Ven. Avr 16th, 2021

Formation professionnelle : La perche de sauvetage

Avec les problèmes économiques qui s’accumulent pour notre pays, trouver des solutions adéquates et adaptées devient de plus en plus une mission impossible. Pourtant les pistes à explorer ne manquent pas et parmi eux, la formation professionnelle.

En effet, avec un taux de chômage avoisinant les 19%, et un taux de chômage des diplômés atteignant plus de 35%, la formation professionnelle se présente aujourd’hui comme une perche de sauvetage afin d’améliorer l’employabilité et subvenir aux besoins des entreprises. Or ce secteur souffre de plusieurs lacunes qui limitent son rôle.

Un fardeau plutôt qu’un soutien :

Selon les déclarations d’un haut responsable à l’Agence de la formation professionnelle, il existe actuellement plusieurs centres qui sont ouverts sans avoir de personnes à former, comme celui de Gammarth ou de Nabeul. Des salaires payés pour des ingénieurs et un cadre administratif, des frais de fonctionnement pour des dizaines de milliers et un output « nul ». Il existe aussi des centres de formations qui tournent à 50% de leur capacité. D’autres centres ont été même nouvellement créés, et le personnel enseignant et administratif recruté, mais l’entrée en exploitation n’a pas démarré pour des raisons financières. La cause : un système non attrayant, une formation inadaptée au marché de travail, et un niveau d’insertion très faible.

Selon une enquête réalisée en 2018 par l’Institut de la Compétitivité et des Etudes Quantitatives, 1 centre sur 4 opère en pleine capacité. Selon des chiffres officiels le taux d’occupation des centres de formation est de 72% actuellement. Quant au taux d’abandon il a atteint 22.3% en 2018, loin de l’objectif fixé de le faire baisser de 35 à 15%.

Sur un autre plan, et selon l’Observatoire National de l’Emploi et des Qualifications, 65% des jeunes ayant suivi une formation professionnelle ont trouvé un emploi, 27,4% sont au chômage et 7,6% sont inactifs. Parmi ceux qui ont trouvé un emploi, 62% sont salariés, 29% ont une activité occasionnelle et 9% ont créé un projet.

Selon les chiffres officiels de l’Agence, la Tunisie compte 200 centres publics de formation professionnelle. L’effectif total de l’Agence tunisienne de la formation professionnelle (ATFP) est de 8000 agents dont 3000 ingénieurs et techniciens et 4000 cadres pédagogiques, formateurs et conseillers d’apprentissage, qui assurent la formation initiale de 55.500 apprenants avec un flux annuel de plus de 20.000 diplômés.

Selon le cadre de performance de l’ex ministère de la formation professionnelle, les indicateurs fixés sont comme suit :

-Développer l’orientation vers la formation professionnelle de 4 à 30% en 2022,

-Développer l’intégration des diplômés de la formation professionnelle de 40 à 60% en 2022,

-Réduire le taux d’abandon de la formation professionnelle de 35 à 10%

-Atteindre le niveau de 135.000 personnes formées en 2020,

Une grande partie de ces objectifs ne sont pas atteints, malgré les réformes successives qui ont été engagées.

Les raisons d’un gâchis :

L’Etat a alloué en 2020, plus de 400 millions de dinars à l’activité formation professionnelle, dont 290 millions dinars pour les salaires. Un montant important dont l’impact sur l’économie et l’employabilité ne se fait pas sentir. En effet, plusieurs entreprises continuent à demander des profils spécifiques et dont le marché n’arrive pas à les pourvoir.

Les raisons de ces millions de dinars mal exploités dans la formation professionnelle sont multiples :

Une faible complémentarité entre le système de la formation professionnelle et le système d’éducation nationale et de l’enseignement supérieur. En effet, les ponts ne sont pas établis entre ces deux systèmes afin de faciliter la communication au niveau des contenus de la formation, et ouvrir une deuxième chance ou une nouvelle orientation pour les personnes qui quittent les bancs du lycée ou l’université.

-La formation professionnelle en Tunisie continue de souffrir d’une mauvaise image. Elle est considérée par une majorité des familles comme le sort des ratés. En effet, la culture de l’apprentissage et la formation fait défaut chez nous, contrairement à des pays comme l’Allemagne qui a construit son développement sur la formation professionnelle. D’autant plus, que les institutions chargées de la formation ne font aucun effort de communication et de sensibilisation, ni dans les médias ni dans les établissements scolaires.

-Le manque d’anticipation des besoins du tissu économique. En effet, le catalogue de formation offert reste figé pendant des années sans grands changements. La rapidité d’adaptation avec les besoins du marché est aussi très lente. En effet, entre l’expression d’un besoin des professionnelles et le déclenchement de la formation peuvent s’écouler plus de 5ans. Seul bémol, le contenu de la formation qui est depuis des années réalisé obligatoirement avec les représentants des professions.

-Sur le plan pratique, le contenu pédagogique des formations délivrées est très limité, et n’est pas mis à jour à la lumière des évolutions à l’échelle internationale. Les formateurs eux même ont besoin de mise à niveau afin qu’ils arrivent à améliorer la qualité de la formation.

On peut affirmer, qu’aujourd’hui, la formation professionnelle ne se présente pas comme un atout.

La formation professionnelle est impérativement une solution :

La formation professionnelle s’impose aujourd’hui comme une piste sérieuse pour le développement de l’économie nationale, d’autant plus que les changements dans le paysage économique national et international sont devenus très rapides.

En effet, selon une étude publiée en 2017 par Dell et l’Institut pour le Futur, 85% des métiers de 2030 n’existent pas encore aujourd’hui. Selon une estimation du World Economic Forum, 65% des enfants qui entrent en primaire feront des métiers qui n’existent pas encore.

Le cabinet Mc Kinsey a publié une étude affirmant que d’ici 2030, 800 millions d’emplois vont disparaître dans le monde au profit des innovations technologiques, et que 24 millions de fonctions à travers le monde seront créés dans l’économie verte.

Se basant sur ces constats, l’économie nationale a beaucoup besoin d’un système de formation professionnelle efficace capable d’absorber les chômeurs qui ont atteint plus de 800.000 personnes en 2020.

Il est important d’amorcer une campagne de communication massive pour motiver les jeunes et les familles tunisiennes à intégrer le système de formation professionnelle. L’amélioration de l’image de la formation est importante et doit être présentée comme une alternative sérieuse pour une meilleure employabilité.

D’un autre côté, les centres de formation professionnelle ne doivent pas continuer avec ce modèle de gestion. Une évaluation approfondie et continue doit être instaurée. Fermer des centres pour manque d’effectif, ou pour des raisons pédagogiques ou manque d’adaptation ne doit pas être un tabou ou une ligne rouge.

De leurs côtés, les professionnels ont longuement demandé l’inclusion de la langue anglaise dans la formation professionnelle. En effet, plusieurs termes techniques sont anglais. Sur un autre plan, les diplômés de la formation professionnelle peuvent avoir plus de débouchés à l’international s’ils ont une maîtrise moyenne de l’anglais.

Le système de formation tunisien doit aussi s’ouvrir sur les apprentis du secteur informel. En effet, le marché de l’emploi regorge d’apprentis, souvent de jeune âge, qui nécessitent un perfectionnement afin d’améliorer leur rendement.

De leurs côtés les professionnels doivent s’impliquer encore plus à travers la formulation de besoins spécifiques et détaillées, se basant sur des études et analyses pointues. Ils doivent aussi coordonner leurs efforts avec les organismes de formation pour la conception des formations et l’évaluation de ceux existantes.

En suivant les analystes économiques, ainsi que les programmes des différents gouvernements et partis politiques, la formation professionnelle ne figure pas dans leurs priorités. On parle surtout de mesures fiscales, d’incitations, d’entreprises publiques en difficultés…mais jamais de la formation professionnelle. Comble de la négligence, le ministère de la formation professionnelle a été rattaché au ministère de la jeunesse et du sport, avec le gouvernement Mechichi. Il est primordial que ce dossier soit classé dans les priorités de tous processus de réforme.

BHA

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