Ven. Jan 28th, 2022

Interview Il vient de publier « Points de suspension » Mohamed Bouamoud : « Non, le livre ne mourra jamais ! »

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Journaliste durant de longues années (Tunis-Hebdo, Réalités, la Tunisie Economique….), Mohamed Bouamoud a écrit son tout premier roman (« Essayyda El Mannoubyya ») en 2008, lequel lui a valu le 2ème prix du roman tunisien de la Médina Hammamet –Poulina. A ce jour, il compte à son actif 9 romans et 5 prix littéraires, dont le dernier en date, COMAR d’Or 2019, pour « La princesse de Bizerte ». Rencontre avec un ancien collègue.

Vous êtes à la base journaliste culturel, et vous voilà romancier, un parcours qui n’est pas forcément à la portée de tout le monde. Quel est le secret de cette réussite ?

Il n’y a aucun secret. Pour certains comme moi, l’écriture est un opium ; on parle d’addiction à la drogue, pour ma part l’écriture est une drogue, je ne peux plus m’en passer. L’écriture est une passion, mais aussi un enfer. C’est un combat contre le mot qui se fait désirer avant de tomber sur le papier, contre la phrase qui souvent se fait capricieuse, contre le paragraphe qui tient tête avant de devenir cohérent. On écrit souvent dans la douleur, mais on est tout fier à la fin, on crie victoire.

Le choix de la langue française, est-ce par conviction ou contrainte professionnelle ?

Ni ceci ni cela. Tout le monde est libre quant au choix de la langue d’écriture. Que j’écrive en français n’a jamais été pour moi un choix délibéré, mais un ‘‘accident’’. Durant ma prime jeunesse, j’étais ébloui par Taha Hussein, Tawfiq El Hakim, Néjib Mahfoudh, Al Manfalouti, Ihsène Abdel Qoddous, Georgi Zaydane et bien d’autres encore. Mais un jour, il y a eu un ‘‘accident’’ : j’ai découvert André Gide, et ce fut le coup de foudre. Curiosité oblige, j’allais découvrir François Mauriac, Albert Camus, Françoise Sagan, Kafka, Alain Fournier, etc. En lisant les romanciers français les uns après les autres, je ne me suis pas rendu compte que c’est une réorientation qui s’opérait en moi. Presque sans m’apercevoir, j’ai tourné le dos à l’arabe pour me consacrer à la langue française. La marche arrière n’était plus possible.

Votre style reste énigmatique du fait que vous alliez simplicité et magie…

Magie ?… J’espère bien. Ecoutez, la simplicité est en soi une force. Mais on ne devrait pas abuser de simplicité au risque de tomber dans la platitude. En revanche, il ne faudrait pas choisir des termes par trop recherchés pour, soi-disant, embellir le texte. C’est une approche assassine : l’écriture n’est pas ornement, elle est message, une idée qu’on développe et que tous doivent comprendre, sinon c’est un ratage. Le mot doit être absolument à sa place, sinon il n’exprime rien. Un jour, en public, j’ai avancé l’idée que le synonyme est un leurre, que ça n’existe pas ; ce n’est pas vrai qu’on peut remplacer les mots par d’autres au prétexte qu’ils sont synonymes, non, c’est complètement faux. Hélas !, personne ne m’a compris à l’époque. C’est pour ça que je dis que l’écriture est un combat, car il faut mettre le mot qu’il faut à la place qu’il faut, sinon tout le texte va à vau-l’eau.

Les conditions matérielles de l’écrivain en général restent précaires. Comment faites-vous pour survivre dans cette conjoncture ?

Vous me posez là une question pertinente, très sensible même.
En effet, la condition de l’écrivain dans notre pays est tout simplement misérable. Le fait est que l’éditeur tunisien n’est jamais disposé à verser honnêtement ses droits exacts à l’écrivain, jamais ! Comme partout dans le monde, l’auteur est censé percevoir 10 % de la vente publique. Théoriquement, oui ; dans la pratique, il ne perçoit que des miettes. Voici un exemple : mon roman « La princesse de Bizerte » m’a valu en 2019 le COMAR d’Or. De l’avis de tout le monde, c’est un roman plus que valable. Et quand j’ai demandé mes droits, mon très cher éditeur m’a remis un chèque de… … 400 dinars ! Vous mettez deux ans à écrire un roman, vous attendez encore une année, et, au bout de trois ans, vous recevez 400 dinars !…Vous vous rendez-compte ? En Europe et même en Egypte ou au Liban, si votre ouvrage a du succès, vous pouvez vous offrir au moins une petite voiture ; en Tunisie, vous ne pouvez même pas acheter le mouton de l’aïd !
C’est injuste, c’est même un délit qui, bizarrement, n’interpelle personne. Il n’y a aucun contrôle sur le secteur de l’édition. Aucun contrôle. Comment savoir, par exemple, si l’éditeur n’aurait pas par hasard réédité l’ouvrage à l’insu de l’auteur ? Aucun moyen possible de contrôle. L’éditeur fait ce qu’il veut, dans l’opacité totale, dans l’impunité totale. Et c’est lui qui pleurniche par-dessus le marché : toujours il se plaint de la mévente du livre. Mon dernier roman, je l’ai publié à compte d’auteur. Ça ne veut pas dire que je vais m’enrichir, non, mais au moins je sais que personne ne m’a volé. Surtout, je ne vais pas faire le baisemain pour obtenir le dixième de mes droits.
Cela dit, l’écrivain ne vit jamais de sa plume, seul le journaliste vit de sa plume dans notre pays. Nous sommes des professionnels de la plume, mais nous devenons des amateurs au moment de passer à la caisse…

A propos de votre dernier roman, justement : on n’a pas l’impression que votre perception de la femme tunisienne est aussi rose qu’on le pense.

Je n’ai aucunement une perception subjective ou négative de la femme tunisienne ; bien au contraire, je passe, à travers quasiment tous mes romans, pour un féministe endurci tant je défends systématiquement la femme tunisienne. Le problème est ailleurs.
En 2014, j’ai soulevé, avec La profanation, une question taboue, par trop délicate : le recours de la fille à la gynécologie pour se faire reconstruire l’hymen, et ce quelques jours avant le mariage pour éviter le scandale. C’est une pratique malhonnête que j’appelle : fraude nuptiale. On parle de fraude fiscale lorsque le comptable d’une entreprise présente au fisc une situation financière mensongère. C’est pareil. La fille présente à son mari le soir de ses noces une virginité mensongère et l’induit en erreur.
Or, je pense très sincèrement qu’il faut rejeter la faute à l’homme, non à la fille. Dans notre pays, tous les hommes, de 20 à 60 ans, vous disent avoir une petite amie. Ça fait in, ça fait chic, ça fait moderne, paraît-il. Mais dès qu’il s’agit de sa sœur, de sa fille, de sa femme, le Tunisien devient subitement conservateur. A mon avis, avant de libérer la fille, il faut surtout libérer l’homme qui reste encore tordu d’esprit, hypocrite, égoïste : il se permet avec les filles des autres ce qu’il ne permet pas aux filles de sa famille. Alors, tant pis pour lui, le gynécologue est là pour en faire un clown.
Dans ce dernier roman, « Points de suspension », j’évoque une autre pratique aussi malhonnête qu’inhumaine, c’est le Tasfyh. La fille, dès son enfance, vit psychologiquement avec l’idée que jamais homme ne pourra l’atteindre tant que l’opération inverse de cette pratique n’est pas faite. J’ai donc parlé des drames que peuvent engendrer de tels actes ‘‘barbares’’ au sein de la famille.

L’avenir du livre est en danger du fait de l’évolution des TIC. Comment vous préparez-vous à cette mutation ?

Il est vrai que l’avènement de l’image (surtout la télévision) a eu un impact terrible sur le mode de vie des peuples. L’arrivée de l’ordinateur et de l’Internet semble avoir terrassé le livre. Dans la foulée, c’est le niveau scolaire de nos enfants qui en a pâti le plus. Au mois de juin dernier, j’ai lu sur Facebook cette terrible information : « Plus de 700 candidats au bac ont obtenu zéro en français » !… Je ne serais pas étonné si demain j’apprenais que « plus de mille candidats au bac ont obtenu zéro en arabe ». La véritable catastrophe ne sera pas la disparition du livre, mais le niveau lamentable du Tunisien de demain. L’on a beau être champion en informatique, si l’on ne sait point s’exprimer dans une langue quelconque, c’est qu’on n’est pas très loin de l’animal. Regardez ce qui se passe aujourd’hui sur FB, la plupart des Tunisiens utilisent les lettres latines pour s’exprimer en arabe, le genre : « ana ouhibbouki (je t’aime). Je m’excuse de le dire, mais l’ignorance a touché le fond !
Néanmoins, je reste persuadé que viendra le jour où le système éducatif prendra inévitablement conscience que cette misère cognitive de nos enfants en aura fait les nouveaux analphabètes du 21ème siècle. Ce jour-là, on reprendra de force le chemin du livre. Internet vous fournit des informations, mais ne vous apprend pas à bien vous exprimer. Le livre pourrait connaître des périodes moroses, mais ne mourra jamais.

Quels sont vos projets d’avenir ?

Tant que je vis, j’écrirai des romans ; c’est tout ce que je sais faire.

Un retour au journalisme est-il envisageable ?

Non, le journalisme est une quête inlassable de l’information. Pour ce, il faudrait un jean, des espadrilles et des jambes aptes à courir d’un endroit à l’autre. Or, je suis vieux à présent. Partout dans le monde, on peut passer du journalisme à la littérature, jamais le contraire, ou alors occasionnellement;

 

Propos recueillis par Abou Farah

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