Ven. Avr 16th, 2021

Les Tunisiens sont-ils heureux au travail ?

Rares sont ceux qui vous disent qu’ils sont heureux dans leur travail. Le travail qui devrait être une source d’épanouissement et d’accomplissement de la personne, est pour plusieurs un enfer et une source de problèmes. Ce sentiment s’est aggravé avec la pandémie, et les problèmes économiques des entreprises, qui ont limité leurs investissements dans le bien être des travailleurs

Les raisons d’insatisfaction sont multiples et impactent énormément la productivité et le rendement au travail.

Les signes du malaise des tunisiens au travail :

Une majorité de tunisiens ne se sentent pas bien au travail pour multiples raisons qu’on évoquera plus tard. Les signes de ce malaise sont nombreux. La baisse de la productivité se présente comme un indicateur essentiel.  Selon l’Institut de la Compétitivité et des Etudes Quantitatives, la productivité globale des facteurs a accusé une baisse de 1% durant la période 2016-2020. La contribution à la croissance du facteur travail, a accusé une baisse de -19.9% durant la même période, quant à la contribution à la croissance du facteur capital, elle a baissé de -251%. Une productivité nulle ou négative est le résultat de plusieurs éléments et parmi eux les conditions du travail.

Selon le dernier rapport de l’institut Gallup State of the Global Workplace 46% des tunisiens préfèrent travailler dans la fonction publique qui signifie la stabilité et les limites de la notion de productivité, alors que 26% seulement préfèrent travailler dans le secteur privé. Une tendance qui n’est pas nouvelle, mais témoigne d’une mentalité laxiste instaurée depuis des années.

Dans le même rapport, les données concernant la Tunisie font ressortir un manque d’engagement au travail. En effet, seulement 16% affirment s’engager pleinement dans leur travail, alors que 66% sont désengagé, et 21% désengagé totalement. Pour résumer, 8 tunisiens sur 10 ne sont pas prêts à s’impliquer dans leurs fonctions et ce pour plusieurs raisons, et parmi eux les conditions de travail.

En comparaison avec d’autres pays, les tunisiens sont moins productifs. Selon des rapports de l’OIT ou de l’OCDE, les travailleurs tunisiens sont les moins productifs du bassin méditerranéen. La question de la productivité est l’un des points de discorde entre la centrale patronale et la centrale syndicale lors des négociations sociales. Alors que les patrons exigent une amélioration de la productivité pour signer les augmentations salariales, l’UGTT exige l’amélioration des conditions de travail pour pouvoir exiger une hausse de la productivité. C’est le jeu de savoir qui a été créé en premier : la poule ou l’œuf.

Selon des sondages réalisés par des sites de recrutement, 42% des chefs d’entreprises utilisent la formation comme moyen d’améliorer la productivité, alors que 23 % essayent d’améliorer le local du travail et 15 % révisent les avantages sociaux.

Du côté des travailleurs, 30 % d’entre eux affirment que l’absence de motivation freine leur productivité mais « plus de 20 % d’entre eux mettent également ce manque de rendement sur l’absence de communication dans l’entreprise, 18 % trouvent que l’absence de la participation aux prises de décisions constitue aussi un blocage à l’amélioration de la productivité, 12 % mettent également ce manque de rendement sur le compte d’une incompatibilité entre la profession et leur vie personnelle » (tanitjobs).

Les mouvements sociaux et les grèves sont aussi un autre signe des relations conflictuelles au travail. Un mouvement social est principalement dû à des revendications syndicales pour des améliorations des conditions du travail, que ce soit au niveau du salaire ou du statut, ou en réponse à des engagements non respectés. Rien que dans le secteur public le nombre de jours de travail perdus a atteint 116 882 jours de travail en 2018 contre 144 546 jours perdus en 2017.

Selon le ministère des affaires sociales, les conflits salariaux se veulent la principale cause de grève dans le secteur privé en Tunisie (45%), suivis par la demande de meilleures conditions de travail (30%), l’amélioration des relations professionnelles (15%) et finalement la solidarité des travailleurs (7%).

Le tableau n’est pas aussi sombre en Tunisie. Il existe beaucoup d’entreprises qui ont misé sur le bien-être au travail afin d’améliorer la productivité. On retrouve à ce titre la société VERMEG de Badreddine Ouali qui a été certifiée « Great Place To Work » en 2020. De son côté l’agence Medianet, a remporté en 2020 l’édition des HR Awards Tunisia, dans la catégorie Bien-être au travail.

De son côté la société Téléperformance a remporté pour la troisième année consécutive le prix du Meilleur Employeur en Tunisie/Best Places To Work in Tunisia 2020, par l’Institut américain Best Companies Group.

Au top 5 des entreprises, il n’est pas étrange de trouver des entreprises filiales de multinationales, ce qui dénote de l’absence de cette culture dans nos entreprises purement tunisiennes.

Les raisons du malheur au travail :

Les raisons qui laissent les tunisiens malheureux dans leur travail sont multiples. Elles sont généralement de plusieurs ordres : ceux inhérents à la personne, à la qualité du travail, à l’environnement interne ou externe du travail, à la qualité de la direction….

On est malheureux au travail parce qu’on juge qu’on est mal payé en comparaison avec l’effort consenti, et le travail fourni. La contrepartie, ou précisément le salaire, au travail est très importante. Ce sentiment est perceptible en grande majorité chez les fonctionnaires du secteur public. Dans l’administration persiste encore la mentalité du travail dans la limite du salaire « ils ont pour leur argent seulement ». Au secteur privé, les travailleurs observent généralement la voiture du « boss », ou ses habits, ou sa résidence. Ils pensent toujours que leur chef s’enrichit sur leur dos, et c’est à ce niveau une grande source d’insatisfaction.

Certains travailleurs en Tunisie se sentent malheureux au travail parce qu’ils jugent que les tâches qu’ils effectuent ne sont pas compatibles avec leurs connaissances ou leurs diplômes, et qu’ils méritent un travail plus valorisant de leurs compétences.

Les conditions du travail parfois lamentables, surtout au niveau de la qualité de l’infrastructure ou des moyens mis à disposition, sont une source importante d’insatisfaction et de malheurs des travailleurs.

Les liens au travail peuvent être aussi une source importante d’insatisfaction. Des liens conflictuels ou basés sur les « coups bas » pourrissent l’environnement interne de l’entreprise. Chez nous et surtout dans la fonction publique on la nomme « sabba » (le rôle d’indicateur) ou « 9offa ». Les liens avec les collègues du travail conditionnent la satisfaction ou le bien-être au travail.

L’absence de reconnaissance au travail entraine aussi un malheur ou un désarroi au travail. Cette reconnaissance n’est pas nécessairement pécuniaire et peut être parfois par les mots ou la motivation. Beaucoup de travailleurs peuvent quitter un travail s’ils ne se sentent pas valorisés ou appréciés à leurs justes valeurs. Cette tendance est perceptible dans la fonction publique, ou plusieurs cadres la quittent pour aller au secteur privé ou s’installer pour leurs propres comptes afin de se sentir valorisés.

La motivation au travail à travers les possibilités d’avancement ou les horizons de « monter à l’échelle » constituent un élément essentiel de satisfaction et bien-être au travail. L’avancement est très apprécié lorsqu’il est la suite d’une reconnaissance d’un effort consenti. L’absence d’horizons d’avancement peuvent être une raison fréquente de quitter le travail, pour chercher d’autres opportunités.

Parfois l’absence d’horizons n’est pas principalement liée à une montée en grade, mais plutôt à l’absence de défis. L’absence de nouveaux enjeux ou défis, font plonger les travailleurs dans la routine qui tue tout esprit d’innovation ou d’accomplissement de soi. A la longue le travailleur est tenté de quitter, même s’il est bien rémunéré ou à des conditions idéales de travail.

Dans certaines entreprises tunisiennes misant sur des emplois précaires, la loyauté au travail n’est pas monnaie courante. En effet, le changement de personnel, ou le départ inattendu de certains travailleurs sont toujours présents. L’insécurité au travail, où on se sent toujours « près de la porte de sortie » est un élément primordial d’insatisfaction et de peur. Or la précarité au travail est une pratique qui existent dans une majorité de nos entreprises qui comptent beaucoup sur des « CDI » plutôt que sur des « CDD ».

La qualité du mangement dans l’entreprise est aussi un élément essentiel du bien-être au travail. Si le travailleur ne se sent pas une partie prenante dans la vie de l’entreprise, et n’est pas impliqué dans la prise de décision, il n’acquière pas l’appartenance à son travail. Cette distance est source de malheur et manque de productivité.

La tendance est mondiale :

La tendance du malheur dans l’entreprise tunisienne, est presque similaire à la situation dans plusieurs pays. En effet, plusieurs études internationales confirment ce malaise.

Selon une étude internationale de l’Institut Gallup, 81% des employés envisagent de quitter leur emploi,  74% des jeunes employés accepteraient une réduction de salaire pour avoir une chance de travailler à leur emploi idéal, et 23% de ceux qui recherchent un emploi n’auraient pas besoin d’une augmentation de salaire un nouveau poste. Sur un autre plan, et selon la même étude, les entreprises dont la main-d’œuvre est hautement engagée sont 21% plus rentables

Dans une étude majeure à long terme , les entreprises qui avaient les meilleures cultures d’entreprise, qui encourageaient des initiatives de leadership globales et qui appréciaient grandement leurs employés, clients et propriétaires ont augmenté de 682% leurs revenus .

Au cours de la même période d’évaluation – 11 ans – les entreprises sans culture d’entreprise florissante n’ont augmenté que de 166% de leurs revenus.

Une étude a demandé quelle serait la chose la plus importante qu’un gestionnaire ou une entreprise pourrait faire pour aider l’employé à réussir et 37% – la majorité – ont cité la reconnaissance comme la méthode de soutien la plus importante.

D’autres solutions sont loin derrière – 12% veulent plus d’autonomie, 12% plus d’inspiration, 7% de salaire en plus, 6% de formation en plus et 4% une promotion. Cela signifie que plus d’un tiers de la main-d’œuvre doit avant tout être reconnue.

Selon un rapport sur la satisfaction au travail de SHRM paru en 2017, seulement 29 pour cent des employés sont « très satisfaits » avec l’avancement de la carrière actuelle et des possibilités qui leur sont offertes dans l’organisation pour laquelle ils travaillent.

A la lumière de ces chiffres, et en prenant en considération le contexte tunisien, il semble nécessaire de lier la productivité au bien être au travail. Les tunisiens ne se sentent pas bien au travail. Ce malaise est dû à une baisse considérable de la culture du travail et une mentalité qui s’est imprégnée encore plus depuis 2011. Mais c’est aussi le résultat des mauvaises conditions au travail dans tous les niveaux qu’on vient de citer. Alors pour améliorer la productivité et la croissance dans l’entreprises ou l’administration publique, il est important de travailler sur les facteurs améliorant le bien-être au travail.

ABOU FARAH

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