Jeu. Mai 6th, 2021

La filière sucre: Un potentiel énorme mais pas dans un marché monopôlisé

Le sucre a un goût amer : c’est le constat que peuvent vous confirmer tous les industriels du sucre en Tunisie. Un secteur qui a un grand potentiel de développement et des perspectives de croissance importantes mais qui n’arrive pas à décoller à cause d’une structure archaïque, des décisions arbitraires et de l’absence d’une vision stratégique.

Le secteur du sucre demeure l’un des derniers secteurs monopolisés par l’Etat. En effet, l’importation et la distribution du sucre sont le monopole exclusif de l’Office du Commerce de Tunisie. Ce monopole est aussi un grand fardeau pour l’OCT qui continue à le subventionner que ce soit pour la consommation familiale ou industrielle. Libéraliser ce marché en Tunisie est impératif pour aider l’entreprise publique en difficultés, promouvoir l’investissement dans le secteur et libérer un grand potentiel.

Un secteur sinistré et un monopole lourd :

Les tunisiens sont de grands consommateurs de sucre. Entre le sucre ajouté et le sucre consommé brut, le tunisien avale chaque année en moyenne 36 kilos de sucre, alors que la moyenne mondiale est de 25 kilos par an par personne. Les chiffres du ministère de la santé parlent de plus de 20% des tunisiens entre 25 et 75 ans soit plus de 2 millions de personnes, qui sont diabétiques, en grande partie à cause d’une surconsommation de sucre et de sucreries.

L’industrie et le commerce du sucre en Tunisie sont un monopole d’Etat et déjà notifié à l’Organisation Mondiale du Commerce, qui demande depuis 2006 son démantèlement. On trouve en maillon central de la chaine l’Office du Commerce de Tunisie, et puis la Société Tunisienne de Sucre (entreprise publique), la société GINOR et Tunisie Sucre (Entreprise confisquée créée dans des conditions ambiguës   et cédée à un investisseur libyen selon certaines sources proche du colonel Gadhafi ).

Chaque année l’OCT importe en moyenne pour 370 milles tonnes de sucre, répartis entre 2020 milles tonnes de sucre blanc et 168 milles tonnes de sucre brut. La valeur de l’importation annuelle de l’OCT varie entre 350 et 400 millions de dinars selon les cours mondiaux. Actuellement le sucre se négocie  à l’échelle mondiale au prix de 340 dollars la tonne en FOB pour le sucre blanc et 290 dollars la tonne pour le sucre roux. Les ventes de l’OCT totaliseront en 2019 plus de 400 millions de dinars toutes sociétés confondues.

Il faut dire que le prix du sucre destiné à la consommation familiale est compensé annuellement par la Caisse générale de Compensation aux alentours de 10 millions de dinars, comme forfait annuel.

La gestion de ce produit coûte chaque année des centaines de millions de dinars à l’OCT, et a atteint plus de 230 millions de dinars en 2018.

La décision historique d’augmenter le prix du sucre pour les industriels a réduit en grande partie la croissance des pertes pour cette entreprise.

Une filière mal structurée :

La filière du sucre en Tunisie est composée aussi par d’autres acteurs historiques, mais qui trouvent des difficultés énormes aujourd’hui pour se développer. A ce niveau, l’OCT sous-traite les opérations de raffinage et d’emballage avec les sociétés du secteur. La société Tunisie Sucre installée au par d’activité économique de Bizerte est une société offshore et ne peut pas écouler sa production sur le marché local sans l’autorisation de l’OCT. L’investisseur libyen qui acquiert la société confisquée Tunisie Sucre et qui a été fondé en 2007 par Belhassen Trabelsi et Abdennadher, trouve des difficultés énormes à rentabiliser son investissement. L’investisseur libyen fait des pressions et  cherche à exploiter des avantages sur le sol tunisien plutôt que faire des efforts pour se développer à l’international condition prévue dans l’agrément de création de l’entreprise . La commercialisation sur le marché local étant monopolisée par l’OCT, le potentiel d’exportation, surtout que la société est offshore, demeure très faible. Un différent s’est récemment déclenché entre l’Etat et cette société, qui a demandé les autorisations nécessaires afin d’écouler une partie de sa production sur le marché local et bénéficier des décrets loi relatifs au Covid-19 (Possibilité d’écouler plus de 50% de sa production sur le marché local pour les sociétés offshore). Une demande que l’on  voit mal le gouvernement répondre favorablement en attendant la suite que réserve la justice transitionnelle au dossier de transfert de cette société .

La société GINOR installée à Ben B’chir à Jendouba qui vient de reprendre son activité il y a quelques années après des années de fermeture, se base en grande partie de son activité sur la production de sucre à base de betteraves cultivées dans la région de Nord-ouest. Une culture qui vient de reprendre après des années d’absence suit à une décision de soutien pour le secteur  et la plantation de plus de 900 ha. Une convention vient même d’être signée entre la société GINOR et la Banque Tunisienne de Solidarité afin de financer les campagnes des agriculteurs et l’assistance de la société aux agriculteurs. Le  point épineux de cette relation étant le prix de cession du kilo à la société GINOR jugé faible et ne couvrant pas les coûts de production. De l’autre côté les niveaux de production actuels de betteraves ne permettent pas à la société de tourner à plein régime.

Une politique de prix désencourageante, et un effet de détournement de la subvention

La mauvaise gouvernance de la filière du sucre en Tunisie découle aussi d’une politique de prix mal structurée, et qui ne permet pas la rentabilité, et qui pousse à des effets d’éviction très dommageables.

En Tunisie on retrouve 3 prix de sucre :

•Le sucre destiné à la consommation familiale et il est subventionné par l’Etat, et dont le prix vient d’être augmenté passant de 970 millimes/kg à 1050 millimes/kg

•Le sucre emballé destiné à la consommation familiale au prix de 1500 millimes/kg. Cette décision a été prise en 2017 afin de varier l’offre de sucre et réduire les charges de l’OCT,

•Le sucre destiné aux industriels, qui est aussi subventionné, mais à moindre niveau que le sucre familial et il est vendu par l’OCT à 1450 millimes le kilo,

Cette variation des prix et surtout la différence entre les prix de vente à la consommation familiale et celui aux industriels a crée un grand trafic illicite. En effet, le sucre subventionné et destiné à la consommation familiale est utilisé soit par quelques industriels ou par les d’autres unités de production de pâtisseries de Makroudh ou autres sucreries. Un effet d’utilisation illicite de produits subventionnés qui se chiffre à des dizaines de milliers de tonnes chaque année. Même le secteur de l’emballage de sucre sous forme de buchettes pour les cafés et hôtels, utilise en grande partie du sucre subventionné.

Que gagne t-on à la libéralisation :

L’industrie du sucre en Tunisie est quasi sinistrée pourtant elle représente un grand potentiel de développement et d’investissement.

A la lumière de la situation actuelle, et au vu de données présentées plus haut, le secteur restera bloqué et représentera un centre de coût plutôt qu’un centre de profit pour le pays. Il est important à ce niveau de penser à revoir le rôle de l’OCT dans ce secteur. L’Etat n’est pas tenu d’importer la matière première pour les industriels ou subir à lui seul les fluctuations des cours mondiaux du sucre et l’effet change. Ce n’est pas le rôle de l’OCT de gérer, sous-traiter ou emballer le sucre pour le revendre soit aux industriels ou aux ménages.

De l’autre côté il est important de revoir la notion de secteur stratégique. Personne ne contredira le fait que le sucre n’est pas un produit stratégique comme le blé. Il fut un temps ou ce produit l’était.

Imposer aux industriels (les producteurs de bière, de biscuiterie, de viennoiserie,….) de s’approvisionner auprès d’un seul client est contraire à toute logique d’investissement.

Il est impératif de penser sérieusement à la libéralisation de toute la filière du sucre. Le démantèlement de l’un des derniers monopoles d’Etat est une nécessité afin de libérer le potentiel qui existe actuellement dans le secteur.

La libéralisation passe aussi par la libéralisation des prix, à l’instar de l’expérience de plusieurs pays. Il est illogique de continuer à subventionner un produit à coût de millions de dinars, qui est utilisé par des pâtissiers qui nous offrent des gâteaux à 5 dinars pièce. C’est aussi illogique de continuer à subventionner un produit qui est une cause majeure de maladies en Tunisie, et qui coûte au contribuable, en plus de la subvention, un coût sanitaire énorme.

La structure des prix actuellement crée des effets pervers énormes qui coûtent chers aux caisses de l’Etat.

L’Etat doit donner la possibilité aux industriels d’importer leur sucre, et au prix qu’ils trouvent sur le marché international ou local.

De son côté l’OCT peut continuer à être un acteur local comme tous les autres, ne bénéficiant d’aucun monopole, vu l’expérience qu’il a acquis dans le commerce de ce secteur.

Cette stratégie va certainement encourager la venue de nouveaux acteurs sur le marché national, de faire de notre pays une plateforme de transformation et de réexportation du sucre, et d’arrêter l’hémorragie de la subvention de ce produit et son impact sur les finances publiques.

La question qui se pose est de savoir s’il y a des responsables qui sont capables de prendre une telle décision stratégique ? Espérons oui, mais j’en doute….

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