pour survivre.

Selon cette étude réalisée en collaboration avec le bureau d’étude One to one, les petites et moyennes entreprises (PME) font face à des difficultés de financement et à des restrictions douanières et administratives. A cause de ces difficultés, les PME connaissent une baisse de production, de productivité et de bénéfice, ce qui les contraint à recourir à la corruption pour survivre.

Selon des statistiques publiées par la Banque Mondiale, le secteur informel en Tunisie emploie 54% de la main d’œuvre. Il compte 524.000 micro-entreprises, soit 35% du tissu entrepreneurial national.

Le marché informel aggrave l’inflation, dans la mesure où l’Etat ne parvient pas à le gérer, ni en maîtriser ses règles, puisqu’il est approvisionné à partir des circuits irréguliers. Les répercussions négatives de ce marché  influent sur la Caisse générale de compensation, dont les charges ont explosé au cours des 4 dernières années, en raison de la contrebande des produits subventionnés avec les pays voisins.

De telles mesures ne peuvent évidemment aboutir qu’avec l’amélioration de la situation sécuritaire et l’assainissement du climat social tout en précisant que les mouvements revendicatifs ne sont pas une cause de la dépréciation du dinar, mais l’une de ses conséquences.

Il va de soi que la mise en pratique de toutes ces mesures structurelles et conjoncturelles nécessite une volonté politique sans faille et une détermination indéfectible.

Si la dépréciation du dinar exerce des effets douloureux sur les classes moyennes et pauvres de la Tunisie, elle profite, en revanche, et de manière indécente aux mafias, aux délinquants fiscaux, aux affairistes, aux corrompus et aux contrebandiers.

C’est en optant pour une stratégie ferme en matière de lutte contre la dépréciation du dinar que le pouvoir politique peut se doter des instruments nécessaires et suffisants afin de combattre cette dépréciation et faire en sorte à ce qu’elle ne soit pas un facteur supplémentaire de déséquilibres économiques et de tension sociale.

C’est précisément en fonction de l’audace avec laquelle les décisions sont prises dans le cadre de cette stratégie que l’on peut obtenir soit un sauvetage du dinar, soit son effondrement total.

Des solutions à adopter

Ce qui est urgent aujourd’hui, c’est non seulement d’éviter la baisse progressive de la valeur du dinar, mais surtout d’éviter son effondrement total. Il faut, donc, en toute priorité relancer la croissance économique et favoriser la création de richesses. Pour y parvenir, il faut:

1- Dans le moyen terme, il faut envisager des réformes profondes destinées à revoir les politiques néolibérales qui ne sont, en fait, qu’une fuite en avant et qui ne peuvent ni garantir une croissance économique soutenue, ni assurer la stabilité de la valeur externe et interne du dinar.

2- Dans le court terme, il faut agir pour atténuer les déséquilibres de l’économie tunisienne et réduire leurs effets néfastes sur le dinar. Il faut s’attaquer vigoureusement à la corruption, à la contrebande, au marché parallèle, à la fraude, au blanchiment, à la spéculation et aux importations anarchiques.

3- Dans l’immédiat, il faut prendre les mesures nécessaires pour réduire le déficit commercial et accroître les réserves de change. Ce qui nécessite:

-Une renonciation à la politique libérale de change et la réorientation de la politique monétaire concernant ses objectifs finaux et intermédiaires, ainsi que ses instruments pour que la BCT puisse intervenir efficacement pour défendre la monnaie nationale;

-L’application des «clauses de sauvegarde» prévues dans l’accord de libre-échange passé avec l’UE en 1995;

-La suspension de l’importation des biens de consommation superflus (articles de luxe et produits ayant leurs des équivalents fabriqués en Tunisie). Les importations doivent se limiter aux biens de consommation de première nécessité, aux matières premières et aux biens d’équipements;

-L’encouragement des secteurs producteurs (agriculture et industrie) pour promouvoir les investissements et la production et ,par voie de conséquence, les exportations et l’emploi;

Il est temps d’agir

On a gagné la bataille de la liberté et de la démocratie mais restent des difficultés sociales et des challenges économiques.

Mais on est arrivé au pied du mur.. Les caisses sont vides ou presque et on ne peut plus gaspiller ce qui reste des réserves en devises pour racheter du dinar. On ne va pas non plus emprunter pour cela !

Les caisses sont vides parce que d’une part on ne produit pas assez et n’exporte pas assez et d’autre part, on importe beaucoup. Et ce n’est ni la faute du ministère des Finances, ni de la Banque Centrale!

Entre le tourisme en berne, le phosphate qui se laisse désirer, les entreprises qui ont quitté la Tunisie et les innombrables grèves et mouvements sociaux, la Tunisie a du mal à relever la tête.

Les mouvements sociaux sont compréhensibles. Les grandes attentes populaires de travail et de dignité restent globalement sans réponse depuis la révolution. Le fossé ne cesse de se creuser et, pour couronner le tout, le vampire du commerce parallèle avec la Libye vide le pays de son sang et le prive de revenus en devises.

Mais en plus, on voit qu’il y a une mauvaise gestion globale dans des secteurs clé tels que l’énergie et le commerce. Où sont les projets tant annoncés? Où est la lutte contre la corruption tant promise?

Le gouvernement doit faire sentir aux régions, qu’elles sont au cœur de ses priorités, et faire  la problématique régionale de l’emploi et du développement, non pas par des paroles, mais par des actes, seul moyen d’y faire baisser la tension et de rétablir leur confiance en l’avenir.

La dépréciation du dinar,  c’est aussi l’affaire du gouvernement.. Il faut que nos gouvernants prennent conscience que le laxisme de l’Etat dans l’application de la loi (lutte contre la fraude,  lutte contre l’absentéisme dans l’administration, etc).. Il faut absolument débloquer les projets entravés par les chaînes administratives. Il faut que toutes les forces vives se mettent vraiment au travail, de façon plus efficace. Il faut les écouter, entendre leurs attentes et passer des accords de productivité avec eux. Il faut abattre la corruption qui plombe le pays et empêche son envol.

Y. Kh

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