Ven. Mai 7th, 2021

Interview avec M . Mongi Rahoui :l’enfant prodige de la gauche à coeur ouvert avec L’EXPERT

Qui sait si dans la tête de Mongi Rahoui, député du peuple, rebelle durant trois législatures, frondeur né, obsédé de l’équilibre budgétaire et du désendettement au nom de la souveraineté nationale, pourfendeur des conservatismes, pour qui la gauche et la droite demeurent les patronymes discrets du bien et du mal, militant au sein du mouvement des Patriotes Démocrates (Watad) depuis l’âge de seize ans aux côtés du martyr Chokri Belaid, formé dans sa jeunesse à la clandestinité, aux pétitions, aux coups de force des rues, aux manifestations organisées et à la maîtrise de la lutte des classes, de la dialectique marxiste et du matérialisme historique, exclu de tous les établissements scolaires en 1983 en raison de son engagement politique lors des émeutes du pain et figure notoire de la gauche tunisienne depuis l’avènement de la révolution des Jasmins, des citoyens en colère ne sont pas déjà entrain de se ruer vers la Kasbah ou la Place du Bardo pour imposer un nouvel ordre politico-social, faire valser le système, irradier les idées d’égalité et de justice sociale, dégager la coalition au pouvoir, assimilée à une bande de manchots, de trafiquants d’influence, redistribuer les cartes dans l’agora, purifier l’atmosphère politique absolument insupportable, forcer le destin des damnés sur terre, engager des réformes économiques radicales au service des déshérités et dénoncer un système pourri, selon lui, jusqu’à la moelle, forger un nouveau roman national au nom des laissés-pour-compte de la croissance et donner un coup de balaie à des dirigeants incompétents et véreux.

Et notre interlocuteur, qui ne se départit jamais de son éternel optimisme, rêveur, c’est sûr, mais un rêveur matérialiste, un communiste pur et dur, s’appuyant sur ses connaissances politiques, économiques et littéraires pour défricher de nouveaux chemins, est bien décidé à tenir fermement le manche du balaie… Le coussin politique de Hichem Méchichi est sa cible directe. Son objectif : Rassembler au plus vite l’ensemble des forces démocratiques et des électeurs de gauche. Construire une autre majorité et surtout arriver à converger politiquement avec les aspirations profondes des classes sociales tunisiennes porteuses d’avenir, enclines au changement et résolument révolutionnaires.

Rencontré dans l’un des cafés de la banlieue sud de Tunis, Mongi Rahoui, accusé, depuis l’assassinat de son mentor Chokri Belaid, d’incarner une gauche qui n’invente plus rien, disent ses détracteurs, mais veut continuer à être l’arbitre des élégances, de verser dans la démagogie, le « sinistrisme », le gauchisme et la surenchère, nous a paru plus résolu que jamais à mener son combat politique au sein de l’ARP et dans le monde associatif. Afin d’ôter son brevet de républicanité et de tunisianité à Ennahdha et ses acolytes au parlement, suppôt des trusts et de la bourgeoisie des affaires, dit-il, de délimiter l’enclos dans lequel aussi bien la droite religieuse que libérale a le droit de paître, de créer un nouveau rapport de force, de lancer des carrefours d’intelligence auprès d’une jeunesse désorientée, désabusée, de renforcer le primat du politique et de l’intérêt public et de donner un coup de canif fatal aux manœuvres dilatoires des uns et des autres.

Tout en relatant les dernières épisodes violentes au sein de l’ARP et les altercations entre députés, devenues monnaie courante récemment dans l’hémicycle parlementaire, l’enfant terrible du Watad, simple, fraternel, convivial, toujours estimé au sein du petit peuple de gauche pour ses qualités personnelles, ses savoirs et son engagement de classe, dont la dégaine est reconnaissable entre mille, a livré à « L’expert » ses lectures à propos de l’actualité courante, de l’avenir de la transition démocratique et des responsabilités des acteurs politiques dans le maintien de la paix civile.

 Comment évaluez-vous vos trois mandats de député ?

 

L’Assemblée Constituante était de loin la législature la plus dynamique, reflétant une effervescence politique, un débat d’idées, un bouillonnement idéologique, une passionnante adhésion aux slogans de la révolution et un échange d’expériences entre groupes parlementaires très édifiant. Ce qui a d’ailleurs permis le sauvetage du pays de la tutelle d’une troïka, dominatrice, offensive, sans scrupules, avide pouvoir, assoiffée de butin, désireuse de mettre au plus vite sous sa coupe la vie politique et économique nationale.

La qualité intellectuelle et philosophique des députés de l’époque l’emportait nettement sur celle des acteurs actuels dans l’enceinte du Bardo, dont les frasques, les débordements et les errements continuent à nourrir le ressentiment des Tunisiens vis-à-vis du régime parlementaire, à provoquer le désarroi et le désintérêt des élites pour les affaires publiques, à favoriser les populismes de tout bords et d’accentuer la bipolarisation de la vie politique.

 Que pensez-vous de la gestion gouvernementale à propos du Covid19 ?

 

Le temps perdu se rattrape-t-il ? Depuis mars 2020, nous sommes plongés dans un « surplace allégé », après que les pouvoirs publics aient annoncé le tocsin sur une situation épidémique, qualifié de catastrophique. Invités à conserver les précautions d’usage, les Tunisiens, dans leur majorité, restent privés de rencontres artistiques, de spectacles vivants, sans bénéficier des résultats qu’ils sont en droit d’attendre après tant de sacrifices et de contraintes. Si « vivre avec le virus » consiste à accuser un perpétuel retard sur sa propagation, cela revient à faire le pari que bien plus de personnes seraient contaminées, dont on pense, en haut lieu, qu’elles seraient ainsi immunisées, tout en espérant que l’accélération de la vaccination en immunisera beaucoup d’autres.

Devant tant d’impéritie gouvernementale, la colère gronde parmi la population, qui ne voit pas encore le bout du tunnel que ce soit sur le plan sanitaire ou politique.

Le pays vit une impasse économique et sociale, à qui la faute ?

 

L’année 2020 a été marquée par un recul sans précédent de l’activité économique en Tunisie. Moins de 9% de croissance selon les estimations. Un choc qui va avoir des conséquences durables sur l’emploi et les revenus. Eh ! Oui, depuis 2011, les différents gouvernements, qui ont tous affiché une affinité sans limites avec les nantis et les privilèges des deux cents familles prédatrices, ont gardé l’ancien modèle de développement, choisi les solutions de facilité, liées à l’endettement auprès des instances financières internationales, reconduit les politiques liberticides et ultra-capitalistes du passé et caressé au sens du poil les doléances de l’oligarchie locale.

Le choix pour les pouvoirs publics est clair. Soit la logique de rééquilibrage comptable l’emporte, soit on crée les conditions d’une nouvelle dynamique sociale et économique. En Tunisie où la gravité de la récession est sans pareille, « la relance » ne peut être une question conjoncturelle traditionnelle. Elle suppose une approche radicalement différente, appelant, à la fois, des mesures substantielles d’urgence et des changements profonds dans les logiques économiques et sociales. Coopération au lieu de concurrence. Partage des pouvoirs au lieu de monopole patronal. Sécurité au lieu de précarité. Prévention au lieu de réparation. Autant de remises en cause indispensables d’un modèle de croissance obsolète, dicté par la recherche d’une rentabilité immédiate et maximale.

Il s’agit de la construction d’une nouvelle croissance, contenant des mesures sociales immédiates ainsi que leur financement, et des dispositions aux effets de long terme. Afin de répondre à certaines attentes fondamentales des humains, aux défis de la recomposition des modes de production, du développement durable, de l’écologie, de l’égalité sociale et de la place de l’Homme dans son environnement immédiat.

 L’expérience du Front Populaire a fait long feu, pourquoi ?

 

Le Front Populaire, initié par feu Chokri Belaid en 2012 afin de s’opposer à la montée des périls et des obscurantismes avec l’accession de la droite religieuse au pouvoir, s’adossait à deux piliers, dont la composante « WATAD », était pour une alternance des responsabilités, une organisation concertée et une structuration durable de ce conglomérat de partis de gauche alors que le P.O.C.T, obnubilé par des considérations électorales, surjouait la décontraction, plaidait le maintien du conseil des secrétaires généraux et défendait la pérennité de la posture de Hamma Hammami comme porte-parole éternel de la gauche tunisienne.

Cela dit, afin d’éviter à la gauche d’entonner son chant de cygne, de s’embourber dans les outrances verbales, d’attendre le nez au vent le retour d’un hypothétique retournement de situation et de manœuvrer en solo, ce blocage doit interpeller les forces démocratiques et progressistes. Cette périlleuse situation appelle à la construction d’une union populaire de type nouveau dont les luttes politiques et syndicales, en cours et à venir, pourraient être les prémices heureuses.

 Soutenez-vous le positionnement de Kais Said ?

 

Difficile en ce moment de trouver des avis nuancés sur Kais Said. Qui a une dent contre l’ensemble du système. Une rage de dent même. D’un côté, Ennahdha et ses alliés au parlement répètent en chœur qu’il n’est plus l’homme de la situation, désormais empêtré dans les sables mouvants de la politique politicienne. De l’autre, des fidèles inconditionnels l’encensent, croient mordicus au destin de leur austère « héros », le présentant en homme providentiel, missionné, au dessus de la mêlée.

Selon moi, tout en incarnant la rectitude, l’adhésion aux valeurs de la révolution, l’engagement au service des sans-voix, la résilience face aux pressions, la lutte contre les inégalités et la moralisation de la vie publique, il demeure l’otage de ses slogans, s’abstient, à tort bien entendu, de toute initiative législative, boude la présidence du conseil des ministres, s’enferre dans une politique de gribouille et brille surtout par son absence au niveau des instances internationales, laissant le pays isolé sur le plan diplomatique et économique. Ce qui a poussé Rached Ghannouchi, président de l’ARP, toujours prompt à accumuler plus de pouvoir, à empiéter sur ses prérogatives, recevant, quand bon lui semble, les ambassadeurs accrédités et les envoyés spéciaux des gouvernements étrangers. Pourtant chasse-gardée du locataire de Carthage.

In fine, il ne sortira pas de l’impasse, et nous non plus, sans une feuille de route claire. Cela suppose autre chose que des velléités. Cela s’appelle de la volonté.

 La transition démocratique a-t-elle encore de beaux jours devant elle ?

 

Nous sommes en régression par rapport à cette transition démocratique tant souhaitée depuis 2011 car l’Etat de droit, l’esprit de la constitution, l’indépendance de la justice et la protection des libertés individuelles et collectives demeurent encore un enjeu politique entre les différents protagonistes. Ce qui est de nature à fragiliser davantage la paix sociale et à pousser, de ce fait, les forces démocratiques et patriotiques à sortir du bois, à creuser son sillon, à imposer son agenda, à accorder sa parole à ses actes, à l’unité de l’action dans le but de mettre fin à la bipolarisation en cours. Qui oppose la droite religieuse à son duplicata libéral. Il s’agit là d’un affrontement factice. Conjoncturel. Leur programme économique, politique et social est intimement lié au développement du capital international et aux projets hégémoniques des puissances occidentales. Donc contraire aux intérêts des Tunisiens et des Tunisiennes.

Propos recueillis par Imededdine Boulaâba

 

 

 

 

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