Mer. Mai 18th, 2022

Microfinance: La grande arnaque

Spread the love

Par Sonia Chikhaoui

La microfinance se donne pour mission de briser le cercle de la pauvreté en proposant des outils de développement à la fois sociaux et financiers visant à améliorer la vie des bénéficiaires. C’est Muhammad Yunis qui a popularisé le microcrédit, en créant une «banque des pauvres» au Bangladesh (la Grameen Bank). Il a démontré qu’en prêtant de toutes petites sommes on peut changer durablement la vie des populations les plus pauvres.Le microcrédit a un fort impact en termes d’augmentation du pouvoir économique des bénéficiaires, de réduction de l’exclusion et de la vulnérabilité aux chocs économiques, mais il doit se comprendre avant tout comme un outil d’émancipation et d’autonomisation des populations.

Le microcrédit, un outil de lutte contre la pauvreté

Si le préfixe est explicite, le terme « finance » ne doit pas être mal interprété, car ce secteur d’activité se nourrit en réalité davantage d’une vision bancaire que de techniques financières complexes. Regroupant les activités de microcrédit, de micro assurance, de micro épargne, de transfert de fonds ou de garanties, la micro finance a originellement pour vocation d’offrir, à des personnes pauvres, un accès à des ressources monétaires dont elles sont privées afin qu’elles puissent créer leur propre activité. Leur inclusion financière et donc leur inclusion sociale s’en trouvent dès lors favorisées. Adaptée aux besoins des publics qu’elle cible, la microfinance est une finance « à petite échelle » qui a profondément modifié le « regard financier » porté sur la pauvreté. Alors que les personnes pauvres sont traditionnellement exclues du système bancaire en raison de la faiblesse de leurs ressources, de leur incapacité à offrir des garanties financières, de l’inadaptation de leurs garanties matérielles et du coût de suivi qu’elles imposent aux banques, la microfinance a su démontrer qu’elles pouvaient être, sous certaines conditions, non seulement parfaitement solvables, mais aussi rentables.
Privilégiant des procédures simples, rapides et incitatives, adaptées à cette clientèle défavorisée, la microfinance a notamment su développer des modèles originaux de crédit qui expliquent sa réussite là où le secteur bancaire a échoué.
Au-delà d’une relation bilatérale prêteur-emprunteur, la microfinance, telle qu’elle est conçue dans les pays en développement, utilise en effet ce qu’il est convenu d’appeler le prêt de groupe, pouvant s’apparenter soit au modèle des caisses villageoises soit à celui du prêt collectif.
N’étant à l’origine qu’une expérimentation, la microfinance est aujourd’hui présente dans presque tous les pays du globe et bénéficie d’importants soutiens, nationaux et internationaux, privés comme publics. La question de l’évaluation de son impact et de sa performance s’est dès lors progressivement imposée. Cherchant fondamentalement à concilier une vocation sociale à une ambition de viabilité voire d’autonomie financière, la microfinance a naturellement été évaluée à l’aune de sa performance financière et de sa performance sociale.

Une performance sociale ambiguë

Les études d’impacts de la microfinance ont majoritairement privilégié, au sein de la question de la performance sociale des IMF, deux axes de recherche : l’impact de la microfinance sur la pauvreté et sur l’empowerment des classes de population qu’elle touche. Au regard du premier axe, ont pu montrer que la capacité des IMF à lutter contre la pauvreté pouvait être extrêmement variable, certaines ciblant effectivement les populations les plus démunies, d’autres ne finançant seulement que des ménages à faibles revenus. Il semble cependant aujourd’hui acquis que la microfinance appréhendée dans sa globalité ne touche guère les ménages les plus vulnérables, mais ceux qui sont proches du seuil de pauvreté, c’est-à-dire les plus riches des pauvres. Nombreuses sont les études qui démontrent notamment que la proportion de pauvres au sein des bénéficiaires de programmes de microcrédit ne diffère pas sensiblement de leur proportion au sein de la population de référence, et ce, quel que soit le pays considéré.
Si la microfinance ne touche généralement pas les plus pauvres, il serait cependant erroné de considérer qu’il s’agit nécessairement là d’un constat d’échec. Pour de nombreux acteurs de la microfinance, celle-ci n’a précisément pas vocation à financer cette catégorie de population.

Un impact positif démontré au niveau local

Si déterminer l’impact global du microcrédit dans le monde s’avère difficile, une douzaine d’études a démontré des impacts sociaux et financiers positifs sur certaines communautés.
Une étude, menée par deux chercheurs de la Banque Mondiale dans les villages bangladeshis, est parvenue à démontrer l’impact positif du microcrédit sur ces communautés. Cette étude, qui se fonde sur les réponses de plus de 1 500 ménages issus de 87 villages bangladeshis, interrogés trois fois sur une période de 20 ans, conclut que le microcrédit « augmente les revenus et les dépenses [des micro-entrepreneurs], l’offre de travail, les actifs non fonciers, le patrimoine net, ainsi que l’éducation des garçons et des filles. »
En privilégiant cette forme de solidarité, vous contribuez directement à :
•l’amélioration des conditions de vie du bénéficiaire et de sa famille
•la scolarisation et l’éducation de ses enfants
•l’accès aux soins des familles
•la responsabilisation de population et l’émancipation des femmes lesquelles sont particulièrement concernées par le microcrédit
•lutter contre la pauvreté

Qui dit crédit, dit surendettement

Le sujet de la microfinance est vecteur de nombreuses inquiétudes, idées reçues et controverses. Ces polémiques sur le microcrédit véhiculent l’image d’une branche de la finance finalement peu solidaire, qui contribuerait à l’appauvrissement des populations bénéficiaires, victimes d’une spirale infernale de surendettement.
Le surendettement est un phénomène endémique au crédit, sous toutes ses formes. Il peut être généré par des aléas économiques, sociaux ou environnementaux. Des problèmes de surendettement apparaissent dans certaines zones où la population n’a qu’une faible culture financière et où la concurrence entre les organismes de microfinance est sévère.
Dans plusieurs pays, le secteur du microcrédit a connu des crises de surendettement. Ces crises sont bien souvent nées de la course aux clients que se livrent certaines IMF pour augmenter leur rentabilité et attirer les bailleurs de fonds.
Mais les acteurs de la microfinance sont aujourd’hui davantage conscients de ces risques et s’impliquent activement dans la lutte contre le surendettement. La mise en place de centrales des risques dans certains pays permet ainsi aux IMFde partager leur liste de clients et d’évaluer leur réel niveau d’endettement.

Des taux d’intérêt abusifs

La polémique sur le microcrédit au sujet des taux d’intérêts payés par le micro-entrepreneur dans le cadre du remboursement de son microcrédit refait souvent surface.
Fournir des services financiers à des personnes isolées et exclues du système bancaire traditionnel coûte cher. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons pour lesquelles les banques classiques n’octroient pas de petits prêts.
Le microcrédit implique en effet des charges opérationnelles importantes sur le terrain (accompagnement social, gestion du risque, déplacement des agents pour rendre visite au client, déboursement en argent liquide etc.), car hormis l’octroi du crédit, l’accompagnement et le suivi du micro-entrepreneur est au cœur de la relation entre l’IMF et les micro-entrepreneurs. Cette réalité opérationnelle engendre des taux d’intérêts importants pour assurer ces services. Le taux d’intérêt moyen de 27% facturé par les IMF dans le monde reflète l’ensemble de ces coûts.

La microfinance : Un secteur spéculatif

Autre polémique sur le microcrédit et plus largement sur le secteur de la microfinance : la spéculation financière.
Comme tout secteur financier, des dérives peuvent arriver. Certaines institutions de microfinance ont ainsi délaissé les bénéficiaires les plus pauvres au profit de clients plus rentables, tandis que d’autres ont dérivé de leur mission sociale pour se transformer en banques ou entrer en bourse.
Pour autant, il convient de rappeler que sur environ 10 000 institutions de microfinance recensées dans le monde, plus de 90% n’atteignent toujours pas l’équilibre financier à ce jour. Si certaines IMF ont pu dériver de leur mission, la plupart sont ainsi de petites ou très petites structures qui travaillent toujours à atteindre leur autonomie financière. Beaucoup d’acteurs de la microfinance, alertés par les dérives de certaines IMF, multiplient par ailleurs ces dernières années les initiatives pour encourager une microfinance sociale.

Pourquoi la microfinance n’a pas éradiqué la pauvreté ?

En 2006, le prix Nobel de la paix est décerné conjointement à la Grameen Bank et à son fondateur Muhammad Yunus. Le comité souhaitait ainsi récompenser leurs travaux portant sur la microfinance, et le microcrédit en particulier, qui devait être une arme pour combattre la pauvreté dans le monde.
Ferait-il le même choix aujourd’hui ? Certes, le microcrédit a eu des impacts positifs dans certains cas, mais le bilan global reste modeste. Les études scientifiques récentes ont souligné ses effets limités tant sur les indicateurs économiques (revenu, investissement) que sociaux (santé, éducation). Pourquoi ? Deux grands types d’explications peuvent être avancés. Elles concernent les produits financiers en eux-mêmes et les comportements des emprunteurs.
La nouveauté du microcrédit fut de proposer des innovations financières afin de mettre en gage le capital social des emprunteurs (réputation) à la place du capital physique dont les plus démunis sont privés. Pour ce faire, plusieurs techniques, comme le prêt de groupe (responsabilité conjointe des membres en cas de non-remboursement de l’un d’entre eux), les incitations dynamiques (augmentation et allongement du crédit en cas de remboursement), ou encore l’utilisation de remboursement fréquent (toutes les semaines ou tous les mois), ont été développées. Si ces innovations ont permis d’améliorer l’accès au crédit des plus démunis, elles pourraient également expliquer l’impact limité de la microfinance.
L’utilisation des prêts de groupe et des incitations dynamiques ont été très efficaces pour limiter les risques de non-remboursement parmi les plus pauvres. La contrepartie fut cependant une prise de risque limitée. Autrement dit, les individus ont préféré utiliser les fonds pour des activités et des investissements peu risqués, mais également moins rentables.
Pour les prêts de groupe, cet effet fut néanmoins contrebalancé grâce à l’assurance conjointe et le contrôle des autres membres du groupe sur l’usage des fonds. Ces deux éléments ont permis à certains emprunteurs de prendre un risque plus important et de faciliter l’investissement productif. En cas de non-remboursement, les autres membres du groupe ont pu faire la distinction entre un échec dû au comportement de l’emprunteur ou dû à la malchance. Mais dans le cas des incitations dynamiques, l’assurance collective et le contrôle du groupe n’existant pas, l’usage des fonds fut particulièrement conservateur et les emprunts ont surtout servi à des activités peu risquées et peu rentables.
Quant aux remboursements fréquents, ils limitent les activités finançables par microcrédit car le client ne peut pas investir dans des activités ayant un cycle de production de plus d’un mois. Dès lors, les fonds sont utilisés pour des activités à échéance courte (comme le commerce), mais dont les bénéfices attendus sont assez faibles. Les activités agricoles et manufacturières, dont le cycle de production est plus long, ne peuvent pas profiter du microcrédit si les remboursements impliquent de générer un cash-flow (flux de trésorerie) sur une courte période. De la même manière, les fonds ont peu servi à financer des investissements nécessitant un rendement de moyen terme. Une expérience originale en Inde a d’ailleurs montré qu’à l’inverse, l’introduction d’une période de grâce de deux mois a permis d’orienter les fonds vers des investissements plus rentables (hausse des profits et revenus, développement de nouvelles activités).

La microfinance méritait mieux

Depuis l’annonce de ce Prix Nobel, des voix critiques se sont élevées contre l’efficacité réelle du microcrédit et la réussite de la Grameen Bank. Une des plus argumentées est à lire chez Jean-Michel Servet, qui, coïncidence, sort un ouvrage sur ce sujet (Jean-Michel Servet, «La microfinance», Odile Jacob, 2006). Avec raison, le professeur de l’IUED de Genève pointe les problèmes de surendettement qui peuvent accompagner les microcrédits. Avec raison encore, il rappelle que beaucoup de microprêts sont davantage utilisés pour améliorer le quotidien des emprunteurs que pour leur permettre de créer leur affaire. Le chercheur dénonce le «mirage» selon lequel le microcrédit sauverait la planète de la misère, ce que toutefois peu de personnes peuvent honnêtement croire.
Le succès de la Grameen Bank a, quant à lui, été déjà démonté à maintes reprises. En 1998, la banque a frôlé la faillite, en partie à cause d’importantes inondations. Selon le site mixmarket.org, initié par les Nations unies, la «Banque des pauvres» affiche une santé financière plutôt médiocre.
Dans son discours, Muhammad Yunus n’allait bien sûr pas dénigrer son travail. Mais on pouvait attendre un peu de modestie, et en tout cas beaucoup mieux que son hymne soporifique au «social business». A côté des entreprises à but lucratif, il faudrait créer un monde où l’on cherche à améliorer la qualité des produits et des services, pour faire le bien de tous, déclarait-il. On y verrait même se développer une Bourse sociale et un Social Wall Street Journal !
Ce discours surprend. Car il contredit le message qu’a voulu donner le Comité Nobel : dans le monde actuel, où règne la loi du marché capitaliste, des outils existent pour lutter contre la pauvreté en utilisant ce même marché. On peut rêver d’un cercle vertueux, puisque la plupart des microprêts sont mieux remboursés que ceux accordés dans le système financier classique. En 2005, année du microcrédit, les banquiers suisses se sont eux aussi intéressés à ces circuits financiers qui, parfois, peuvent présenter des opportunités de placement.
Plutôt que de rester dans le concret, Muhammad Yunus a esquissé un monde flou. Il aurait pu, au contraire, montrer le long chemin qui reste encore à parcourir avec les instruments de la microfinance. La microépargne, la microassurance, ou encore les microtransferts d’argent contribuent au moins autant au développement des populations défavorisées que le microcrédit, mais manquent de soutien.
Il aurait aussi pu en appeler aux politiques pour qu’ils mettent en place les conditions d’une croissance harmonieuse. L’économiste américain Jeffrey Sachs ne cesse de rappeler que, sans infrastructures ni Etat de droit, nul développement ne peut être envisagé durablement, microcrédit accessible ou pas.
Son discours plein d’illusions et de formules populistes (mettre la pauvreté «dans les musées») n’a fait que conforter ses opposants dans leurs certitudes et décevoir ceux qui croient dans l’apportée du microcrédit.

Conclusion : une nécessaire gouvernance

Qu’il s’agisse de lutter contre la pauvreté ou en faveur de l’émancipation de certaines catégories de population, il semble difficile, sinon impossible de conclure de manière globale sur les effets de la microfinance tant les expériences et les environnements socio-économiques dans lesquels elle agit apparaissent variés. Le succès institutionnel que connaît pourtant la microfinance ne doit pas occulter le fait qu’elle n’est en aucun cas une panacée face à une pauvreté durable et protéiforme. La microfinance doit à l’échelle d’une nation s’intégrer dans un dispositif beaucoup plus large de lutte contre toutes les formes de pauvreté. Ce succès ne doit enfin pas faire oublier que la microfinance est aujourd’hui à la croisée des chemins. Les pouvoirs publics ont un rôle considérable pour définir ce que sera la microfinance de demain : performante ou non, socialement comme financièrement.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.

%d bloggers like this: